𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟗
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C H A P I T R E 9
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tw — violence
赤い糸赤い糸
赤い糸
LES SPASMES DE LA COLÈRE avaient pris d'assaut son corps. Elle ne parvenait plus à se concentrer sur quoi que ce soit, ses pensées maintenant semblables à une cascade noirâtre d'émotions se chamboulant.
Les mains jointes au dossier de sa chaise par des menottes, le buste trainant en avant, seulement retenu par ses bras et sa tête lourde sur sa poitrine, elle ne parvenait à réfléchir clairement. Les yeux mi-clos, les récents évènements tournoyaient à une vitesse anormale dans sa boîte crânienne.
Le piège que lui avaient tendu Grisha et Sieg, la fureur de son mari en la croyant coupable, le tremblement de ses jambes lorsqu'elle avait quitté leur maison, son estomac douloureux suite à l'alcool qu'elle avait ingurgité, sa rencontre avec Livai Ackerman, la révélation de celui-ci sur les aptitudes d'Eren.
Son esprit vrombissait. Sa blessure à l'épaule la cuisait d'une brûlure froide et elle ne cessait de songer aux accusations du noiraud.
« Le deuxième meilleur tireur d'élite au monde est Eren Jäger. »
Elle tremblait. Bien sûr, tout cela pouvait n'être qu'une coïncidence. Oui, le tir qui l'avait touchée en pleine épaule, il y a deux ans, la contraignant à relâcher le détonateur et disparaitre en parti dans cette explosion était d'une certaine distance. Cela signifiait que les personnes capables de l'exécuter n'étaient pas forcément nombreuses.
Mais d'autres personnes pouvaient très bien se cacher derrière cela. Son mari n'était pas forcément responsable de sa blessure.
Alors pourquoi ? Pourquoi Livai avait eu l'air si surpris ? Pourquoi son visage lui avait laissé transparaitre un tel éclair d'illumination ? Pourquoi, en croisant ses iris, elle avait eu la nette sensation que les pièces de l'étrange puzzle de son passé s'étaient enfin imbriquées ?
Pourquoi ?
Autour d'elle, le silence s'était fait depuis le départ de Livai et Farlan, quelques heures ou minutes auparavant. A vrai dire, elle avait perdu la notion du temps. Point de fenêtre autour d'elle, seulement des lampes à huiles auxquelles elle n'accordait aucun regard. Peut-être l'avaient-ils quitté depuis quelques secondes à peine ? Ou quelques jours ? Elle ne savait rien et s'en fichait.
Son esprit demeurait obnubilé par la révélation du lieutenant Ackerman sur son époux. Elle ne cessait de l'interroger, de la tordre dans sa tête, de retourner cette accusation, tenté d'en apprendre plus, de débloquer la vérité. Elle tremblait.
Eren lui avait-il réellement menti depuis tout ce temps ? Prétendant ne rien savoir d'elle alors qu'il lui avait tiré dessus ?
Elle savait que leur relation n'avait pas été des plus saines mais, d'une certaine façon, elle avait fonctionné. Et qu'importe la façon dont autrui percevait leurs échanges, le fait était qu'elle avait été sincèrement heureuse avec lui. Soit, il lui cachait des choses, soit elle avait connu des accès de méchanceté où elle lui avait fait du mal.
Mais nul n'était parfait et infaillible. Alors, même si ces quelques éléments ne mettaient pas leur mariage à son avantage, elle ne pouvait décemment pas oublier les autres, ceux sur lesquels personne ne se focalisait, ceux qui l'avaient sincèrement rendue heureuse.
Armin, Jean, Sacha, Conny, Marco, Ymir, Sieg et même Grisha... Tous ne s'étaient jamais focalisé que sur leurs échanges houleux.
Mais qu'en était-il des innombrables fois où il avait pris fait et cause pour elle devant sa famille ? Que faisaient-ils tous de ces matins où il avait encerclé sa taille de ses bras forts, logeant un sourire dans le creux de son épaule ? Où étaient passées les nuits blanches qu'il avait accepté de subir, à l'étreindre suite à ses cauchemars ? Comment pouvaient-ils oublier les nombreuses célébrités avec qui il s'était ouvertement disputé lorsqu'elles se permettaient d'insulter son épouse ?
Aucun mariage n'était parfait. Mais cela ne signifiait pas que le leur devait être jeté.
Elle tremblait. Sa dernière conversation avec Ymir lui revenait en tête, l'ardeur avec laquelle elle l'avait remise à sa place. L'idée de se sentir coupable pour ses propos envers elle l'avait traversée. Après tout, elle était sa meilleure amie.
Mais elle en avait simplement eu assez. Deux années s'étaient écoulées, des mois considérablement épanouissant ponctués de quelques disputes que tous se permettaient de commenter. Même si Eren l'avait parfois agacée, elle l'aimait sincèrement. Alors comment aurait pu-t-elle rester stoïque en regardant, derrière les portes closes, le vrai visage de son époux ? La façon dont les remarques de tous l'avaient heurté ? Amoché ?
« Eren, je suis ton meilleur ami mais tu n'es qu'un connard lorsqu'il s'agit de ta femme », lui avait un jour balancé Armin.
« Elle devrait te quitter, tu ne la mérite pas », avait aussi rétorqué Jean.
« Il y a de si bonnes personnes qui s'attachent à des enclumes, mais je ne vise personne », s'était permis Sieg durant une interview.
« Ce mec est une merde mais vu son compte en banque, je te comprends », avait un jour déclaré Ymir alors qu'Eren était assis à la même table qu'elle.
Il était facile de juger le brun, de ne pas essayer de comprendre ses actes. Car, étant l'héritier de la famille Jäger, ses moindres faits et gestes étaient épiés. Mais, s'il en avait été de même pour elle ou n'importe qui d'autre, elle savait que les jugements n'auraient pas été différents, peut-être même pires. Oui. Si on l'avait observée de la même façon qu'ils surveillaient Eren, ils auraient sans doute eu plus à dire sur elle.
Qui pouvait se lever et prétendre avoir toujours été doux avec tout le monde ? Qui n'avait jamais été pris d'une colère inexpliquée le poussant à lâcher des mots rudes à quelqu'un ne le méritant pas ? Qui avait toujours été juste et ferme dans ses paroles ? Qui n'avait jamais merdé ? Qui s'était toujours excusé après une erreur et n'avait pas plutôt préféré faire semblant d'oublier son geste par fierté ?
Alors non, elle n'était pas stupide ou naïve même si elle avait pardonné les gestes limites de son époux. Non, elle n'était pas docile et aveugle.
