𝟑𝟐 ¦ 𝐋'𝐄𝐍𝐋𝐄̀𝐕𝐄𝐌𝐄𝐍𝐓

𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟑𝟐 ━ 𝟏,𝟗𝐊 𝐦𝐨𝐭𝐬
L'Enlèvement de Perséphone,
Lᴇ Bᴇʀɴɪɴ (1652)

     Les frères Bodt étaient tous trois installés sur le canapé du salon, les yeux rivés sur l'écran plat qui leur renvoyait l'image de la course qu'ils se disputaient sur Mario Kart. Ils avaient adopté la position digne des joueurs expérimentés qu'ils étaient déjà : le corps penché en avant, les pieds fermement encrés au sol, les coudes appuyés sur les genoux et leur manette en mains. Plus concentré que jamais face à ses deux frangins, Siméon prit un virage très serré, bousculant au passage Bowser. En voyant son personnage perdre de l'allure, Isaac poussa un juron.

     Depuis la tête de la course, Marco s'amusait de voir ses poursuivants se mettre des bâtons dans les roues. Car sur sa partie de l'écran, Harmonie venait tout juste de débuter son troisième et dernier tour avec une avance fort confortable. Alors qu'il savourait déjà sa victoire prochaine, le jeune homme sursauta en entendant son téléphone sonner. Il y jeta un bref coup d'œil, songeant qu'il rappellerait cet‧te interlocuteur‧ice un peu plus tard. Mais en découvrant le nom du contact qui s'affichait, Marco mit la course en pause.

     — Je reviens tout de suite, s'excusa-t-il en se levant.
     — T'abuses ! ronchonna son plus jeune frère.
     — Laisse le répondre, intervint Isaac. C'est Jean.
     — Comment tu sais que c'est lui ? s'étonna Marco.
     — Parce que tu souris comme un idiot.

     Son cadet leva les yeux au ciel, les joues un peu rouges, et se dépêcha de monter les escaliers. Une fois qu'il eut refermé la porte de sa chambre derrière lui, Marco décrocha. La voix de Jean s'éleva contre son oreille, et il songea que le sourire qu'il devait afficher à cet instant précis n'aurait pas pu échapper au dernier des aveugles. Le jeune homme dut néanmoins se reprendre, car son bel artiste alla droit au but.

     — Tu serais libre, ce week-end ?
     — Normalement, oui. Pourquoi ?
     — J'aimerais t'emmener quelque part.
     — Oh, fit Marco. M'emmener où ?
     — Surprise, lui répondit simplement Jean. Prépare des affaires pour deux jours. Je passerai te prendre vendredi soir.

     Il demanda tout de même à Marco si celui-ci acceptait cette surprenante proposition, ce qu'il fit. En voyant son frère redescendre les escaliers afin de les rejoindre dans le salon, Siméon ne put s'empêcher de s'interroger.

     — Qu'est-ce qu'il te voulait, Jean ?
     — Me kidnapper, déclara Marco.

     Ses frangins n'eurent pas l'occasion de le questionner davantage car, déjà, le jeune homme relançait la course qu'il avait interrompue. Et il avait la ferme intention de la gagner.

     Marco passa le reste de la semaine à se demander ce que Jean pouvait bien mijoter. Il avait bien quelques idées, mais sans le moindre indice à sa disposition, il ne parvenait pas à faire pencher la balance d'un côté ou d'un autre. Vendredi arriva bientôt et, comme prévu, Jean vint sonner à la porte des Bodt pour leur emprunter leur fils cadet. Les deux jeunes hommes prirent le tramway, direction la gare. Tandis qu'ils patientaient sur le quai, Marco zieuta la valise que Jean tirait derrière lui. L'une de ses hypothèses semblait se confirmer, mais il attendit de monter dans le train pour la vérifier.

     — Je peux te demander où on descend ?
     — Chez moi, lui dit Jean. À Bayeux.

     Il guetta la réaction de son voisin, qui se contenta d'acquiescer. Marco avait visiblement déjà songé à cette possibilité, ce qui expliquait sa faible surprise. Moins de vingt minutes plus tard, ils arrivèrent à destination. Sur le trajet qui leur restait à accomplir jusqu'à la maison où avait grandi Jean, ce dernier expliqua à Marco qu'il rentrait chez lui tous les week-end et, plus largement, dès qu'il avait un peu de temps. Il avait pris un appartement à Caen par soucis de praticité, mais il n'aimait pas trop savoir sa mère toute seule, alors il s'arrangeait pour venir la voir le plus souvent possible.

