Chapitre 2

— Si j'étais toi, je me méfierais des gardes là-bas. Tes cheveux ne passeront pas inaperçus.

— Si je porte un masque, tout ira bien.

La Dame Noire m'a emmenée dans une espèce de magasin de prêt-à-porter où différentes robes m'attendaient. La boutique est assez simple et vieille avec ses rideaux aux motifs anciens et son parquet grinçant. Je n'ai pas pris trente ans à choisir ma tenue et j'ai opté pour un long tissu de soie vert et noir, aux couleurs de Meridia. La coupe me moule tout le corps et dévoile un dos nus à l'arrière. Le décolleté est serré, croisé en lanières qui pendent au devant. J'ai également attaché ma longue crinière en une tresse relativement longue et j'ai pris un masque avec baguette, que je devrai certes, tenir à la main mais qui ne m'empêchera pas de me servir de mes dix doigts pour tuer Sa Majesté. De plus, ce masque était le plus sobre de tous.

— Parfait, tu as l'air ravissante !

J'aimerais lui dire que le but n'est pas d'être belle mais efficace et que je dois me fondre dans le paysage. La Dame Noire me tend alors un petit sac à main en bandoulière où je m'empresse de fourrer un petit couteau, simple et efficace, ainsi qu'un fil étrangleur. Je m'abaisse ensuite pour cacher d'autres poignards dans mes bottes et je glisse un petit boîtier noir dans mon décolleté, assez discret pour le sortir en toute occasion. J'ai juste à appuyer sur un bouton pour actionner une lame aussi aiguisée que mon fil.

— Eh bien, j'espère que tu n'es pas partie faire un massacre, rit la Dame Noire.

Je ne réponds pas, arrange mes mèches de cheveux avant de vérifier une dernière fois mon reflet. Pour la première fois depuis longtemps, je me trouve jolie. Cette pensée effleure mon esprit comme une lame de rasoir effilée viendrait trancher la gorge de sa suprématie et je la repousse vivement. Je ne suis pas ici pour défiler, être jolie et rire aux blagues de ces bourgeois. J'ai un objectif, une mission que je ne dois pas perdre de vue.

Il manque quelque chose. J'ouvre mon sac à main et en extirpe un rouge à lèvres pétant que j'ai préparé pour l'occasion. Je l'applique sur mes lèvres généreusement en sentant le regard de la vieille dame sur moi puis finis par relever la tête, satisfaite.

— Tu ne souries jamais ? demande la Dame Noire.

Je me tourne vers elle et hausse un sourcil.

— À quoi bon ?

— Quand une femme porte un si joli rouge à lèvres, un sourire la rendrait encore plus belle.

C'est sur que toi, tu es trop vieille pour être belle.

Je hausse les épaules et remets mon sac à main sur mon épaule.

— J'ai autre chose à penser que de devoir sourire pour paraître jolie. La beauté est éphémère comme peut le prouver votre physique de vieille fouineuse.

Elle ne paraît pas le moins blessée par ma remarque, au contraire. Je m'apprête à sortir de la boutique lorsque je me tourne une dernière fois vers elle :

— Avez-vous des informations supplémentaires à me donner ?

Ma voix est sèche, mon ton pressé. Elle esquisse un sourire, mauvaise avant de déclarer d'un air faussement innocent :

— À part que l'entrée au château se fait sur invitation ? Pas grand chose.

Je tique. Je n'avais pas prévu ce genre de soucis.

— Je tuerai les gardes, réponds-je nonchalamment.

— Alors j'espère que tu es une bonne coureuse si tu veux avoir le temps de voler et de t'enfuir. J'ai une invitation au nom d'Orphelia Gerrington si ça t'intéresse.

Bien sûr que ça m'intéresse. Je tends la main afin qu'elle puisse me la donner mais elle réplique :

— Je veux autre chose en échange. Tu tueras quelqu'un pour moi.

— Je ne fais pas dans le chantage et je ne suis pas une tueuse à gage.

— Eh bien, ce soir tu le seras, faucon, si tu veux t'obtenir cette invitation.

Cette femme est méprisable. J'avais initialement un seul objectif devant moi : la mort du roi. Et me voilà maintenant embourbée dans un autre meurtre et dans le vol de bijoux.

Je pousse un soupir avant de demander :

— Qui est-ce ?

— L'adjoint du capitaine de la garde royale de Meridia sera présent. Il garde la salle aux trésors où tu pourras assurément me ramener quelques trophées. Son nom est Vladimir Kochva, il a un œil en verre, les cheveux longs et la carrure d'un ours. Tu es la seule capable de le tuer.