Elle était juste honnête vis-à-vis de soi-même. Tout le monde avait oublié la fois où, agacée par un caissier malhonnête, un passant exaspérant puis un paparazzi lourd, elle était rentrée dans sa maison en furie et avait laissé sa colère se déverser sur Eren. Mais elle, non. Nul ne se sentait obligé de parler du soir où, humiliée par Grisha, elle avait refusé d'une façon injurieuse le soutien d'Eren, le blessant sur le coup. Mais elle, non. Tout le monde se fichait des fois où, jalouse de sa proximité avec certaines femmes, elle avait rejeté son époux durement devant ses amis. Mais elle, non.
Elle savait que le brun n'y pensait plus, à tous ces accès de méchanceté. Tout simplement car il savait que c'était humain, au fond, d'agir bêtement sans même savoir pour quoi. De dire des paroles sous le coup de la colère qu'on regretterait. Alors il avait passé l'éponge, ils l'avaient tous faits.
Jamais, parmi toutes les personnes qui faisaient des reproches à Eren sur la toxicité de son mariage, quelqu'un s'en était pris à elle. Elle aimait ses amis. Mais de Jean à Armin en passant par Ymir, Sacha, Marco et Conny, tous n'étaient que des hypocrites sur ce coup, oubliant les méfaits de l'épouse et blâmant la moindre erreur de l'époux. Quand elle l'insultait, ils considéraient ça comme un moment d'égarement, quand il se montrait trop possessif, ils le traitaient en monstre à la jalousie maladive.
Alors, si personne ne comptait prendre fait et cause pour lui, si son propre père considérait Eren en enfant turbulent, si son grand frère voyait en lui un idiot avare de sexe, si son meilleur ami le décrivait en époux tyrannique et si son bras droit se permettait des remarques sur le fait qu'il lui subtiliserait volontiers sa femme alors elle serait celle qui essuierait ses larmes le soir après tant d'injures de la part de ses proches. Oui, elle serait la femme qui l'étreindrait en lui assurant qu'il s'égarait juste comme n'importe quel être humain mais qu'il n'était pas foncièrement mauvais.
Là était la raison pour laquelle elle avait toujours défendu son mari. Et qu'importe s'ils disaient qu'elle n'était qu'une prisonnière dépendante de lui. Elle s'en fichait.
Au fond, peut-être aurait-il même pu changer son comportement, si tous ne s'étaient pas acharnés sur lui. S'ils s'étaient contentés de remarques bienveillantes, sans doute aurait-il réalisé ses erreurs plus tôt et décidé d'évoluer.
Seulement, en se liguant contre lui de la sorte, en l'humiliant au cours de diners de famille ou interviews, ils l'avaient poussé à se braquer, considérer que le monde lui en voulait.
Elle avait vu, tout cela. L'avait compris très vite.
Alors, même s'ils avaient pu se disputer lorsqu'elle plaidait sa propre cause, lui demandant une thérapie ou d'autres choses à propos de son passé, elle s'était souvent empressé d'oublier leurs différends. Car, à chaque fois qu'ils s'étaient pris la tête sur ces sujets, il était toujours revenu plus tard vers elle et lui murmurant ces mots :
« Tu ne peux pas comprendre maintenant, mais je t'assure que je suis désolé et que j'essaye simplement de te protéger. »
Mais, aujourd'hui, tout venait de changer.
Deux années à affronter l'adversité ensemble, à se réveiller dans les bras l'un de l'autre, à se dresser contre les critiques, à conforter son époux lorsqu'il éclatait en sanglot après un énième diné de famille humiliant où tous s'étaient permis une pique à son égard, à enserrer sa femme et la rassurer quand des critiques sur les réseaux sociaux l'atteignaient... Lui avait-il réellement menti durant tout ce temps ?
Lui avait-il réellement tiré dessus ? Était-il l'origine derrière son amnésie ?
Des pas au loin la tirèrent de ses pensées. Derrière la porte blindée, quelqu'un approchait. Elle aurait bientôt de la visite. Mais elle n'était sûrement pas d'humeur à discuter paisiblement.
Non. Pas quand tout ce qu'elle s'était évertuée d'oublier durant deux ans lui revenait en pleine figure si soudainement.
Devant elle, elle entendit le fracas de la porte blindée s'ouvrant. Et, même si le grincement qui s'en suivit la tira de ses pensées, elle ne releva pas la tête, préférant fixer le sol sous elle, la tête si penchée en avant qu'on eût dit qu'elle dormait. Et, même lorsqu'elle claqua de nouveau, lui indiquant que le nouveau venu avait fermé la porte derrière lui, elle ne fit aucun geste trahissant son état éveillé.
Mais elle ne dupa point le nouveau venu.
— Je sais que tu ne dors pas.
Cette voix ne lui était pas inconnue mais elle n'aurait pu mettre de nom sur elle. Qu'importe, elle s'en fichait. Elle ne réagit pas le moins du monde, voyant légèrement les pieds de l'homme se poser devant l'entrée et devinant qu'il la fixait, droit comme un I, les bras sans doute croisés sur sa poitrine.
— M'ignorer ne sert à rien, (T/P), je n'ai rien de la délicate gentillesse de Farlan ou la flexibilité de Livai.
Elle ne rétorqua point mais sentit ses nerfs la démanger quelque peu. Elle n'aimait pas son ton. Vraiment pas. Il y avait une condescendance dans sa façon de parler qui lui rappelait Grisha Jäger. Et là, enchainée à une chaise, sale et blessée, devant cet être hautain, elle sentait l'humiliation de la situation enflammer davantage sa poitrine rendue déjà chaude par les accusations de Livai Ackerman envers Eren.
— Je sais qu'ils te prennent pour un grand monstre dans le milieu du crime mais, en toute honnêteté, tu n'es vraiment rien de plus qu'une garce.
Elle fulminait silencieusement. Même si elle savait que cet inconnu faisait exprès, qu'il était très manifestement en train de se moquer d'elle, qu'il voulait la pousser à trahir le fait qu'elle était encore éveillée en la mettant hors d'elle, elle ne parvenait à garder son calme.
Trop. Trop. Trop.
La vérité sur l'explosion, le piège tendu par Grisha pour qu'Eren la tue, la possible rupture, son agression, l'intervention de Livai, son enlèvement, l'accusation. Tout était survenu beaucoup trop vite, ne lui laissant le temps d'encaisser le moindre coup.
Et elle sentait très bien qu'elle allait craquer. Les flammes de la rage léchant son abdomen l'empêchaient de respirer convenablement. Elle devait se libérer. Dans tous les sens du terme.
— Soi-disant un mercenaire incroyable mais regarde où tu as passé ces dernières années ! Dans la jolie cage consolidée par ton mari !
Sa mâchoire se contracta violemment. Elle sentit ses doigts se refermer autour des menottes l'enserrant. Comme une vieille habitude insoupçonnée, elle sentait ses mains se déplacer d'elles-mêmes malgré leurs liens, comme si elle savait ce qu'elle devait faire.
— Regarde-toi... Où est-il, maintenant ?
