𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟏𝟑
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C H A P I T R E 1 3
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— Sais-tu au moins où nous nous rendons ? je demande tandis que Satoru marche, le nez rivé vers le ciel.
Le désert des Evilans est une succession de dunes aux couleurs chatoyantes. En fonction des régions où nous nous situons, le sable revêt diverses couleurs. Autour des thermes Moraïennes, il est semblable à des grains d’or, sa couleur ocre brillant au soleil. Cependant, à présent, nos pieds s’enfoncent dans des particules pourpres.
— Je doute que les personnes que nous cherchons se trouvent au cœur des régions sanguines, je fais remarquer en observant le sable glissant sur mes chaussures.
Situé quelques pas devant moi, Satoru inspire une bouffée d’air. Puis, ses yeux luisants glissent derrière ses cils de givre pour se poser sur moi. Il m’observe dans un rictus malicieux.
— Les régions sanguines ?
Je soupire en réalisant qu’il ne connaît pas les lieux composant le désert des Evilans.
— Il est très dangereux de fouler une terre que tu ne connais pas, Satoru.
Penchant la tête sur le côté, il élargit son sourire. Je détourne le regard pour observer le paysage nous entourant. Cependant, je ne vois que des dunes écarlates à perte de vue.
— Le désert des Evilans est composé de différentes régions, reconnaissables grâce à la couleur de leur sable. Là où le sable est d’or, il est habituel de voir des étrangers et des touristes, il s’agit de régions hospitalières. Les thermes Moraïennes s’y trouvent.
Je m’accroupis et saisis une poignée de grains. Ils filent entre mes doigts en nuage rouge.
— Le sol rouge marque le territoire des terres sanguines. Les légendes racontent que le sol a pris cette couleur lorsque les tribus des terres Evilans, il y a fort longtemps, se sont battues avec l’empire pour garder leur indépendance. Le sang des guerriers aurait souillé le sol à jamais.
À l’époque, les tribus se sont alliées autour de la figure de la famille Evilans, une lignée immensément puissante de mages issue d’une tribu ancestrale. Hélas, la guerre a été perdue et toutes les populations du désert se sont vues asservies par l’empire. Les guerriers Evilans de l’époque, ne supportant pas cette situation, ont soulevé l’empire et se sont emparés du trône par la force. Depuis, les Evilans sont empereurs et le désert a pris leur nom.
— Dans le désert, le sol peut avoir diverses couleurs. Je ne suis pas étonnée que tu ne connaisses pas les mythes derrière chaque teinte. Mais celui des terres sanguines est le plus connu, je fais remarquer dans un froncement de sourcils. Comment se fait-il que tu l’ignorais ?
— Oh, mais je le connaissais.
À nouveau, un rictus malicieux étire ses lèvres.
— J’aime simplement t’entendre parler.
Un soupir franchit mes lèvres et je roule des yeux. Satoru ne voit rien de mon expression désabusée, ma capuche dissimulant mon visage. Il se contente d’observer les dunes autour de lui.
— Quand on y pense… Ce ne sont que des traîtres, murmure-t-il.
Un éclat. Presque imperceptible. Si rapide que je n’ai quasiment pas le temps de le définir. Une lueur qui traverse les yeux bleus de Satoru.
De la rancœur.
— Les tribus ont pour raison d’être leur indépendance. Les Evilans étaient censés protéger ces peuples de l’asservisseur qu’est l’empire. Au lieu de cela… Ils n’ont fait que prendre leur place. Ils ne leur ont jamais rendu leur indépendance.
— Tu sembles entretenir une certaine colère envers la lignée impériale, je remarque en constatant qu’il dissimule ses poings serrés dans les plis de sa cape.
— N’es-tu pas révolté par leurs actions ?
Je ne réponds rien. J’ai cessé d’éprouver de la colère, il y a fort longtemps. Cependant, je ne peux pas prétendre être étrangère aux émotions que ressent Satoru. Je sais ce que l’on ressent lorsque l’on est asservi par l’empire.
Quelques échos du passé me reviennent. Dans mon oreille résonnent les paroles de l’ancienne impératrice. Des mots prononcés il y a plusieurs décennies, mais qui subsistent, gravés en moi.
“Tu es une arme. Et les armes font bien des choses. Mais elles ne donnent pas leur avis.”
Je balaye ce souvenir d’un revers de cape.
— Pourquoi sommes-nous ici ? je finis par demander, ignorant sciemment le sujet que Satoru tente à présent d’aborder.
