Chapitre 40

REYNA
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Le lendemain matin, Darren ne vient pas me chercher.

Il est étrange de penser sa nuit par un million de rêves et d'images qui ne se réaliseront jamais. J'ai cogité pendant tout ce temps pour rien, au final. J'ignore comment j'ai pu croire une seule seconde ce qu'il m'a raconté l'autre soir. Mais il paraissait si sincère ! Et si je me voilais la face depuis le début ? Et s'il avait continué de me mentir simplement pour me ramener dans cette prison. La stratégie aurait pu fonctionner. Qu'est-ce que j'ai été naïve !

Je suis furieuse contre moi-même pour la simple et bonne raison que je me conduis moi-même à ma mort. Personne n'est venu me voir au cours de la nuit. Mais à la lumière qui s'échappe de la porte en haut, je devine que nous sommes le matin.

Le temps s'écoule. Les minutes passent. Je suis angoissée à l'idée de finir pendue sur place publique. Je suis terrifiée à l'idée de mourir tout court. Ne plus jamais ressentir la chaleur du soleil sur ma peau. Ne plus mener ma vie comme je le veux. Ne plus pouvoir respirer, tout simplement. C'est étrange de se dire qu'en un claquement de doigt, tout peux basculer, tout peut disparaître, j'ai été, et je ne serai plus, j'ai vécu, mais dans des centaines d'années plus personne ne se rappellera de moi. L'Histoire ne sera pas marquée par la pauvre petite Reyna qui est morte en martyr.

La porte d'en haut grince, puis finit par s'ouvrir. Au fond de mon cœur, j'espère secrètement que c'est Darren qui vient me chercher. Mais il est bien trop tard. Des bottes descendent les escaliers. Deux hommes s'approchent. Deux soldats de Kelinthos. Ils ouvrent la porte de ma cellule et je me prépare à sortir les poings. Mais je suis trop faible. Je n'ai rien mangé depuis un bout de temps, et la soif commence à se faire sentir.

Ils m'attrapent l'un l'autre par le bras sans aucune peine. Nous remontons les escaliers et je n'ai même pas l'envie de parler, de me défendre ou de protester. Lorsque mes yeux rencontrent la lumière du soleil, je suis obligée de les plisser, en grimaçant.

Les soldats me trimballent dans le palais sans grande peine. Au bout de quelques secondes, je m'habitue à l'intensité du soleil. Le sol est taché du sang des morts. Des cadavres jonchent encore le sol et je maudis ce roi qui n'a aucune humanité envers ses ennemis.

Lorsque je baisse les yeux vers ma propre personne, je réalise que ma robe est pleine de saleté. Déchirée de partout, je fais peur à voir. Mes cheveux n'ont jamais été aussi emmêlés. Et je suppose que l'on m'amène à la potence.

Les soldats ne desserrent pas les mâchoires. Ils m'amènent tout droit dehors, sans une explication, sans un mot. Ils sont du même genre que leur roi. Lorsque je monte dans l'une des calèches de Kelinthos, mon cœur se serre. Je ne sais pas où on m'emmène, mais visiblement l'exécution ne se déroulera pas ici.

Sûrement sur la place publique d'Edros, pour montrer à tous ce que le roi de Kelinthos est capable de faire. Il n'y a rien de mieux que des tueries publiques pour montrer au peuple qu'il faut se taire. Agissez et vous mourrez. Rebellez-vous et vous ne verrez plus jamais la lumière du soleil.

Comme deviné, en une dizaine de minutes à peine, nous arrivons sur Edros. Et une foule de gens y est déjà rassemblé. Vernock a fait sécuriser le périmètre avec son armée de toutous fidèlement dressés.

Les deux soldats me font sortir de la calèche, le regard fixé sur leur mission. Je n'ai aucune chance de m'enfuir. Je n'ai aucune échappatoire possible lorsque l'on m'amène au centre de la place, lorsque l'on pousse la foule pour me laisser passer. Je croise certains regards et aimerais les oublier à tout jamais. Je ne veux pas lire chez eux de la pitié, quelle qu'elle soit. Je voudrais m'enterrer maintenant, et ne plus jamais affronter leurs yeux emplis de peur.

Les soldats me poussent au centre puis s'éclipsent. Je suis toute seule, au milieu d'une aire béante, et mes yeux se posent sur le roi de Kelinthos juché sur un trône qu'il s'est improvisé, en hauteur de marches fraîchement installées. Cet homme n'est pas dans la démesure.