Elle tremblait presque de rage. Ses nerfs la démangeaient. Et, lorsqu'elle le vit s'approcher, elle sut qu'elle n'allait pas parvenir à se maitriser. Elle allait exploser, souffler tout sur son passage.
— Tu sais, les plus adeptes des ragots n'ont eu de cesse d'examiner votre couple, chantonna-t-il en approchant, réduisant la distance entre eux.
Le bas de sa main droite vint se presser sur son pouce gauche. Et, avec une force et un calme qu'elle ne soupçonnait même pas en elle, elle exerça une pression telle sur son doigt que celui-ci glissa bientôt en-dehors de son articulation dans un crissement soudain.
Elle s'était déboitée le pouce.
— Les rumeurs parlaient de la façon qu'il avait de t'étouffer dans l'œuf mais personne n'aurait jamais cru qu'il cachait en réalité un des pétales de la si célèbre Rose Noire ! s'exclama-t-il, ses pieds se succédant sur le sol et n'amenant qu'une poignée de mètres à les séparer.
Sa main rendue plus fine grâce à la blessure qu'elle venait de s'infliger, elle glissa le cercle des menottes autour d'elle, la libérant. Puis, ses membres à présent libre, elle n'eut aucun mal à appuyer de nouveau sur son pouce disloqué, le remettant en place.
— Enfin, un pétale qui a été un peu trop survendu, si tu veux mon avis...
Soigneusement, elle veilla à ne pas bouger le reste de son corps d'un seul millimètre, laissant toujours l'impression à son geôlier qu'elle dormait ou était épuisée. Elle concentra son énergie dans sa respiration, se focalisant sur la régularité de celle-ci.
— Quand ils me rabâchaient la tête avec la Rose Noire, ventant les mérites de ces fous alliés, j'avoue qu'ils ont réussi à me faire craindre légèrement votre équipe !
Si cet imbécile l'importunant avait un minimum de jugeote, il écouterait son souffle pour s'assurer de sa tranquillité. Du moins, c'était ce qu'elle aurait fait. Ainsi que Livai, Eren, Jean, Armin, Grisha, Sieg. Et même Farlan, pour avoir été sous sa garde plus tôt, agissait de la sorte. Une simple mesure préventive. Histoire de deviner si elle dormait, se préparait à attaquer ou même était éveillée.
— Mais je suis terriblement déçu maintenant que l'une d'entre elles se trouve devant moi !
Seulement le gaillard qui marchait à présent, animé d'une vive condescendance, semblait très loin d'égaler ceux qu'elle avait pu rencontrer jusqu'à présent. A part pour faire de grands discours, il ne donnait pas l'air d'être très dégourdi.
— Ceci dit, je suppose que les autres égalent leur réputation, contrairement à toi... Etant donné qu'eux au moins sont faits pour le combat !
Elle n'écoutait que d'une oreille, à vrai dire. Précautionneusement, elle se concentrait sur son souffle, veillant à le laisser régulier, tout en appuyant sur son autre pouce avec force, le disloquant à son tour. Et, imitant son geste de tantôt, elle retira de nouveau le cercle entourant son autre poignet avant de replacer son doigt désarticulé.
— Toi, tu n'es une experte que dans un domaine assez lâche, à vrai dire, chantonna-t-il tandis que cinq mètres le séparaient maintenant de la chaise que Livai avait laissé devant elle en partant.
Les poignets à présent libérés, elle ne les changea pas pour autant de place, ne voulant trahir la vérité sur le fait qu'elle n'était plus attachée et perdre un avantage considérable. Alors, gardant les menottes dans ses mains qui elles-mêmes restèrent dans son dos, elle regarda les pieds de l'homme s'approcher de plus en plus, la laissant voir ses jambes habillées d'un jean brut.
— Dis-moi, tu te sens comment, à tuer les gens d'aussi loin, caché dans ton antre ? Les abattre à distance comme une lâche ?
Il arriva à hauteur de la chaise face à elle et empoigna son dossier, la déplaçant sur le côté pour poursuivre sa route.
— Mais dès que tu as dû te déplacer toi-même sur le terrain de l'action, l'histoire a été radicalement différente ! lâcha-t-il avec un rire hautain, sachant pertinemment que le fait d'évoquer la nuit de l'explosion ferait mouche.
Et, en effet, il acheva de l'enrager à ce moment précis.
Se plantant devant elle, il croisa les bras sur sa poitrine. Là, debout tandis qu'elle était assise, le menton levé alors qu'elle gardait la tête et les yeux rivés vers le sol, on eut dit qu'il la dominait sur tous les plans.
Même lui le crut d'ailleurs. Un bref instant.
— Ton nom.
Sa voix avait été faible, trahissant sa fatigue et son manque d'hydratation. Crissante, presque éteinte. Mais son ton, lui, était caverneux. A un point tel qu'il se surprit à sentir son échine se dresser en entendant cette femme pour la première fois depuis qu'il était ici.
Malgré son état, il ne lui fallut que ces deux mots pour renverser l'échiquier, lui rappeler l'identité de chacun dans cette pièce. La place qu'ils occupaient dans le milieu du crime.
— ...Quoi ? hésita-t-il, surpris de l'entendre.
Même les mains jointes dans le dos, la tête tombant sur sa poitrine, du sang couvrant sa peau sale et ses pieds menottés à une chaise, elle demeurait un pétale de la Rose Noire. Qu'importe son amnésie, son manque de certitudes quant à son passé. Là, en cet instant précis, tandis que la colère roulait dans ses veines, incendiant ses membres et essoufflant ses poumons, elle le ressentait plus que jamais.
Qu'il s'agisse du nom de Galatée ou (T/P). Qu'elle soit connue en tant qu'épouse d'un criminel ou criminelle elle-même. Que son sceau soit celui des Jäger ou de la Rose Noire, son identité importait peu.
Elle connaissait sa valeur.
Alors, elle releva enfin la tête. Ses yeux vinrent se planter sur le visage à l'expression ahuri d'un rouquin qu'elle reconnaissait, pour l'avoir déjà vu au Palace lors de sa dernière visite. Et elle vit nettement sa pomme d'Adam se soulever difficilement lorsqu'il réalisa enfin devant qui il était.
— Je t'ai demandé ton nom, répéta-t-elle, ses yeux transpercés d'éclairs défiant son géôlier.
Mais il n'eut le temps de répondre.
D'un geste anormalement rapide, elle lança sa main droite tenant les menottes à hauteur du cou de l'homme et, de la gauche, attrapa les bracelets de l'autre côté. Ainsi, se servant de la chaîne reliant les cercles de métal, elle appuya sur la nuque de l'homme avec force, l'amenant vers elle et forçant la rencontre de son entrejambe avec ses genoux encore immobiles.
S'écroulant lamentablement au sol, il tenta bien d'hurler de douleur mais, posant une main ferme sur son crâne, elle envoya celui-ci se cogner sur le sol avec un force telle qu'il s'évanouit sur le coup, assommé.
