𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟐𝟔

















C  H  A  P  I  T  R  E   2  6

































           Le siècle que j’ai vécu ne m’habituera jamais à la vision enchantée que revêt la salle de bal du palais impérial, un soir de changement de signe.

           Au-dessus de nos têtes, le plafond n’est plus qu’une nuit noire percée d’étoiles semblables à des pétéchies de lumières. Coruscantes, elles jalonnent la voûte sombre nous surplombant en une peinture éblouissante. Mon regard repère d’ailleurs la fine ligne mirifique rejoignant certaines d’entre elles, formant le dessin d’un pentagone surmonté d’un crochet.

           La constellation du lion.

           Ce soir, nous passons un solstice zodiaque qui nous mène à un nouveau signe. Ce dernier, symbole d’autorité et de puissance, est celui de l’impératrice Egarca Evilans.

           Aussi, j’espérais la voir. Cependant, son trône est vide.

           Mon regard s’attarde longuement sur l’enchevêtrement d’or et de rubis que constitue le siège impérial. S’élevant dans les airs, il domine le restant de la salle depuis son piédestal. Dans l’obscurité tamisée de la salle, il brille de mille feux, attirant tous les regards. Dont le mien.

           À l’époque où je vivais ici, la salle du trône n’avait pas cette allure. À vrai dire, deux trônes se situaient sur ce piédestal et ils étaient plus petits.

           En apprenant la trahison de son époux, et après la mort de ce dernier, Egarca Evilans a souhaité rebâtir son siège. Il lui fallait prendre place, tête haute, au centre de la pièce et dominant seule le pays de ses yeux de lion.

           Seule. À la tête de l’empire.

           Forte de cette information, je ne peux que remarquer son absence. Entre les chandeliers flottant parmi les convives, sous les glycines rouges pendant en rideaux flamboyants allumant le plafond nuptial de la salle, chaque tête n’est remplie que d’une pensée. Tous les convives, même s’ils n’oseront le formuler à haute voix, se posent une question. Cruciale.

           Où est donc passée Egarca Evilans ?

           Il y a peu de temps déjà, lorsque je me suis rendue au palais pour fêter le retour des Pages Ancestraux, elle n’a donné aucun signe de vie. Lorsque j’ai posé bagages après être venue, accompagnée du marquis de Wolfrid et plus tard, en assistant au bal, je ne l'ai pas aperçue une seule fois.

           Après cette soirée, je dois avouer ne pas avoir non plus cherché davantage sa silhouette. Mes pensées ont été absorbées par un autre visage.

           Gojo… C’est ce soir-là que je l’ai rencontrée.

           Ses doigts tachés de sang se sont posés sur son sourire carnassier qu’il m’adressait alors. Puis, me suivant jusque dans un couloir adjacent, il m’a demandé une danse.

           Mon regard se pose sur une double porte. Derrière cette dernière se trouve le lieu où nous avons valsé, il y a peu.

— Moi aussi, j’aime repenser à ce moment, souffle soudain une voix dans le creux de mon épaule.

           Je me fige, mes yeux s’écarquillant. Brutalement, un coup frappe ma cage thoracique.

           Un battement de cœur. Encore.

           Dans mon dos, le torse de Satoru frôle mes omoplates. Je ne sais pas si cela est dû à la douce mélodie chaloupée entonnée par l’orchestre, non loin, mais je ne l’ai pas entendue arriver. Cela ne m'était jamais arrivé auparavant. 

           Les humains sont audibles. Les elfes aussi. Et le mélange des deux n’est peut-être qu’une seule personne. Mais Gojo Satoru est plus bruyant encore que l'intégralité de ces populations réunies.

— Quel moment ? je feins l’ignorance, ne voulant admettre que mon esprit a erré jusqu’à notre première rencontre.

           Pour toute réponse, il rit faiblement. Je tourne la tête quand il me contourne, suivant ses pas. Il finit par se placer devant moi. Ma mâchoire se contracte aussitôt lorsque je le découvre.

— J’espère que tu te fous de moi.

— Plutôt mourir que faire une chose pareille, rétorque-t-il tout à fait sérieusement.

           Haussant un sourcil, je laisse mon regard couler le long de sa silhouette.