Il ouvre les bras d'un air solennel devant ce peuple qui n'a jamais été le sien. J'observe alors mon environnement. Au centre, un échafaud a été installé avec trois cordes. Trois cordes pour les trois enfants du roi d'Imir. Trois cordes pour les trente années jamais oubliées. Jamais pardonnées.

Autour de moi, la foule est plus nombreuse que je ne l'aurais pensé. En temps normal, les commmerces auraient été bondés de monde, les bars remplis de rires joyeux, les enfants auraient couru sur la place en s'attrapant pour jouer, et les mères les auraient regardé d'un air protecteur. Aujourd'hui, il n'y a rien de tout cela. Le ciel n'est que désolation. Les nuages sont gris, et il se met à pleuvoir finement. Les gens ont l'air si triste. Voilà donc la dernière image que j'aurai en tête avant de mourir.

Je me tourne, lorsque le roi de Kelinthos déclare si fort que tout le monde l'entendrait :

— Il y a de cela trente ans, mon pays a été attaqué lors d'une guerre sombre dirigée par votre roi. J'y ai perdu mes plus proches cousins. Depuis ces trente années, rien n'a changé. Votre roi se charge d'envoyer des espions dans mon pays, fait naviguer ses flottes près de mes frontières maritimes, et refuse tout accord commercial que Kelinthos lui a proposé. J'ai tenté de renouer contact avec un fantôme. Je souhaitais enterrer la hache de guerre, mais votre roi a refusé ma proposition de paix. Aujourd'hui, donc, il est temps de faire changer les choses. Cet acte de paix ne peut exister que par la suppression de ses héritiers. Une fois morts, je me chargerai de gouverner ce pays comme il le faut.

Des applaudissements timides résonnent. Le peuple n'est pas de son avis. D'ailleurs, un homme s'avance en hurlant :

— Si vos tentatives de paix sont réelles, pourquoi tuer trois pauvres gosses !

Car je ne suis qu'une gamine à leurs yeux. Je crois que c'est Nethan qui leur fait de la peine. Il est encore petit. Mes yeux balaient la scène. Alignés au loin, j'y trouve ma famille. Père est agenouillé, aux côtés de Mère qui me dévisage avec des grands yeux pleins de larmes. Suit Anthos qui ne baisse pas les yeux, son visage n'a jamais été aussi fier. Je sais qu'il se battra jusqu'à la mort. Et Nethan qui ne semble rien comprendre à la situation.

Mon cœur loupe un battement lorsque je vois le visage de Darren à côté de mon petit frère. Puis celui de Freya. Et de Monroe.

Tous les mains liées dans le dos. Comme des prisonniers. Et tous me dévisagent, peinés de réaliser que je vais mourir.

— Le sang doit couler. Après ces années de malheur qu'a vécu mon pays, j'exige réparation, rétorque le roi de Kelinthos.

— Vous n'êtes qu'un envahisseur ! Tout droit sorti du cul de la terre pour voler notre pays !

L'homme vient de prononcer ses derniers mots. D'un air agacé, Vernock ordonne au plus proche soldat de faire le sale boulot. Il s'approche de l'homme et sous le regard ébahi de la foule, lui tranche la gorge.

Des hurlements résonnent. Des cris de terreur. Les mères cachent les yeux de leurs enfants et celle qui semblait être l'épouse de cet homme se jette à genoux, en fondant en larmes. Ses sanglots résonnent sur toute la place dans un écho déchirant. Ses mains se tachent du sang de son bien-aimé, et elle pleure sans s'arrêter, brisée de l'avoir vu se faire tuer sous ses yeux.

Vernock ne semble plus prêter attention à elle puis se tourne vers moi, un sourire moqueur aux lèvres.

— Reprenons. Il est temps de mettre fin à l'existence de la princesse.

La foule ne bronche pas. Ils viennent de voir un homme mourir sous leurs yeux. Personne ne veut perdre la vie ce soir. Alors la plupart baisse les yeux. Aucun ne veut affronter mon regard où celui du roi d'Imir.

Contrairement à ma famille, j'ai les mains libres. Vernock s'adresse à moi de plus belle :

— As-tu un dernier mot à prononcer à ton roi ?

Il ne le voit pas, mais sous mes yeux j'ai le soutien de ma famille. Mère m'intime du regard d'être forte. Freya me soufflerait de me battre. Monroe la rejoindrait probablement sur ce point. Anthos, lui, n'a jamais paru aussi triste. Quant à Père, il est le seul à baisser les yeux. La douleur est probablement trop grande pour regarder devant lui sa seule fille se faire tuer.