En un seul instant, elle l'avait réduit à l'état d'inconscience.
Comme quoi, il n'avait vraiment pas de quoi être hautain.
Gisant à présent à ses pieds, elle n'eut qu'à se pencher vers sa ceinture où trainait un trousseau de clés et ramasser la plus fine d'entre elles, semblable à un fil de fer. Là, d'un geste aisé trahissant son habitude de la chose — qu'elle tenait étrangement de ses aventures sexuelles — elle vint défaire le lien de son mollet gauche qui céda dans un cliquetis mécanique et fit de même avec l'autre, libérant ses jambes.
Là enfin, elle poussa un soupir de satisfaction. Agitant ses mollets, elle savoura la sensation de liberté sur sa chair et s'autorisa un regard sur ses escarpins noirs. Avec un soupir, elle constata les traces de poussière sur ses chaussures. Quelques images de la veille lui revinrent en mémoire, notamment son agression dans les décombres de l'explosion.
Elle avait dû se salir là-bas.
— Connard de merde, cracha-t-elle en se souvenant de l'homme défaisant sa boucle de ceinture pour l'agresser, celui-là même que Livai avait tué d'ailleurs.
Après un bref étirement de son corps fatigué par les liens, la jeune femme se redressa enfin. Debout sur ses talons, l'air froid du sous-sol lui donnant la chair de poule, elle laissa son regard se promener autour d'elle.
Le sol visqueux, la table couverte d'une lampe à huile et des engins de torture visant à l'intimider, les murs aux fondations apparentes, rien n'avait changé depuis le départ de Livai. Aucune nouvelle porte de sortie.
Elle allait de voir se résoudre à s'occuper des deux mastodontes chargés de garder la porte.
Un soupir franchit ses lèvres tandis qu'un gargouillement parcourait son estomac. Elle avait faim. Très faim. Et elle ne se sentait vraiment pas de s'occuper de deux abrutis en plus de celui qu'elle venait d'immobiliser.
Elle patienta quelques instants, tentant de trouver un plan requérant moins d'énergie. Mais elle comprit vite qu'elle n'aurait qu'une seule chance de s'en sortir indemne.
— Fais chier, grommela-t-elle.
S'accroupissant à hauteur de son géôlier inconscient, elle passa ses bras sous ses aisselles, le forçant à se redresser. Puis, avec une exclamation étouffée, elle appuya de toutes ses forces sur ses jambes afin de se relever, l'homme toujours dans les bras. Et, malgré le poids de celui-ci qui lui valut quelques jurons, elle parvint à le hisser étonnamment vite sur la chaise qu'elle occupait auparavant.
Lorsqu'elle le relâcha sur le siège, ce fut avec un soupir de soulagement. Mais elle ne prit pas la peine d'étirer de nouveau ses muscles pour les apaiser suite à cet effort. Se penchant au sol, elle s'agenouilla devant ses jambes posées à côté des pieds du fauteuil et s'empara de deux des trois paires de menottes au sol.
D'un geste aisé, elle emprisonna la première jambe du rouquin puis la deuxième dans une position similaire à celle dans laquelle elle avait elle-même été enchainée. Sa fierté en avait pris un coup, il était hors de question qu'elle accepte cette humiliation sans se venger.
Se relevant, elle embarqua la dernière paire de menottes sur le bitume et passa derrière son prisonnier. Puis, avec un rictus, elle attira un premier poignet derrière le dossier qu'elle enferma dans un cercle de fer puis fit de même avec l'autre, consolidant sa mise en scène.
Ceci fait, la jeune femme recula de quelques pas, admirant son œuvre. Inconscient, la tête du garçon retombait sur sa poitrine habillée d'un tee-shirt vert. Celui-ci contrastait avec les mèches rousses tombant sur son front, emmêlé par quelques gouttes de sang jaillissant de la plaie qu'elle avait pratiqué sur son visage en l'assommant.
— Ça t'apprendras à jouer le gros dur, trou du cul, lâcha-t-elle en le regardant de haut.
Puis, s'avançant de nouveau vers lui, elle subtilisa l'arme coincée dans sa ceinture en levant les yeux au ciel. Cette manie de vouloir ranger son arme à feu dans son pantalon, en le coinçant entre son jean et son caleçon au lieu de le mettre dans un holster était aussi dangereuse que stupide.
D'ailleurs, essuyant le canon sur le bas de sa robe, elle commenta malgré l'inconscience de son géôlier :
— T'as jamais vu 8 Mile ou quoi ? Cheddar a perdu ses couilles comme ça, je te signale.
Avec un soupir, elle ôta le cran de sureté, tournant la tête vers la porte blindée lui faisant face et qui ne s'ouvrait que de l'extérieur. Elle allait devoir s'aider d'un tiers pour sortir d'ici et, de toute façon, serait passée devant ses gardiens.
Autant faire d'une pierre, deux coups, songea-t-elle.
Faisant résonner ses escarpins sur le bitume crasseux, elle se détourna de sa victime. Ses hanches ondulant sous le satin de sa robe émeraude, elle se délecta de la sensation de pouvoir à nouveau marcher. Le séjour en captivité était loin d'avoir été agréable pour elle.
— Ils sont bien mignon mais je n'ai pas que ça à faire, chantonna-t-elle en arrivant à hauteur de la table de fer et saisissant la lampe à huile posée dessus de sa main libre.
Rejoignant la porte, elle se plaça ensuite dans le creux de celle-ci, à sa gauche. De sorte à ce que, lorsqu'elle s'ouvrirait dans très peu de temps, elle la dissimule aux yeux de ses gardiens et lui fasse bénéficier de l'effet de surprise. Elle comptait essentiellement là-dessus, elle savait qu'elle était bien trop fatiguée pour espérer un quelconque combat à la loyale.
Fronçant les sourcils, elle soupira :
— Ça va faire du bruit, c'est sûr.
Puis, d'un geste aussi froid qu'habitué, elle leva l'arme droit devant elle, visant le mur derrière le nouveau prisonnier. Le cran de sureté abaissé, elle n'eut qu'à appuyer sur la détente, ses réflexes naturels maintenant le pistolet en place lorsque celui-ci sursauta dans sa main.
La détonation retentit, assourdissante. Elle fut brève mais violente. Et assez désarçonnante pour que des pas précipités se fassent entendre de l'autre côté de la porte, signe qu'elle avait attiré l'attention de ses gardiens et qu'ils allaient ouvrir la porte.
Un rictus étira ses lèvres et elle abaissa de nouveau son arme, se plaçant le plus proche possible du mur pour se dissimuler. Tout se passait exactement comme prévu.
La porte s'ouvrit, dissimulant à la jeune femme la vision de son propre prisonnier. Mais, par l'interstice de celle-ci, elle vit aisément deux silhouettes particulièrement bien bâties s'engouffrer dans la salle. Ils avancèrent de quelques pas en direction de leur collègue, ils réaliseraient bientôt la supercherie.
