𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟑𝟎














C  H  A  P  I  T  R  E   3  O



















    

           Hélios, le dieu du soleil, se fait timide ce matin. Ses rayons projettent une lueur rosée sur le ciel nocturne. Doucement, il se lève, amenant une journée qui se promet froide et dure.

           Sur le marbre des thermes, il s’éclate en colonnes blanches et claires.

           Nous ne parlons pas.

           À ma gauche, Hector s’est assis. Ses pieds traînent dans l’eau du bassin, créant quelques remous à mesure qu’il agite nerveusement ses guiboles. Près de lui, je me suis accroupie. Mon regard dérive sur la surface céruléenne.

           Ma voix est sombre lorsque je chuchote :

— Egarca était…, je me corrige juste à temps, feignant de ne pas voir le spasme qui secoue ses phalanges. Elle est une femme forte.

           Déglutissant péniblement, il acquiesce.

— Sa force s’est étiolée, à mesure des années. Son mariage n’a rien arrangé.

— Ton incarcération non plus, me coupe-t-il durement.

           J’acquiesce. Aucune parole ne peut contester son aigreur.

           Jamais je n’ai connu Hector. J’ai été emprisonnée avant qu’il n'arrive au palais. Du haut de ses vingt ans, il n’a rencontré de moi que quelques rumeurs balancées sous les lueurs éteintes des lunes noires.

           La Pythie des Âmes. Tel est le nom que les Hommes m’ont donné.

— Elle avait besoin de toi.

— Avoir besoin des autres ne mène nulle part, je rétorque sèchement, ma mâchoire se contractant.

           Un rire sec me répond. Les bras échoués sur ses genoux, le gamin ne m’accorde même pas un regard.

— Je suppose que c’est la seule chose qu’on peut se dire pour se réconforter, après avoir fait ce que tu as fait.

           Mes yeux se ferment. Je ne peux pas les repousser. Mes souvenirs apparaissent en éclats de lumière devant mes yeux.

           Les hurlements des elfes. Le sang habillant les plaines. L’odeur de putréfaction. Les larmes pénétrant la terre.

           Un autre spasme.

“Je le savais… Tu es magnifique.”

           Nul ne reviendra. Les silhouettes se confondent dans le sillage des démons. Et les créatures de mon espèce n’ont pas pour habitude de tourner la tête en arrière.

           Pas même pour éviter un coup d’épée.

           Satoru n’est plus. Egarca n’est plus. Même si nos chemins se croisent, aucune larme ne figera les graines du sablier. Je ne les récupèrerai pas.

           Je n’en ai récupéré aucun.

Egarca était une petite fille joviale, je chuchote après un silence. Et elle est devenue une adolescente déterminée et forte.

           Je me tais un instant.

Durant mon incarcération, il m’est arrivé de me demander quelle femme elle est devenue.

— Tout le monde se le demande. Tout le monde la voit, l’adule, la respecte et se courbe devant elle. Mais, au fond, personne ne la connaît.

           Un soupir jaillit de mes lèvres entrouvertes. Sous la capuche sombre dissimulant mes traits, je me demande soudainement quelle expression je fais.

           Je crois que j’avais quarante ans, le jour où j’ai réalisé que j’avais oublié à quoi je ressemblais.

           Egarca n’était même pas encore née à l’époque.

— Egarca était une joyeuse fillette, je reprends, mon regard se perdant sur les reflets qui jouent les lacs sur les murs des thermes. Elle était insouciante. Trop insouciante pour comprendre quels dangers la guettaient.

           Elle n’avait que seize ans quand le regard d’Elio Evilans s’est porté sur elle. Jamais je n’oublierai ce que j’ai ressenti ce jour-là.

À l’occasion d’un bal, les nobles de l’empire ont été invités. Lui, à l’époque prince d’une région voisine, est arrivé comme le vautour s’assoie près des charognes.

           Parfois, je me surprend à penser que cela fait quinze ans. Souvent, je me dis que cela paraît ne remonter qu’à hier.

           Les graines se sont figées, dans le sablier. Assises dans chaque bulbe, nous demeurons l’une en dessous de l’autre. Si proches. Et pourtant si loin.