À côté de tous, Darren fixe un point au sol, les mâchoires serrées. Je lève la tête vers son père, et lui cracherais presque à la figure :

— Vous ne serez jamais mon roi. Vous ne serez jamais rien d'autre qu'une pourriture mal-aimée de tous. C'est parce que vous êtes si malheureux que vous vous attaquez au bonheur des autres. Mais vous ne briserez jamais ce que nous avons connu et avons maintenu : le vrai amour.

Quelle qu'il soit. L'amour pour ma famille a toujours été au centre de notre entente. De notre connexion. La famille est quelque chose de précieux. Et cet homme ne connaîtra jamais le bonheur d'un foyer aimant.

Vernock fait mine d'être encore agacé et d'un signe de la main, ordonne l'exécution. L'un des soldats s'approche de moi pour me faire monter sur l'échafaud mais je recule de quelques pas.

Anthos lui aurait fichu son poing en pleine figure. Freya l'aurait combattu avec ses ongles s'il le fallait. Père l'aurait taillé en pièces.

Mais moi, je suis incapable de me défendre. Je l'ai toujours été. Je n'ai jamais appris à me battre, ni à désarmer quelqu'un. Dans le dos de ce soldat, je vois Freya et Darren s'agiter. Elle articule quelques mots et il hoche la tête. D'un mouvement imperceptible. J'ignore ce qu'ils manigancent, mais je n'ai plus beaucoup de temps.

Le soldat se jette sur moi. Je l'esquive sur le côté. En même temps, et en quelques secondes à peine, sous mes yeux, Darren se délie les poignets, se relève et se rue sur nous. Je lâche un hoquet de surprise alors qu'il attrape le soldat par son uniforme et le jette au sol. Il lui assène plusieurs coups de pieds dans le ventre avant de le saisir par le col, et lui balance un nombre infini de coups de poings en plein visage.

Derrière lui, Père relève la tête. Ses yeux brillent d'émotion en voyant Darren tenter un mouvement. Mais d'autres soldats accourent jusqu'à lui et le saisissent par les bras pour l'écarter.

Vernock semble furieux. Il s'époumone :

— Qu'on le punisse ! Qu'on le punisse pour cet affront !

Un sourire mauvais se dessine sur les lèvres de Darren. Il ose croiser mon regard et la pluie fait goutter ses cheveux sur son front. Son attitude ne m'indique rien qui vaille.

Mais bientôt, les autres gardes l'enchaînent au poteau de la potence après lui avoir déchiré sa tunique. Son dos musclé se dévoile à tous en plusieurs stries de cicatrices passées. Des longues zébrures se dessinent sur ses omoplates, au creux de ses reins.

Ce n'est pas la première fois qu'il vit ça. Il semble à peine surpris lorsque celui étant supposé être mon bourreau sort un fin fouet, prêt à dégainer à tout moment.

Un coup est lancé et je hurle. Père est estomaqué de la scène. Freya ne cesse de regarder autour d'elle en plissant des lèvres. Monroe assiste à la scène, impuissant. Et moi, j'ai envie de me jeter sur celui qui fait du mal mais l'on me retient.

Le sang s'écoule sur son dos déjà abîmé et je donnerais tout pour pouvoir le sortir de là. Mais je comprends alors. Il me fait gagner du temps. Il repousse ma mort, mais pourquoi ?

Vernock semble prendre du plaisir dans cette situation. Ses yeux brillent d'excitation. Ce type est inhumain. Il n'a aucune qualité pour lui. Il n'est que cruauté et malheur.

Un deuxième coup est lancé. Les muscles du dos de Darren se contractent tant la douleur doit être intense. Mais sur son visage, rien ne s'exprime. Il garde ce masque froid et impénétrable. Ses yeux sont rivés sur moi, comme pour me promettre qu'il me sortira de là mais comment le peut-il ?

Mais soudain, une détonation résonne au loin. Freya commence alors à s'esclaffer. Réellement. Elle éclate d'un rire tonitruant dans le silence sans fin. On peut entendre seulement le vent et l'éclat de son rire. Monroe la dévisage d'un air curieux et Vernock hurlerait presque :

— Pourquoi ris-tu, petite sotte !

L'un des soldats s'approche d'elle, la saisit par la mâchoire et ses joues se plissent lorsqu'il lui ordonne de répondre.

— Le rire vous est si peu connu que vous êtes malheureux d'entendre le mien, sourit-elle. Je ris car je suis heureuse, voilà tout.

Boum. Une autre détonation, un peu plus proche.