Tout devait se jouer maintenant.
Glissant d'un pas sur le côté en dehors de sa cachette, elle déposa précautionneusement la lampe à huile devant la porte afin d'empêcher celle-ci de se refermer. Puis, observant le dos de ses gardiens, elle raffermit sa prise sur son arme à feu.
Quelques pas lui suffirent à franchir la distance les séparant, ne laissant qu'un mètre entre eux. Ses yeux allèrent d'abord se porter sur le crâne dégarni et couvert de tatouages de celui de droite puis sur la queue de cheval particulièrement courte — au point qu'elle ressemblait à un chignon — de celui de gauche.
Il ne lui fallut aucun temps de préparation ou même d'ajustement. Malgré son amnésie, elle pouvait le sentir, elle avait déjà fait cela.
La crosse de son arme à feu vint s'abattre sur le crâne du chauve, le laissant s'effondrer. Et, au moment où il s'écroula, elle l'imita partiellement, pliant ses jambes. Ainsi, le coup de poing que le chevelu tenta de lui asséna la rata de peu et, profitant de ce moment de distraction, elle abattit la tranche de sa main plate sur sa gorge avec une force violente.
Il n'eut le temps de faire quoi que ce soit. Ses yeux se révulsèrent dans leurs orbites avant que ses paupières ne se ferment sur eux, les dissimulant. Et, après cette brève seconde passée debout, vacillant, il s'écroula en arrière dans un bruit sourd.
Un rictus étira faiblement ses lèvres et, baissant les yeux sur l'arme qu'elle tenait, elle reconnut un calibre 38. Un choix banal mais sûr, songea-t-elle avant de laisser son regard glisser sur les deux mastodontes au sol.
Le premier était étendu à droite de son prisonnier attaché et le deuxième, à gauche. Le temps d'un instant, elle se sentit grisée par ce paysage. C'est moi qui aie fait ça ? se demanda-t-elle, quelque peu secouée mais aussi admirative du courage naturel dont elle avait fait preuve, comme s'il était dans sa nature profonde.
Puis, portant son regard sur le couloir extérieur, elle prit une profonde inspiration. Le granit apparent semblait jaune sous la lueur des néons défectueux. Et, même si cette vision était quelque peu déprimante, elle ne pouvait que l'apprécier en se doutant que ce couloir mènerait à sa liberté.
Mais ses pensées furent interrompues par une sonnerie. Dans son dos, aigue et redondante, la mélodie caractéristique d'un appel téléphonique attira son attention. Et, malgré l'urgence de la situation, sa curiosité la poussa à se retourner.
Debout face à la porte, son buste orienté vers le gringalet menotté à la chaise, elle s'interrogea quelques instants. Le téléphone était manifestement dans la poche du garçon. Et elle savait pertinemment que l'appel ne devait pas être très intéressant. Peut-être un opérateur téléphonique ou même sa mère qui lui demanderait de passer chercher son linge propre. Elle ne le savait pas.
Mais si c'était Livai ? Ou même un autre lieutenant important ? S'il s'agissait d'un haut placé qui lui donnerait des ordres dès lors qu'elle aurait décroché le téléphone, croyant avoir à faire au rouquin ? Et si, parmi les premiers mots qu'ils lui adressaient, ils délivraient des messages cruciaux qui pourraient l'aider à l'avenir ?
Un sourire étira ses lèvres. Les chances qu'elle réponde à un appel du noiraud et que celui-ci annonce de but en blanc des ordres détonant des informations importantes étaient minces. Mais tout se tentait.
S'approchant du garçon, elle saisit son téléphone dans la poche avant de son jean et, sans un regard pour l'écran, l'approcha de son oreille, un rictus aux lèvres. Elle s'attendait à tout. N'importe quoi. Une mère agacée, un opérateur téléphonique exténué, un lieutenant furieux, un petite-amie inquiète. Oui. Tout.
Sauf les mots qui traversèrent le combiné.
— Ça faisait longtemps, (T/P).
Elle se raidit. Ses yeux s'écarquillèrent. Son souffle se coupa. Son sourire se fana. Elle venait tout juste de saisir ce portable et de se défaire de ses géôliers, comment diable cette sa voix avait-elle bien pu savoir qu'elle répondrait ?
Son regard se promena machinalement dans la pièce, à la recherche d'une caméra ou d'une webcam.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, ne trouvant rien dans cette obscurité étouffante.
Son regain de confiance avait fondu tel neige au soleil. Elle n'était pas à l'aise à l'idée d'être épiée.
— Un vieil ami, rétorqua la voix.
Elle prit une profonde inspiration, raffermissant malgré elle la prise sur son arme à feu et continuant de promener des yeux attentifs sur la pièce l'entourant.
— Un membre de la Rose Noire ?
— Un de ses fondateurs, la corrigea-t-il, suscitant son intérêt.
Elle se raidit. Du temps où elle n'était encore que Galatée Jäger, elle avait bien entendu eu vent de cette organisation criminelle mais ne s'y était pas forcément intéressée. A l'exception du frisson déplaisant qui l'avait parcourue lorsque, posant une question sur leur influence à Eren, il lui avait simplement rétorqué que le clan Jäger « serait dans une belle merde s'il se les mettait à dos », elle ne s'était jamais arrêtée sur eux. Et elle ne savait donc quasiment rien de ce groupe.
Pourtant, si une chose était bien connue de tous à propos de cette équipe, c'était que ses fondateurs étaient encore plus craints et moins connus que ses membres. Et que nul n'oserait jamais se faire passer pour l'un d'entre eux.
Elle parlait bel et bien avec son ancien chef.
Alors ce fut avec une certaine appréhension qu'elle déglutit et répondit :
— Que voulez-vous ?
Un faible rire retentit depuis l'autre côté du téléphone. Elle se sentait mal à l'aise. Cet homme avait visiblement été proche d'elle et, même si elle ne savait pas s'il était réellement son ami ou non, elle devinait chez lui une puissance qui l'indisposait particulièrement.
Mais elle se sentit encore plus alarmée lorsqu'il répondit :
— Et bien te guider, comme je l'ai toujours fait.
ꕥ
L'air était froid sur ses épaules, vivifiant. Le ciel au-dessus de sa tête s'assombrissait peu à peu, signe que la journée touchait à sa fin et la température baissait naturellement. Alors, dans sa petite robe satin qu'elle avait, la veille, enfilée dans le seul but de voir Eren la lui retirer facilement, elle tremblait légèrement.
Le dos droit et le menton redressé, elle marchait précautionneusement dans les allées bétonnées de Los Angeles. Malgré la cacophonie des évènements lui étant dernièrement arrivés, elle n'oubliait pas que son mariage faisait d'elle une célébrité et que n'importe quel paparazzi pouvait se trouver dans les voitures garées à sa droite le long du trottoir.