           Ses clavicules saillantes forment un relief sur sa peau diaphane, semblable à la pâle lune. Le marbre de son teint ne semble que plus clair, juxtaposé à l'obscurité des tissus qu’il porte.

           Une chemise noire est légèrement ouverte, laissant voir la naissance de ses pectoraux imposants. Ces derniers sont dissimulés par les plis du long manteau sans manche cintré autour de sa taille et tombant autour de ses bottes.

           Tout dans sa tenue est sombre. Ténèbres. Obscurité.

— Ça te plaît ? dit-il, réalisant malgré ma capuche que je suis en train de la regarder.

           À l’occasion d’un changement de signe, il est coutume de porter des teintes rappelant l’élément du nouveau signe. Le lion étant un signe de feu, les toilettes et les costumes des convives sont rouges, ocres, voire orange. Par ailleurs, Satoru ne porte jamais du noir. À vrai dire, aucune de ses tenues n’est monochrome. Il se débrouille toujours pour marquer sa richesse d’une façon ou d’une autre.

— Je peux savoir pourquoi tu es habillé comme moi ? je finis par demander, exaspérée.

           Cet abruti aura décidément tout fait.

           Effectivement, si j’en viens à être d’accord avec la Pythie des Âmes, c’est qu’il innove sacrément lorsqu’il s’agit de faire des conneries.

— À ce que je sache, t’es pas friand de mon style vestimentaire ? j’insiste en me rappelant les ornements dorés de ses manteaux, ses épaulettes, les fourrures de ses manteaux et ses gants de soie.

           Aussitôt, ses lèvres se pincent et il penche la tête sur le côté, embêté.

S’il te plaît, ne me demande pas ton avis sur tes tenues. Je préfèrerais m’arracher les yeux que de te critiquer… Mais mon honnêteté légendaire me pousserait à un acte d’une grande violence sur mes orbites.

Tant de mots pour dire que tu trouves que je m'habille mal, je soupire en levant les yeux au ciel, nullement vexée. Dans ce cas, pourquoi tu es habillé comme moi ?

           Il affiche aussitôt un sourire étincelant. Je réprime au soupir exaspéré face à son air benêt : 

— Je signifie à tout le monde que je suis à toi.

— Je te demande pardon ?

           Soudain, une ombre voile les traits de Satoru. Son visage s'affaisse et il prend une grande inspiration. Je me surprends à être interloquée par cette réaction, me demandant ce qu’il se passe et espérant même que cela ne soit pas grave.

           Considérant le sol un instant, il finit par soupirer sans oser me regarder : 

— J’ai quelque chose à t’avouer. Quelque chose que tu ne sais pas sur moi.

           Intriguée, je me tends. 

           Ses mains se posent sur mes épaules quand ses yeux d’un bleu mirifique se plongent dans les miens. Prenant une inspiration, il semble réunir toutes les forces mentales nécessaires pour oser prendre la parole.

           Puis, il déclare : 

— Je suis extrêmement beau.

           Mon esprit se bloque.

           Quoi ?

Enfin… Ce n’est pas une immense révélation parce que… Il me semble que tu n’es pas aveugle. Mais, compte tenu de ta façon de t’habiller, je pense que tu es consciente que tu as des goûts… discutables. 

           Ses mains glissent sous mes épaules, se refermant sur la naissance de mes bras.

— Ce que je veux te dire par là c’est que, sur ce coup-là, ton avis n’est pas dicté par ta conception anormale de l’esthétisme, je… Je suis objectivement très beau.

           Finalement, je veux bien mourir. Je veux dire, je ne suis pas assez gâtée par la vie pour écouter des conneries pareilles.

           Soudain, comme si la voix de la Pythie des Âmes m’arrachait à ma sidération, je reviens à moi en un claquement. Dans un soupir, je pince l’arête de mon nez et ferme les yeux pour me calmer.

— Putain, j’avais oublié que j’étais en face d’un elfe.

           Convaincu d’être une race supérieure, ils étaient connus pour bien des choses… Dont la manie propre aux artistes de leur espèce d'être leur propre muse, éblouis par leur reflet dans le miroir.

— Point de grossièreté ! Cela ne sied pas à cette voix si agréable ! s’exclame-t-il en posant deux mains sur son cœur.