Pour une fois, ma façon d’ignorer une discussion ne vient pas d’un manque d’intérêt pour cette dernière. Au contraire, tout cela m’intéresse bien trop. Bientôt, cela fera dix ans qu’Egarca Evilans est devenue impératrice. Toutes ces années, je n’ai cessé de me demander pourquoi elle n’avait pas accepté de leur rendre leur indépendance.
Qu’est devenue la petite fille qui me promettait de me libérer de mes chaînes ? Celle qui rêvait nuit et jour de la gloire passée des tribus du désert ? De l’indépendance de la terre d’où venaient ses ancêtres ?
— Les terres sanguines revêtent différentes teintes de rouge, j’insiste en observant le sol écarlate. Plus nous nous enfonçons au cœur de ce territoire, plus il devient vif. Et plus sa population est puissante.
Mon regard se pose sur Satoru qui observe l’immensité du désert.
— Qui viens-tu chercher ici ?
— Tu vas devoir le découvrir par toi-même, sourit-il malicieusement, désignant mon épée de son menton.
Je comprends mieux la raison pour laquelle il m’a demandée de le suivre jusqu’en ces lieux. Il n’est pas capable de rencontrer la population de ces terres tout seul.
Autour de nous se succèdent indéfiniment des dunes écarlates. Pourtant, nous ne sommes pas au milieu d’une terre inhabitée, au contraire. Je peux sentir flotter autour de moi le savant mélange de centaines de magies évoluant ensemble, l’empreinte d’un peuple entier qui habite ces lieux.
— Je ne vais pas perturber la vie d’une tribu, car tu me l’as demandé, Satoru. Il y a une raison pour laquelle les populations du désert vivent cachées… Elles n’aiment pas les visiteurs.
Il hausse les épaules.
— Je ne suis pas venu les envahir. Je souhaite proposer un travail à leur chef.
— Leur chef ? je répète, me rappelant des personnes qu’il souhaite contacter pour cette mission.
Sulyvan ne possède plus le titre de chef de tribu et Mael n’y a jamais accédé. Cela signifie que nous sommes venus ici chercher…
— Vas-tu sincèrement me dire que tu refuses de perturber la tranquillité de Charles ? Derrière lui ne se trouve pas une population innocente, mais une organisation criminelle.
Charles. Le plus grand criminel que les terres de l’empire ait connu. Un monstre sans foi ni loi faisant régner la terreur sur les fiefs qu’il foule. Un cauchemar perturbant les traversées de Morphée.
— Pourquoi souhaites-tu faire équipe avec un terroriste ?
— Mmmm… Pour ses beaux yeux ? Parce qu’il est extrêmement doué ? Parce qu’il hait l’empire ? me nargue-t-il de son ton provocateur.
Je ne réponds rien, passablement agacée. Là ne sont pas des arguments légitimant de faire affaire avec une sombre entité.
Satoru dodeline de la tête, comprenant mon silence.
— Dois-je te supplier à genoux ? insiste-t-il en penchant la tête sur le côté, quelques mèches de givre glissant devant son visage. Tu sais que je le ferai.
— Me supplier ? Je croyais que les elfes avaient un égo démesuré. Que fais-tu de ta fierté ?
— Je marche dessus si c’est toi qui me le demandes.
Un soupir franchit mes lèvres et je pose ma main sur le pommeau de mon épée, au-dessus de ma tête. Son regard s’illumine en me voyant faire.
— Suis-je réellement parvenu à te convaincre ? Vas-tu les approcher et risquer une guerre de territoire pour moi ? demande-t-il, ses joues rougissant sous ses yeux brillants.
— Si tel est le prix à payer pour que tu la fermes, je les décimerai un par un.
Ma réponse ne le vexe pas, au contraire. Ses joues rougissent davantage, avoisinant la couleur du sable et il pose sa paume sur sa nuque, troublé.
Dans un soupir exaspéré, je dégaine ma lame dans un tintement puissant. Il n'a pas le temps d’écarquiller les yeux à la vue de la surface d’acier.
Brutalement, je plante l’épée dans le sol.
Aussitôt, la terre tremble autour de nous. Accroupie, la main toujours fermée sur le pommeau de ma lame, je garde la tête baissée, sentant la nature s’agiter sous mes pieds.
En plantant une lame dans les terres sacrées, je les ai provoquées. Le sable ne se laissera sûrement pas attaquer ainsi. Il frétille déjà autour de moi, s’échauffant et préparant sa riposte. Je peux sentir une force grandiose s’assembler dans le sol, comme un souffle lointain précédant une violente tornade.