Elle devait demeurer la même femme se plaisant à se donner des allures de bimbo à laquelle le public était habitué.
Et, grâce à ses préparations, elle y arrivait d'ailleurs fort bien.
Guidée par les indications de ce mystérieux homme l'ayant appelée sur le portable du rouquin, elle était remontée jusqu'au premier sous-sol du bâtiment où elle avait été retenue prisonnière sans encombre, y découvrant l'étage inférieure de son club favori, le Palace. Elle avait ainsi découvert que, sous la boîte de nuit branchée de la ville des anges se cachaient des cellules pour les otages du clan Ackerman.
Légèrement prise de court par cette information, il ne lui en avait pourtant pas fallut beaucoup pour reprendre une certaine contenance. Le club était plein à craquer, nul n'avait remarqué sa présence. Alors, remarquant que son interlocuteur avait raccroché, elle s'était glissée dans les toilettes et avait entreprit d'effacer les traces de sang, poussière et maquillage coulé sur son visage afin d'avoir l'air présentable.
Puis, se servant de son collier, elle avait attachée le pistolet à l'intérieur de sa cuisse, sous sa robe, regrettant de ne pas avoir un holster. Mais les temps se faisaient sombres et elle devait s'en aller rapidement en gardant de quoi être en sécurité sur elle tout en conservant une allure normale au cas où certains la reconnaitraient.
Et c'est ainsi que, quelques dizaines de minutes plus tard, elle se retrouvait à marcher élégamment sur ses hauts talons nettoyés rapidement, son menton relevé tandis que ses bras se balançaient de chaque côté de ses hanches dansantes. Comme à son habitude, elle défilait avec panache, comme si le monde était un tapis rouge et le ciel, un public.
Nul ne pouvait soupçonner que sous sa robe se cachait un calibre 38 et que, au bout de son bras, un téléphone qui n'était pas le sien recevait des instructions la guidant au travers des rues de Los Angeles.
D'ailleurs, une vibration secoua bientôt ses phalanges. Alors, ignorant les quelques regards appuyés de passant se demandant sûrement « mais son visage me dit quelque chose, d'où est-ce que je la connais ? » elle amena l'écran devant ses yeux, regardant la notification y apparaissant.
« A droite, maintenant. »
Elle acquiesça légèrement, faisant savoir à l'homme qu'elle avait bel et bien reçu ses indications. Elle savait qu'il la voyait, cela se devinait à la simple façon qu'il avait de diriger ses pas en temps réel. Et, au plus profond d'elle, même si elle le cachait, une dense panique commençait à naitre à cette idée.
Même dans le sous-sol du Palace, il avait réussi à la voir, comment faisait-il son compte ? Était-ce même possible d'être aussi doué ?
Elle soupira à cette pensée tout en suivant ses indications et s'orientant à droite, accédant à une rue plus petite que l'avenue sur laquelle elle s'était engagée. Bien sûr que c'était possible. Il avait fondé la Rose Noire. Il cachait forcément un talent particulièrement développé.
Une autre vibration.
« Tu y arriveras dans une minute. Prochaine ruelle à droite. »
Bien sûr, elle n'était pas stupide au point de penser qu'aucun piège ne se cachait là. L'attirer dans une ruelle sombre alors que le soir commençait à pointer le bout de son nez, cela ne lui disait rien qui vaille. Seulement, aux vues des indications qu'elle possédait, cet étrange homme savait déjà comment la traquer jour et nuit.
Alors rien ne servait de fuir, mieux valait savoir viser.
Elle allait se dresser au bout de cette ruelle et ferait voir à quiconque se mesurerait à elle pourquoi elle était considérée comme le meilleur tireur du monde. Qu'il s'agisse d'un envoyé du fondateur de la Rose Noire ou de la Rose Noire elle-même.
Continuant d'avancer sans la moindre hésitation, faisant résonner avec force ses escarpins sur le sol tandis qu'elle voyait au loin le trottoir s'ouvrir sur la ruelle en question, à deux boutiques devant elle, elle passa soudain ses doigts agiles sur la tranche de son téléphone, en ôtant l'arrière afin d'en extirper la carte SIM et la batterie.
Sans même un regard pour l'objet qu'elle manipulait, ses yeux déterminés toujours fixés sur l'endroit qu'elle s'apprêtait à rejoindre, elle brisa la puce et la fit glisser avec la carcasse du téléphone et sa batterie dans sa main droite. Puis, tendant le bras à hauteur d'une poubelle située entre les deux boutiques la séparant de son destin, elle ouvrit les doigts et jeta le tout sans ralentir un seul instant.
Si Livai n'était pas stupide, il ferait tracer le téléphone. Mieux valait qu'elle s'en débarrasse au plus tôt. Même si cela signifiait qu'elle n'aurait aucun moyen de contacter l'extérieur si un malheur lui arrivait.
Qu'importe, elle se débrouillerait seule.
Elle prit une profonde inspiration. Elle venait d'atteindre la ruelle. Alors, gardant toujours sa tête redressée et son souffle calme, elle s'enfonça dans le lieu sombre, quelque peu surprise par sa profondeur.
Le passage était étroit. Les pavés crasseux couverts de flaques de pisse et mégot étaient déjà peu nombreux mais d'innombrables sacs poubelles abandonnés mangeaient encore plus de terrain, ne laissant qu'une fine ligne à la jeune femme pour poser ses pieds. Mais elle n'y prêta pas attention, trop occupée à tenter d'ignorer l'odeur de renfermé et d'urine qui la prenait à la gorge.
D'abord, elle ne comprit pas ce qu'elle venait faire ici. Les vastes immeubles de chaque côté d'elle montaient si haut dans le ciel qu'elle eut la sensation que la nuit s'était dépêchée de tomber. Et, dans cette obscurité étouffante, elle ne voyait aucun humain face à elle trahissant la raison de sa venue.
Par précaution, elle saisit l'arme à sa cuisse, se disant qu'aucun paparazzi n'aurait idée de s'aventurer ici. Et, ôtant la sécurité de son pistolet dans un cliquetis mécanique, elle poursuivit sa route en gardant l'objet le long de sa jambe, bien en évidence.
Au bout de quelques pas, malgré les ténèbres autour, ses yeux parvinrent à s'habituer assez à la luminosité pour distinguer les formes les plus lointaines dans la pénombre. Ainsi, elle repéra une masse noire gisante sur le sol, une dizaine de mètres devant elle.
Sa prise se raffermit sur son calibre 38 lorsqu'elle distingua une autre silhouette penchée sur la forme sombre. Elle n'était pas seule. Quelqu'un était venu avant elle et se trouvait encore devant l'objet non identifié. Qu'était-ce ? Un sac ? Un coffre ? Des armes ? De la drogue ?