     Marco appréhendait un peu à l'idée de rencontrer pour la première fois cette femme qui était si importante de la vie de celui qu'il aimait. Néanmoins, il avait également plutôt hâte de faire sa connaissance, car Jean la décrivait toujours comme une personne très douce. Après quelques minutes de marche, le jeune homme lui désigna une petite maison blanche, située dans une rue tranquille. Lorsqu'ils firent face à celle-ci, Jean se tourna une dernière fois vers Marco, lequel lui assura qu'il était prêt. Ensuite, seulement, il tourna la clé dans la serrure.

     — C'est nous ! annonça-t-il en entrant.

     Les nouveaux venus eurent le temps de déposer leurs affaires et de retirer leurs chaussures avant qu'une tête curieuse n'apparaisse au bout du couloir. Madame Kirschtein s'avança pour leur dire bonjour, un grand sourire illuminant son visage. Elle prit d'abord son fils dans ses bras, puis elle se tourna vers leur invité qu'elle devina un peu gêné. Jean n'attendit pas pour voler au secours de son cher et tendre.

     — Maman, je te présente Marco.

     L'une comme l'autre profitèrent de cette brève introduction pour s'observer. Si l'on s'arrêtait au simple physique, Madame Kirschtein ne ressemblait pas beaucoup à Jean. Elle avait des cheveux acajou, rassemblés en un chignon, des yeux marrons et des courbes généreuses. Marco la dépassait également d'une bonne tête. Il songea qu'elle devait avoir une quarantaine d'années, mais qu'elle en faisait facilement un peu moins ; certainement en raison du sourire qu'elle lui adressait et qui lui donnait vraiment l'impression de rayonner.

     — Je suis Marie, se présenta-t-elle. Je suis très heureuse de pouvoir faire ta connaissance, Marco. J'ai beaucoup entendu parler de toi, tu sais ! ajouta-t-elle avec un clin d'œil.
     — C'est réciproque, affirma le jeune homme.

     De retour dans sa cuisine, Marie Kirschtein vérifia la cuisson des légumes de saison qu'elle avait mis à mijoter. Tout en gardant un œil sur le feu, elle s'intéressa de près à la vie de leur invité si particulier. Iels poursuivirent cette discussion à table, où la maîtresse de maison lui demanda comment se déroulaient ses études, s'il avait des projets d'avenir en tête, quel était le métier de ses parents, comment s'appelaient ses frères, ce qu'il aimait faire sur son temps libre... et tout un tas d'autres choses auxquelles Marco répondit du mieux possible.

     — J'espère que je ne te mets pas trop mal à l'aise avec toutes mes question, s'excusa Marie lorsqu'iels attaquèrent le dessert. C'est la première fois que Jean me présente quelqu'un, alors je me suis peut-être un peu emportée !
     — Il n'y a pas de mal, lui assura le jeune homme.

     Marco le pensait vraiment. D'habitude, il n'aimait pas trop attirer l'attention sur sa personne ou parler de lui pendant des heures. Mais Madame Kirschtein lui donnait l'impression d'écouter chacune de ses réponses avec un intérêt non feint. Elle s'intéressait vraiment à lui, car elle savait que ce jeune homme était important aux yeux de son fils et qu'elle voulait découvrir ce qu'il avait de si spécial. Au cours de leur conversation, Marco eut tout le loisir de comprendre à quel point le lien qui unissait les Kirschtein semblaient fort. Et s'il n'en fit pas la remarque, il fut très flatté d'apprendre qu'aucune des précédentes conquêtes de Jean n'avait eu droit à ce genre d'introduction auprès de sa chère maman.

     Au terme de cette soirée, Marie souhaita bonne nuit aux garçons qui partirent se coucher dans la chambre de Jean. En entrant dans cette pièce si intime, Marco se sentit aussi timide qu'intrigué. Il ouvrit grand ses yeux, détaillant les multiples posters et dessins qui ornaient les murs ou encore les rangées de mangas qui trônaient sur sa bibliothèque. Lorsqu'il revint de la salle de bain, Jean s'amusa de le voir étudier avec grande attention des croquis qu'il avait réalisés des années plus tôt.