           Tels Mizar et Alcor, nous tournons sans nous voir. Risquant nos âmes dans les remous du temps.

Jamais je n’oublierai le regard qu’a posé Elio sur Egarca Evilans… Ses yeux se sont obscurcis, son sourire s’est fendu, comme si une lame invisible venait de déchirer la commissure de ses lèvres.

— Elle n’était qu’une enfant, réalise Hector, posant une main sur son épaule.

           Depuis ce jour, les lumières d’Hélios sont plus claires. Peut-être le dieu soleil, dans son infinie bonté, marque-t-il sa compassion envers celle à qui on a ravi l’enfance.

Il a demandé Egarca en mariage le soir-même. Sans même lui avoir parlé, sans lui demander son avis.

           Jamais je n’oublierai la noirceur lubrique de son regard qu’il coulait sur la stature de l’innocente enfant. Rien n’effacera la brûlure de la bile qui a griffé ma gorge en l'entendant demander sa main.

           Elle était une belle adolescente gorgée de pouvoir. Elle était la clé. La route principale vers le titre d’empereur. Et la plus belle femme de l’empire.

           La plus belle fille.

           Il la voulait. Comme on veut le plus beau bijou d’une étale.

           Au plutôt, il ne la voulait pas. Il voulait juste. 

           Tout.

           Sauf elle.

J’étais à côté de la reine lorsque la demande a été faite. Il a posé un genou à terre, a courbé l’échine. Elle était sur son trône. Je restais debout, non loin.

           Mes yeux se perdent un instant sur l’horizon.

Et j’ai dit non.

           Hector se retourne.

J’ai répondu à la place de la reine. J’ai brisé l'étiquette impériale. Elle ne l’a jamais toléré.

           Le Page Ancestral se fige soudain. Dans un tressaillement, sa respiration se coupe. Ses yeux s’écarquillent et la lumière se fait soudain froide, sur ses traits, s’étirant un portrait de terreur.

Elle… Elle a forcé Egarca à épouser Elio… simplement, car elle était vexée que tu aies refusé à sa place le mariage ?

           Le regard dans le vide, je me contente d’acquiescer doucement.

Elle n’avait rien à y gagner. Aucun arrangement politique. Rien, je chuchote de façon à peine audible. Simplement…

           Mes yeux se ferment.

           Les lèvres maculées de sang reviennent à mon esprit. Le sourire d'hémoglobine m'embaume.

— …La colère qu’une vulgaire pythie ait répondu à sa place.

           Peu de temps après, elle m’a fait enfermer. Officiellement, elle souhaitait me punir de ce qu’il s’était passé auprès du clan Gojo. Officieusement…

           …Elle a forcé Egarca à épouser Elio, un mois après mon incarcération.

Elle n’était qu’une pauvre adolescente seule et terrifiée. Plus personne ne pouvait la soutenir. Elle devait rester derrière son époux et encaisser sans broncher. Mais la vie lui devenait plus insupportable chaque jour.

           Mora m’a raconté les humiliations publiques, les insultes sifflées, les rumeurs lancées. Pas un seul jour dans le mariage d’Egarca n’a été heureux.

           Alors, dans l’enfer qu’était cette union, elle n’a vu qu’un seul espoir de bonheur. Même factice.

Egarca a bu un philtre d’amour.

           Ma voix s’essouffle quand je chuchote ces paroles.

Elle espérait que si elle était amoureuse de son époux, son mariage serait moins pénible. Cependant, maintenant qu’il est mort, son deuil est devenu insupportable.

           Mes mains tremblent au bout de mes bras. Depuis que ma route a croisé celle de Satoru, cela m’arrive régulièrement.

           Et, depuis que ma route a quitté la sienne, la Pythie des Âmes ne parle plus. Je ne l’entends plus murmurer dans mon crâne.

           Devant moi, Hector tremble.

Ma tante a…

           Sa voix meurt dans sa gorge qui s’étrangle.

Elle s’est fait ça toute seule ?

           Je ne réponds pas. Mes yeux suivent le parcours d’une larme qui coule sur sa joue. Son regard s’écarquille et il le pose au loin, tentant d’endiguer le flot de ses pleurs.