Qu'importe. Cela ne l'intéressait que très peu. En revanche, le fait que l'homme penché sur cela ne la regarde pas le moins du monde éveilla son attention.
Il ne savait pas qu'elle venait. Cela signifiait que ce n'était pas l'homme qui l'avait appelée mais bien quelqu'un d'autre. Et sans doute le mystérieux inconnu ayant requiert sa présence ici voulait-il la pousser à être témoin d'une scène.
Mais laquelle ? Et pourquoi ?
Seulement ces deux questions se figèrent soudain dans son esprit quand, à un peu moins d'une dizaine de mètres de la silhouette, elle interrompit brutalement ses pas. Ses yeux s'écarquillèrent et son cœur rata un battement.
Elle comprit pourquoi.
A genoux, l'inconnu venait soudain de bouger. Et, redressant la tête pour regarder le ciel, la silhouette habillée d'un long manteau noir avait fait tomber la capuche qui recouvrait auparavant son crâne, dévoilant un chignon décoiffé brun qu'elle ne connaissait que trop bien.
Celui de son mari. Eren Jäger.
Mais là n'était pas la raison pour laquelle elle sentit soudain son souffle se couper. Non. Le fait de revoir son époux après une journée ne l'aurait jamais poussée à raffermir soudain la prise sur son arme et laisser une vague de violence chaude s'engouffrer dans ses veines pour se mêler à son sang, qu'importe les accusations de Livai.
En revanche, la masse sombre devant laquelle il était penché, elle, aurait bien pu le faire.
— J'interromps quelque chose, peut-être ? demanda-t-elle d'une voix froide et calme, bien plus que ne l'étaient ses pensées.
Surpris, le brun haussa les sourcils avant de se tourner vers elle. De toutes les personnes qu'il aurait cru rencontrer en cette soirée fraiche sur le territoire Ackerman, jamais il n'aurait parié sur sa femme.
Mais elle se tenait là. Le visage ferme et le dos droit. Un pistolet coincé au bout de sa main et son menton relevé en une position confiante.
Elle vit le voile sombre qui se plaqua soudain sur les traits d'Eren. Point de sourire accueillant, de grimace de surprise ou même de lueur d'inquiétude en la voyant seule sur les terres ennemies. Non.
Seulement une soudaine colère visible sur ses traits.
— Alors il disait vrai, répondit-il en se redressant soudain sur ses deux longues jambes, déployant sa hauteur et quittant la masse sombre au sol.
Elle ne répondit pas, peu intéressée par ce qu'il avait à dire. Car ce qu'elle avait sous les yeux était de toute façon suffisant.
— Qui est-elle ? demanda la jeune femme sans laisser transparaitre la moindre émotion.
Il n'accorda aucun regard à la personne à laquelle elle faisait allusion, celle-là même qui était étendue à ses pieds. Il ne voulait pas s'attarder de nouveau sur son corps dénudé, son entre-jambe lacéré, sa gorge tranchée ou même sa gorge obstruée par une rose noire.
Non, il ne souhaitait pas le faire. Car plus il confrontait cette vision, plus il sentait une bile remonter le long de sa gorge.
Comment avait-il pu épouser une femme si barbare ?
— Je suppose que tu le sais puisque tu l'as tuée, rétorqua-t-il, levant sa main droite ensanglantée à hauteur de son visage pour brandir l'objet qu'il venait de trouver.
Même de sa position, elle distingua aisément une des épingles qu'Eren lui avait offertes, ces armes minuscules qu'elle dissimulait dans ses perruques et étaient aussi efficaces qu'un poignard.
Malgré la situation, elle laissa un rire nerveux franchir ses lèvres. Essayait-il vraiment de la faire passer pour la coupable ?
— Vu d'ici, j'ai plutôt l'impression que tu es le responsable, commenta-t-elle en regardant ses mains couvertes de sang ainsi que l'arme entre ses doigts.
Il laissa, lui aussi, filer un gloussement agacé entre ses lèvres. Même devant lui, alors qu'il tenait visiblement une preuve, elle se permettait de feindre l'innocence. Son amour pour elle commençait à glisser hors de lui, chassé par la colère.
— Ces armes sont uniques au monde, tu es la seule à les avoir et..., commença-t-il.
— J'ai laissé énormément d'affaires chez nous, y compris mes perruques et les épingles dedans, fit-elle remarquer en haussant un sourcil, un sourire mesquin sur le visage. Tu y avais aussi accès.
Il était hors de question qu'elle lui laisse le loisir de se rendre compte qu'elle se sentait blessée et trahie par ce qu'elle découvrait. Elle préférait encore sourire face à cette scène effroyable.
Il avait assassiné une femme.
— Et tu es ici, reprit-il en ignorant son interruption, parce que tu sais qu'elle n'était pas tout à fait morte quand tu es partie et tu voulais t'assurer qu'elle le soit, n'est-ce pas ? Manque de bol, je t'ai interrompue.
— Pourquoi tu persistes à mentir alors que je t'ai pris sur le fait ? demanda-t-elle, commençant à perdre patience.
— Pourquoi TU persiste à mentir alors que JE t'ai pris sur le fait !? rétorqua-t-il avec plus de véhémence.
— Ce n'est pas moi qui me tiens au-dessus du cadavre avec l'arme du crime dans la main, s'exclama-t-elle, outrée par son toupet.
— Et ce n'est pas MON NOM QU'ELLE A PRONONCÉ AVANT DE MOURIR ! rugit-il, son teint commençant à virer au cramoisie.
Désemparée, elle ne sut quoi répondre. Cette déclaration venait de lui faire l'effet d'une claque. Lourde et violente, elle l'avait percutée de plein fouet, la saisissant. Comment ça, cette illustre inconnue l'avait citée avant de rendre l'âme ? Pourquoi faire ?
Elle se raidit. Peut-être qu'Eren mentait. Mais, là aussi, pourquoi faire ? Quel était son but ?
— C'est bien ça, hein ? demanda-t-il d'une voix rude. (T/P) (T/N) ?
Elle sentit son souffle se bloquer et son cœur rater un battement. Là était la toute première fois qu'il prononçait son véritable nom. Et celui-ci semblait lui griffer la langue tant il le crachait avec hargne.
Elle aurait pu s'en sentir blessée. S'attarder sur son cœur fissuré, laisser des larmes couler sur ses joues, trembler à cause du choc de la situation.
Mais ce qu'il déclara soudain la fit changer d'avis :
— Tu abats les derniers membres de la Rose Noire pouvant dénoncer ta véritable identité.
C'était une affirmation. Il semblait sûr de lui. Mais elle ne le crut pas un instant.
Non. Pas quand les accusations de Livai lui revenaient. Pas quand, de cette simple information — à savoir qu'il surplombait le corps d'un membre de ce groupe —, il semblait s'être trahi.
La voix de Livai lui revint en tête. Dure. Glaciale. Annonciatrice d'une vérité douloureuse.