— Connard.

           Ses yeux s’écarquillent. Absolument outré, il me considère quelques instants, digérant le choc de cette parole. Puis, des rougeurs ornent ses joues.

           Baissant les yeux, il glisse une mèche derrière son oreille, me regardant par en dessous à la manière d’une adolescente émerveillée : 

— Finalement, je crois que j’aime bien…

           Je suis un démon et même moi, il me fait peur.

           Je dois avouer comprendre la Pythie des Âmes. Le souvenir de la statue interloquée, dans le manoir du mage noir, me revient à l’esprit.

           En cent ans d’existence, je crois que c’est la première fois que je suis trop bouche bée pour parler.

— Je sais pourquoi tu es silencieuse de cette façon, déclare-t-il dans un sourire gentil, saisissant mes mains.

— Ça m'étonnerait fortement.

— Tu réalises que beaucoup de femmes me veulent. Tu trembles devant cette concurrence, ce que je comprends parfaitement, je te l’assure !

           Ses pouces caressent mes phalanges.

— Mais je suis à toi et toi seul… Et nos tenues assorties, noires dans cet océan de couleur, affreusement laides dans ce panache d’élégance vestimentaire. C’est la preuve de notre amour.

— Satoru ?

— Oui, ma douce ?

— Tu es bien conscient que nous ne sommes ni mariés, ni en couple ? je demande, commençant réellement à me questionner sur la santé de sa psyché.

           Haussant les épaules, il dodeline de la tête. 

— Je suis surtout conscient que si ce n’est pas toi, je n’aurai jamais d’épouse.

           J’ai connu des prises d’otage qui commençaient comme ça. 

           Je soupire.

           J’ai commencé des prises d’otage comme ça. 

           Je ne sais pas qui est le pire entre l’abruti devant moi ou l’abruti coincé dans mon crâne.

— Satoru, je te dis que tu peux discuter avec les dames que tu veux, leur signifier que tu es libre comme l’air, car… Tu as l’air de l’ignorer, mais tu l’es. À vrai dire, tu es même le seul qui l’ignore.

           Aussitôt, il fronce les sourcils.

— Tu es en train de dire que je ne devrais pas m’accrocher à toi ?

— Exactement.

— Que ça ne te ferait rien de me voir discuter avec d’autres dames ?

— Tout à fait.

           Levant les yeux au ciel, il proteste vivement : 

— Bien ! Tu l’auras voulu !

           Là-dessus, il tourne les talons, marchant à vive allure en s’éloignant de moi : 

— Je cherche une femme ! Je cherche une femme !

           Quelque chose chauffe dans mon ventre. Je mets quelques secondes avant de lister les symptômes m'assaillant. Je réalise brutalement que je viens de débloquer une émotion que je n’avais jamais ressentie…

           C’est donc cela que les humains appellent l’embarras ?
























           Satoru a tenu parole.

           Durant la soirée, lorsque mes yeux le cherchaient dans l’assistance, je n’ai cessé de le croiser, conversant avec des dames. Un sourire aux lèvres, il leur parlait avec le charme le caractérisant tant.

           Je ne sais trop pourquoi, ce manège n’a cessé d’attirer mon attention. Mon humeur s’est dégradée lentement tandis que différentes personnes défilaient devant lui.

           Quand, soudain, l’une de ses interlocutrices a fondu dans ma direction. Ses pieds claquant le sol avec brutalité, elle s’est arrêtée à ma hauteur et a craché : 

— Sérieusement, c’est quoi son problème ? Dire qu’il recherche une femme célibataire et passer la soirée à parler de vous, une autre ! Il se fout de qui ?

           Sur le moment, j’ai songé qu’il était irrécupérable.

           Cependant, à présent, des heures plus tard, je ne peux m’empêcher de remarquer quelque chose d’étrange chez moi. Un phénomène qui ne m’est pas arrivé depuis un quart de siècle au moins.

           Je souris.







































•    N  D  A    •

j'espère que ce nouveau
chapitre vous a plu !

à l'origine il n'était pas
prévu mais je voulais vous
donner un peu de calme...

avant la GROSSE tempête
que sera le chapitre 27

(qui marquera d'ailleurs la
fin de la partie 1)


































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