Soudain, le silence. Total, avalant chaque respiration ou même pensée, il tombe sur la vallée. Je ne peux même pas entendre le sang palpitant dans mes vaisseaux. La magie empreinte dans le sable recouvre tout.
Un hurlement effroyable retentit. Celui des terres sacrées, enragées par cet affront.
Une force invisible tape ma trachée. Ma respiration se bloque. Je hoquète en vain.
Brutalement, une bourrasque me frappe de plein fouet. Je n’ai pas le temps de m’agripper à mon épée que j’en suis arrachée. Mon corps est balayé, projeté tandis que le sable écarlate s’élève en tourbillon violent autour de moi. Les grains me giflent, pénètrent ma capuche. Je me sens traverser l’air à toute vitesse. Mon cœur remonte dans ma gorge tandis que mes vaisseaux semblent sur le point d’exploser à cause du manque d’oxygène.
Deux bras glissent autour de ma taille, se refermant sur mon ventre. Mon dos touche alors un torse et, à l’instant où nos corps entrent en contact, l’air pénètre violemment mes poumons, griffant ma trachée. Je tousse et hoquète, ma tête basculant sur l’épaule de Satoru qui me serre contre lui.
Blottis l’un contre l’autre, nous glissons à reculons, encore balayés par le vent puissant des terres sacrées. Mes paupières s’entrouvrent difficilement et, malgré le voile que forment les grains de sable volant en tourbillon devant nous, je peux voir au loin mon épée plantée dans le sable. Elle diminue à mesure que nous en sommes éloignés.
Finalement, le sable retombe au sol. La force nous repoussant s’évanouit. Nous basculons en arrière et tombons sur le sol, encore accrochés l’un à l’autre.
Assise dans le sable, entre les jambes de Satoru, je peine à reprendre mon souffle. Ce dernier garde les bras solidement fermés autour de ma taille. Je peux sentir son torse remuer contre mon dos tandis qu’il tente de reprendre sa respiration.
Au bout d’un moment, son menton tombe sur mon épaule et ses yeux se posent sur ma cuisse qu’il regarde sans la voir, hagard. Du coin de l'œil, j’observe les veines noires traversant son visage. Lorsque les elfes utilisent leur pouvoir avec trop d’intensité, leur sang se fonce tellement qu’il en devient visible à travers leur peau. Je peux à présent voir tous ses vaisseaux.
Il semble réellement épuisé alors que sa lutte contre les terres sacrées n’a duré que quelques instants. Il a dû utiliser énormément de force psychique pour retenir mon corps alourdi par les chaînes de Marlow et balayé par une magie ancestrale. Je ne le repousse pas et le laisse se reposer sur mon épaule.
Il vient sûrement de me sauver la vie.
— C’est la première fois que tu étais soumis à une attaque ancestrale ? je demande tandis qu’il ferme les yeux, tentant de calmer sa respiration anormale.
Il ne répond pas.
— Personnellement, j’ai toujours eu énormément de mal à lutter contre cette puissance, même avec mes pouvoirs. Je n’ai pas tenté d’y faire face, depuis que j’ai mes chaînes.
Un sourire amusé tire mes lèvres.
— Je me rends maintenant compte de la puissance dont je suis privée. J’ai failli mourir.
Ses mains tressaillent sur mon ventre. Je prétends ne pas l’avoir remarqué.
— Du temps où j’avais ma magie, je n’essayais que rarement de forcer les terres ancestrales à s’ouvrir à moi. J’ai essayé deux fois, n’ai réussi qu’une fois et cela m’a presque détruite. Ces terres sont… Navrée, Satoru mais sans mes pouvoirs, je ne vais pas pouvoir t’aider à t’introduire ici.
Il ne répond pas. Je ne sais pas s’il est vexé de ne pas avoir réussi la première étape de son plan ou s’il est trop épuisé pour parler. Un soupir franchit mes lèvres.
Je devais m’attendre à perdre cette bataille. Mais je n’aurais jamais imaginé que ma survie dépendrait de l’action d’un mage de bas étage que j’ai vaincu en un instant, par le passé.
— Tu ne pourras pas rencontrer Charles aujourd’hui.
— Oh que si, il me rencontrera.
Une voix grave résonne. Mes yeux se posent sur la silhouette noire se découpant à contre-jour devant nous. Le soleil étincelle autour de sa personne dressée.
— Et il m’expliquera ce qui a bien pu lui faire croire qu’il pouvait perturber mes terres.
• N D A •
je reviens après une
pause d'une semaine
j'espère que ce nouveau
chapitre vous a plu
♡
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