« Le deuxième meilleur tireur d'élite du monde est Eren Jäger. »
« Les membres de la Rose Noire ont tous disparu un à un après votre arrivée à Los Angeles. »
« Vous êtes-vous déjà servie de vos épingles ? »
Son cœur tambourinait dans sa poitrine. Tout se formait dans son esprit.
Si le lieutenant lui avait demandé si elle avait eu recourt à ses armes auparavant, c'était parce que celles-ci avaient dues être impliquées dans une affaire à laquelle il s'intéressait. Et, manifestement, le noiraud était intrigué par la Rose Noire.
Or, hormis elle, la seule personne qui avait accès à leur chambre à coucher et donc aux objets concernés était son époux. Celui-ci venait de lui révéler qu'il se tenait au-dessus du cadavre d'une personne ayant appartenu à son organisation. Et, naturellement, elle pouvait donc penser que les autres personnes ayant été tuées avec ces outils étaient des membres de la Rose Noire.
Cela signifiait que quelqu'un s'en prenait aux membres de la Rose Noire. Une personne qui ne pouvait être qu'elle ou son époux étant donné les armes utilisées. Et, si elle se fiait aux accusations de Livai, Eren aurait déjà attenté à sa vie, deux ans auparavant, en lui tirant dessus.
Une seule explication s'imposait dans son esprit.
« Les membres de la Rose Noire ont tous disparu un à un après votre arrivée à Los Angeles. »
Deux ans auparavant, quelqu'un avait commencé à faire le ménage dans son organisation, tuant ses collègues.
« Le deuxième meilleur tireur d'élite du monde est Eren Jäger. »
Cette personne était Eren et avait essayé de l'abattre, elle aussi. Il avait même avoué avoir voulu l'achever en arrivant sur les lieux de l'explosion mais s'être ravisé à cause de Carla.
« Vous êtes-vous déjà servie de vos épingles ? »
Et, à présent, il continuait le travail.
Son cœur battait avec force dans sa poitrine et l'amer goût de la trahison emplissait sa gorge. Il se tenait là, devant elle, les mains ensanglantées refermées sur l'arme du crime, son regard émeraude posé sur elle empreint d'une forme de colère. De quel droit se permettait-il d'agir de la sorte ? De l'accuser à ce stade de la situation ?
La rage parcourait son corps, incendiant ses moindres membres. Elle avait beau n'avoir aucun souvenir de cette vie-là, une douleur sourde la transperçait à l'idée qu'on ait pu s'en prendre à l'un des membres de cette équipe. Comme si, malgré son amnésie, elle ressentait à quel point ils avaient pu être important pour elle.
Elle figea ses yeux parcourus de hargne dans ceux du brun, inébranlable. Son visage demeurait fermé et sa bouche, droite. Rien n'aurait pu trahir ce qu'elle ressentait. A l'exception des légers spasmes qui secouèrent sa voix lorsqu'elle prononça, laissant Galatée s'envoler et (T/P) prendre place en elle :
— Tu t'en es pris au mauvais clan.
Soudain, sans même qu'il n'anticipe quoi que ce soit et ne fasse le moindre geste, elle leva son arme devant elle. Aucun instant ne s'écoula entre ce geste et le suivant. Elle ne prit pas la peine de viser. Elle savait qu'elle ne raterait pas sa cible.
Après tout, elle était le cinquième lieutenant de la Rose Noire.
Son index pressa la détente. Une détonation déchira le ciel. Courte. Effroyable. Saisissante. Percutante.
Eren, eut tout juste le temps de l'entendre. Ses yeux s'écarquillèrent soudain. Ses doigts s'écartèrent. La lame qu'il tenait chuta au sol dans un bruit métallique. Il baissa les yeux sur son ventre, ébahi. Une tâche sombre commençait à se former sur son tee-shirt brun. Son sang. Celui coulant à cause de la balle qu'elle venait de tirer.
Sa propre femme venait de l'abattre.
Le visage toujours tordu par l'ébahissement, il tomba bientôt en arrière, s'effondrant de tout son long sur le dos. Elle le regarda tomber juste à côté du cadavre et ignora la douleur de voir l'être qu'elle aimait blesser.
Car, submergeant tout sur son passage, une autre forme de rage l'envahissait. Une fureur qui transcendait l'amnésie.
Celle de s'être vu privée d'une sœur d'arme. D'une femme à qui elle avait confié sa vie. Une femme que sa tête avait oubliée mais dont son cœur se souviendrait à jamais. Elle ne pouvait même pas l'expliquer mais elle savait qu'elle l'avait aimée, qu'on venait de lui prendre quelqu'un d'important.
Le dos droit et raide, elle s'approcha d'Eren. Ses talons résonnèrent sur le bitume qui commençait à s'humidier sous les quelques gouttes de pluies qui tombèrent soudain. Ignorant les tapes persistantes de l'eau sur sa peau, elle rejoignit son mari, le regardant s'agiter faiblement pour tenter de se relever.
Mais elle ne le laissa pas faire.
D'un geste sec, elle posa sa chaussure sur son torse et le poussa sur le bitume, le forçant à reprendre une position allongée. Affaibli, il ne parvint à résister et se laissa dominer par son escarpin, son ventre imbibé de sang sous-plombant son buste coincé par le talon.
Et, lorsque ses yeux remarquèrent la position nouvelle de sa femme, ils s'écarquillèrent. Il déglutit péniblement et ne songea même pas à plaider sa cause. Non. Parce qu'il le lisait sur son visage. Il ne pouvait plus rien faire.
Là, debout sous la pluie fine, son pied gauche posé sur sa poitrine tandis que le droit restait planté dans le sol, elle le surplombait de toute sa hauteur. Et, un bras le long du corps, l'autre enfermant le pistolet, elle pointait ce dernier en direction de sa tête, intangible.
Il le voyait sur son visage, elle souffrait. Il était ferme, impassible. Mais, au terme de ces deux années de mariage, il avait appris à lire en elle comme dans un livre ouvert.
Alors, quand il sentit la pression de son escarpin sur son torse, la douleur de l'hémorragie à son abdomen et la brûlure de son regard sur son visage, il comprit qu'il était trop tard. Elle avait pris sa décision. Elle allait le punir pour son crime.
Et, ironiquement, ce fut à cet instant précis, face à la mort, tandis qu'elle s'apprêtait à l'abattre, pensant qu'il avait tué cette femme, qu'il réalisa qu'elle était innocente, contrairement à ce qu'il croyait. Le canon sur son crâne était la véritable douleur d'un soldat perdant un ami. Elle ne mentait pas. Il s'était trompé.
Mais il était trop tard, maintenant.
Alors il ne fut même pas surpris lorsqu'une deuxième détonation retentit, transperçant la nuit tombante.
赤い糸
𓉣
toujours pas relu 👩🏼🦯👩🏼🦯👩🏼🦯
𓉣
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