Freya n'a jamais paru aussi heureuse. Ses yeux se lèvent vers Vernock et elle lance d'un ton si fort que tout le monde l'entendrait :

— Pardonnez-moi, Majesté, d'avoir ri. Je me réjouis seulement de votre chute.

À ses mots, une autre détonation plus proche. Elles se rapprochent de plus en plus. Alors, une nouvelle voix s'exprime, perchée en hauteur :

— Ça va faire boum dans moins de deux minutes. Quelqu'un a-t-il quelque chose à déclarer ?

Je lève la tête. Oh, par tous les dieux. Hedge se dessine sur le toit d'un bâtiment, trop haut pour que quelqu'un puisse l'atteindre. Sauf que... Vernock ordonne à ses archers de l'atteindre.

D'en bas, ils visent. Hedge a les mains sur les hanches, comme lassé de cette situation. Ses cheveux roux sont ébouriffés comme un scientifique et ses joues pleine de fumée. Au loin, nous apercevons celle-ci grandissante.

Une flèche est décoché. Freya ne rit plus. Hedge se décale d'un centimètre à peine et ricane :

— Raté.

Une autre flèche est lancée. Elle le manque.

— Encore raté.

Une troisième. C'est peut-être la bonne ?

— Bon sang, on ne vous apprend pas à tirer au royaume de Thothos ?

Vernock est rouge de colère. Hedge regarde sa montre, puis reprend sous le regard ébahi de tous :

— Une minute. Je répète : vieille snock, avez-vous quelque chose à déclarer ? Des remords ? Peut-être une miette de regret ? On ne vous en demande pas beaucoup, promis, mais vous confesser fera peut-être augmenter votre taux d'accès au Paradis.

— Qu'on le tue ! Qu'on le tue !

— Bla, bla, bla. Trente secondes et huit centièmes. Je m'ennuie !

Il s'étire pour bâiller et une autre flèche le manque. D'un coup alors, il reprend son sérieux et lance à la cantonnade :

— Cher peuple d'Imir, votre bon et loyal serviteur Hedge est là pour vous sauver ! Je dédie ce boum à ma très chère sœur qui m'a enseigné comment soigner son entrée ! Mes salutations distinguées –sauf à vieille snock–, et sauve qui peut !

Un boum tonitruant résonne sur place. L'explosion nous ébranle tous. Là où Vernock siégeait, les marches aménagées s'écroulent et son hurlement résonne sur toute la place.

La fumée est partout. Mes oreilles bourdonnent sous le bruit de la détonation. Impossible d'y voir quelque chose. J'entends les gens crier en courant partout, et moi, je me rue vers la première personne que je peux atteindre : Darren. Le soldat a pris la fuite. Cela montre bien à quel point l'armée de Kelinthos est peu fidèle.

En quelques minutes, je parviens à lui dénouer ses liens. Il titube en reculant, et c'est à peine si j'aperçois son visage à travers toute cette fumée et ce désordre. C'est un chaos général autour de nous. Les gens nous bousculent, les bottes des soldats sont partout, et Darren m'attrape par le poignet pour me faire avancer.

— On doit partir d'ici. Maintenant.

Il est à bout de souffle, à cause de ses blessures au dos. Mais il est inarrêtable. Ses doigts s'agrippent à moi comme si j'allais m'évanouir à tout moment. Je lis dans son regard une détermination sans pareille. Il se rue sur la place, et nous sommes deux à tenter d'apercevoir quelque chose.

— J'adore ce Hedge, mais il faut avouer que les explosifs étaient une idée peu pratique, marmonne-t-il.

J'ose à peine lui répondre. J'ai peur pour ma vie, mais j'ai aussi peur pour la sienne. Je me sens confuse des derniers événements. Voulait-il m'aider ? Ou m'a-t-il trahie encore ? Va-t-il me ramener à son père ? Et comment Hedge a-t-il réussi son coup ? Comment Freya pouvait-elle être au courant ?

Il voit mon malaise et me saisit par les épaules, pressé par le temps. Ses yeux s'ancrent dans les miens lorsqu'il répond vivement :

— Écoute, Reyna, je t'expliquerai tout. Je te le promets. Tu connaîtras les moindres détails de ma vie si tu le souhaites, et je t'expliquerai comment nous sommes parvenus à te sauver. Mais pour l'instant, nous devons nous enfuir.

— Promets-moi que tu ne me trahiras pas.

Une émotion passagère étincelle dans son regard. Le regret.

— Plus jamais.

Alors il me tend sa main. Et cette fois-ci, je n'hésite plus lorsque je la saisis.

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