Sa remarque me flatterait presque mais je n'ai pas le temps pour gonfler mon ego à bloc. Alors je demande simplement, passive :

— Et puis-je vous demander pourquoi vous souhaitez la mort de cet homme ?

— Il m'a volé ce que j'avais de plus précieux dans ma vie : mes deux fils. Tués sans une once de remords lors d'un affrontement.

Étrangement, sa pensée me touche d'une quelconque manière. Sûrement parce que moi aussi, j'ai déjà vécu la perte d'un être cher et que je sais ce qu'il en coûte de savoir le tueur encore en liberté à l'heure d'aujourd'hui.

— Bien, je tacherai d'être brève et efficace.

Elle semble satisfaite puisqu'elle me tend un carton d'invitation où est simplement écrit le nom d'Orphelia Gerrington accompagné d'une tonne de formules polies et courtoises l'invitant à ce fameux bal, dont je me passerais bien. Je le glisse ensuite dans mon sac à mains et m'apprête à sortir lorsque la vieille dame me retient :

— Fais attention, petit faucon. Ce monde là-bas t'est inconnu, tu seras en terrain ennemi.

— J'ai toujours été prudente, ne vous faites pas de souci, réponds-je poliment.

Je tente une seconde fois de m'en aller avant qu'elle ne saisisse mon poignet. J'ai l'impression que cette femme est une sorcière, qu'elle cache bien plus que ce qu'elle ne veut laisser paraître. Ses yeux me fixent, dans le vide et j'ai le sentiment qu'elle est ailleurs, dans un autre monde lorsqu'elle prononce :

— Tu es une faiblesse, faucon. Tu seras la faiblesse de bon nombres d'hommes à l'avenir, tu causeras leur perte.

Je fronce les sourcils et me défais de sa poigne. Puis je sors, sans un mot pour elle avant de remonter l'avenue, braquant le masque sue mon visage. Ma démarche est assurée, confiante alors que j'atteins le haut de la rue en quelques minutes. Je suis de près les gens, dont la plupart sont accompagnés. Je vérifie leur tenue, la plupart sont habillés sobrement, de robes noires à froufrous en passant par des jupettes plus bouffantes. Je suis, certes, la seule à être vêtue d'un bout de tissu trop moulant mais c'est pour la bonne cause. Je n'allais pas venir déguisée en bourgeoise, se fondre dans la masse est une chose, marcher avec un corset en est une autre.

Bientôt, j'arrive devant les grilles du domaine. Moi qui m'attendais à voir un petit chemin boueux, c'est un immense jardin verdoyant qui nous accueille. Sa suprématie aurait donc un goût prononcé pour les fleurs ? Quelle agréable surprise. Sur les côtés du jardin, des rosiers s'étendent à perte de vues accompagnés de pommiers et d'arbres en tout genres. Des petites arbustes surplombent le chemin de graviers qui se dessine au sol où ont été installés des spots lumineux. Méfiante, je continue d'avancer derrière le petit peuple et une fois arrêtée à une dizaine de mètres des portes du château, je me laisse contempler l'architecture.

Le palais est découpé en trois parties : deux tours de briques aux extrémités cernés par la partie centrale du château. Celui-ci dévoile des vieilles fenêtres qui donnent un côté rustique, et les portes qui nous accueillent sont faites d'un bois foncé. Je plisse les yeux. Il doit sûrement y avoir trois étages là-dedans, comment suis-je censée trouver le fameux Vladimir ? Je claque ma langue contre mon palais en avançant derrière le couple. Je vérifie ma montre : vingt-et-une heure trente.

L'heure parfaite pour un meurtre.

Je me tourne sur le côté pour voir dans la partie droite du jardin une grande véranda. Sa suprématie est donc amoureux des fleurs et jardinier du dimanche. Quel dommage que de devoir tuer le protecteur de la nature ! Sur la partie gauche du jardin, une écurie a été installé. On n'est jamais trop riche pour avoir tout ce que l'on possède quand on s'appelle Sa Majesté. Au moins, c'est bon à savoir. Si je dois m'enfuir parce que le plan tourne mal, je volerai un cheval au passage. Il n'aura aucun souci à s'en payer un autre avant la fin de la semaine.

— Mademoiselle, votre billet de réception ? déclare une voix.