           Je finis par conclure mon récit :

J’ai fait le serment de ne pas retourner voir Egarca tant que je n’aurais pas trouvé le remède.

— Mais, les remèdes n’existent pas pour ce genre de potion. Enfin… Seules quelques légendes attestent qu’un antidote a été créé. Cependant…

— Ces légendes sont vraies.

           Il le faut.

           Il secoue la tête dans un soupir triste.

Je comprends ton désespoir, mais…

           Soudain, quelque chose rompt en moi. Mes yeux s’écarquillent. Je tangue, mes jambes oscillent légèrement.

           Dans les tréfonds de mon être, un son de cloche retentit, couvrant la voix d’Hector. Je ne l’entends plus parler.

           Les paroles du jeune homme se fondent dans une mélodie bruyante. Elle naît dans mes entrailles, grandit en emportant chaque soupçon de mon être.

           Je connais cette sensation.

           Non. Ce n’est pas possible.

           Les pythies sont des voyantes. Mais, je porte les chaînes de Marlow. J’ai perdu mes pouvoirs.

           Alors pourquoi suis-je en train d’entendre le symptôme d’une vision ? Pourquoi cette symphonie résonne-t-elle en moi, emportant chaque pensée ?

           Comme un son de cloche.

           Soudain, je suis aspirée.

           Ma tête bascule en arrière. Ma bouche s’ouvre. Mes yeux s’écarquillent. Mon corps se secoue.

           Ma vision devient noire.

           La mélodie se coupe.

           Le silence tombe sur moi, abyssale. Il emporte chaque spasme du monde ancien, précède chaque impulsion du nouveau. L’héritage n’est plus. Le passé et l’avenir se confondent en des graines qui ne tombent pas.

           Soudain, je vois.

           Des rouleaux de tissus. Tant de rouleaux de tissus.

           Satin. Un linge blanc drapé sur un visage. Feutrine. Deux taches rouges maculant ce dernier à hauteur des yeux. Coton. Un archet crissant sur les cordes d’un violon. Lin. Des jambes courant dans les dédales de couloirs. Chanvre.

           Puis, elle apparaît.

           Une fiole de verre dans laquelle gît un liquide doré. L’antidote au philtre d’amour.

           Mon cœur bat.

           Brutalement, mes yeux s’ouvrent. Ma vision s’arrête aussi soudainement qu'elle a commencé. Dans un cri étouffé, je tombe à genoux. Mes mains se posent sur le bord du bassin auquel je m'agrippe. Aussitôt, Hector se lève.

           Le garçon bondit presque jusqu’à moi.

Qu’arrive-t-il ? Que se passe-t-il ?

— Je… J’ai…, je balbutie, essoufflée. J’ai eu une vision.

— Une vision ?

           Je soupire, tentant de reprendre contenance.

           Depuis que j’ai enfilé les chaînes de Marlow, je n’ai plus de vision. Je ne sais pas pour quelle raison celles-ci reviennent maintenant. Cependant, ce que je viens de voir n’est pas anodin.

           Curieux, le Prêtre Poisson m’observe.

L’antidote du philtre d’amour, le seul remède à ce que vit Egarca, à ce deuil qui la tue… Je sais où il est.

           Les yeux de l’homme s’écarquillent. Je l'interromps immédiatement :

— Ne t'emballe pas, nous ne pourrons pas y aller. Enfin, moi non…

— Et pourquoi cela ?

           Mes lèvres se pincent et ma poitrine se gonfle d'exaspération quand j’admets :

— Parce qu’il se trouve dans un lieu trop particulier. Seule une personne avec du sang elfique peut nous y emmener et il n’en reste plus qu’une au monde.

           Un éclat de surprise traverse le regard du mage. Bien sûr, il sait pertinemment de qui je parle.

           Celui dont plus personne ne prononce le nom.

           Lui.

           Gojo Satoru.
































•    N  D  A    •

j'espère que ce nouveau
chapitre vous a plu !

ps : désolée pour l'heure
tardive j'étais en gav

🧍‍♀️

non je dec mdrrr
j'étais au taff



















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