     — Ça me fait tout drôle de te voir dans ma chambre.
     — Si tu penses à quelque chose de cochon...
     — Mais pas du tout ! Pour qui me prends-tu ?

     Le jeune homme avait pris un ton faussement offusqué, mais le clin d'œil qu'il glissa ensuite à Marco ne trompa personne. Jean se laissa tomber sur son lit avec un soupir de satisfaction.

     — Je suis vraiment content que ma mère t'apprécie et que tu l'apprécies aussi. Pas que j'en doutais, mais... Je crois que j'appréhendais un peu de voir se rencontrer les deux personnes les plus importantes de ma vie, avoua-t-il plus sérieusement.
     — Moi aussi, je suis très heureux d'être ici, lui répondit Marco en s'agenouillant sur le matelas où il allait bientôt dormir. Je sais que ça représente beaucoup pour toi.

     Il marqua un silence, hésitant d'abord à poursuivre.

     — Qu'est-ce qui s'est passé, entre ton père et toi ? Tu n'es pas obligé de répondre si tu n'en as pas envie, ajouta-t-il aussitôt. C'est juste que je me pose parfois la question.
     — Il ne s'est rien passé entre nous, répondit très honnêtement Jean. C'est à ma mère qu'il a fait du mal.

     Le jeune homme se racla maladroitement la gorge.

     — C'est tout bête, comme histoire, prévint-il. Mes parents sont sortis ensemble pendant quelques années. Ma mère est tombée enceinte, et mon père n'a pas attendu que je sois sorti de son ventre pour la tromper. Elle l'a mis à la porte. D'aussi loin que je me souvienne, mon père n'a jamais cherché à me faire une place dans sa vie. Et quand j'ai appris ce qu'il avait fait, j'ai décidé que je ne voulais pas qu'il fasse partie de la mienne, déclara-t-il. Depuis, on ne se voit qu'une ou deux fois par an. Ma mère m'a élevé toute seule. Alors la première chose que j'ai faite, quand j'ai eu dix-huit ans, c'est de changer mon nom de famille pour prendre le sien.

     Marco l'écouta parler, sans un mot. Il ne s'attendait du tout pas à ce que Jean lui confie une histoire pareille.

     — Tu ne lui a jamais pardonné ? s'enquit-il doucement.
     — Lorsque je l'ai confronté sur le sujet, mon père a tenté de se justifier en me disant qu'il avait fait une erreur, que c'était du passé, qu'il fallait passer à autre chose. Mais quand on trompe quelqu'un, quand on brise une promesse, ce n'est pas une erreur ; c'est un choix. Et je ne veux pas d'un père qui n'est pas capable de faire la différence entre les deux.

     Le brun acquiesça. Il n'avait pas son mot à dire dans cette affaire, mais il comprenait parfaitement ce que Jean voulait dire. Ce dernier glissa au bout du lit, juste en face de Marco dont il prit le visage entre ses mains. Il caressa ses joues parsemées de tache de rousseur, l'air songeur.

     — Avec du recul, je me dis parfois que je n'ai pas toujours été très correct avec toi. Je me suis montré trop confiant, trop impatient, trop persistant. Et même si je n'ai jamais rien fait sans ton accord, je sais que je t'ai parfois brusqué.

     Surpris par ces propos complètement inattendus, Marco adressa à leur auteur un regard drôlement confus. Jean plaça un doigts sur ses lèvres, l'empêchant ainsi d'ouvrir la bouche.

     — Ce que j'essaie de te dire, Marco, c'est que je ne suis pas parfait. J'ai parfois l'impression que tu me places sur un piédestal, mais je ne suis pas certain de le mériter, avoua-t-il avec embarras. J'ai fais des erreurs et j'en ferais certainement d'autres. Mais s'il y a bien une chose que je peux te promettre, c'est que je ne pourrais jamais, jamais t'être infidèle.

     Il se plongea dans les yeux chocolat de son amoureux, priant pour y trouver une petite lueur qui lui indiquerait que celui-ci le croyait. Au lieu de cela, Marco releva légèrement le menton afin de pouvoir l'embrasser.

     — Je sais, souffla-t-il simplement.

Nᴏᴛᴇ ᴅᴇ Lʏᴀ
Je n'allais tout de même pas conclure cette histoire sans faire apparaître le personnage de Marie ❤️

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