Je lève la tête pour croiser les deux pupilles bleues du garçon d'accueil. Si on peut l'appeler ainsi. Je sors de mon petit sac l'invitation que je lui tends avec indifférence. Il finit par me souhaiter « bonne soirée » avec un sourire et je l'ignore pour entrer dans le château. Je suis accueilli par un serveur qui me propose un plateau de coupes de champagne. J'en saisis une et me décale. L'entrée est spacieuse et lumineuse, digne des rêves d'enfant d'une petite fille. Il y a deux énormes escaliers sur la gauche et la droite qui doivent mener directement aux ailes ouest et est, sans aucun doute. En face de moi, les portes ont été ouvertes sur un petit salon où quelques riches s'affairent pour discuter.

Sans y prêter plus d'attention, je cherche des issues de secours. À part la porte centrale, je n'en vois aucune. Il va me falloir trouver un moyen de fuir, et rapidement. Après la mort du roi, ses gardes me pourchasseront dans tout le pays. Je préfèrerais éviter au maximum de les avoir sur ma route.

J'avance donc dans l'énorme salle de réception qui se situe juste entre les deux escaliers et bientôt, je suis accueillie par quelques musiciens et une foule de gens maqués bruyants et riant comme des aristocrates. Mes pieds dépassent d'eux-mêmes le pas de la pièce et je dévisage ce nouveau monde. J'ai l'impression que le plafond est à des années lumières de moi. Des gros lustres pendant au plafond et une fontaine à eau trône au centre de la pièce. Je fronce les sourcils. Qu'est-ce que ce truc vient faire ici ? En plus d'être un jardinier amoureux des roses, sa suprématie doit aussi faire un petit plongeon tous les matins pour se rafraîchir. Comme c'est charmant.

Je me décale près d'un mur, mon masque toujours braqué sur mon visage, ma coupe de champagne dans l'autre main. Mes yeux divaguent sur ces gens que je ne connais pas et qui pour le moment, me posent problème. Je vais devoir établir un plan pour rester seule avec le roi et comment dire que, pour le moment, cela me semble impossible ? Réfléchissons, qu'est-ce qui pourrait pousser Sa Majesté à rester seul avec une fille de basse-cour, qui plus est quand celle-ci est recherchée pour meurtres et vols ?

Oui, bon, ça il ne le sait pas.

Il suffit d'ôter mon masque pour se rendre compte de la supercherie. Mauvaise idée, je le prendrai par surprise à la fin de la soirée. Je jouerai la fille soûle et gueularde incapable de s'en aller. Alors, je sortirais mon petit poignard que je lui planterai directement dans le torse. Quelle merveilleuse idée !

— Vous semblez pensive, mademoiselle, roucoule une voix à ma droite.

Je lève les yeux. Je ne suis pas très petite, je dois tourner autour du mètre soixante-dix et pourtant l'homme qui me fait face me dépasse d'au moins trois têtes. Son masque m'empêche de voir les traits de son visage mais ses yeux noisette me fixent avec curiosité.

— C'est que, je me demandais d'où provenait le champagne.

Je le vois sourire et je me contiens. Il porte un élégant costard et pourtant, il n'a pas l'air d'être de la noblesse.

Reste sur tes gardes, More.

— Tout le monde sait qu'il est extrait des plantations de Barentown. Vous n'êtes donc pas d'ici.

Bien joué, l'ami. Pour la première fois depuis le début de ma journée, je lui offre un sourire forcé. Avec le temps, j'en ai eu marre de vouloir paraître normale et gentille mais là, le besoin en est.

— Oh, si je vis ici, mais voyez-vous, c'est la première fois que j'assiste à une réception de ce genre ! Mon mari n'aime pas tellement les soirées.

Ce qui j'estime être un garde se penche vers moi de ses échasses, me renvoie mon sourire et demande :

— Et où il est votre mari, ma douce ?

— À la salle de bains, et il m'a dit de l'attendre ici. Est-ce un interrogatoire, mon bon monsieur ?

— Loin de là.

Sa voix, tel un serpent, s'éloigne alors qu'il me tourne le dos pour quitter la salle. Je grimace. S'il me revoit dans la soirée, je suis morte. Il se rendra compte que je n'ai pas de mari. Il suffit de voir ma tresse rousse pour faire le lien avec la meurtrière que je suis. À Meridia, rares sont les gens qui ont cette couleur de cheveux.

Il va donc me falloir être méthodique et rusée. Et je vais surtout devoir me dépêcher si je veux avoir une chance d'égorger Sa Majesté.

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