𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟑𝟖
𔘓
C H A P I T R E 3 8
𔘓
— Que pensez-vous ?
— L’homme qui a découvert le lait… Il faisait quoi avec la vache ?
Les grands yeux du lieutenant Oliveira me regardent un instant. Dans un soupir, elle observe James, assis à côté de moi, avant de lever ses pupilles au ciel.
— Je voulais dire… Que pensez-vous de ce que je viens de dire ? demande-t-elle.
— Euh…
Comment peut-on dire poliment à quelqu’un qui vous a innocenté et retiré de la liste de suspects dans une affaire d’homicide qu’on n’a pas du tout écouté ce qu’elle a expliqué au cours des dix dernières minutes ?
— Euh… A partir des éléments que vous m’avez donnés, je pense que la théorie exposée à l’instant se tient et qu’elle relève même… du bien commun ? je tente en grimaçant.
— Seigneur…
Je ne réagis même pas au soupir que pousse James en se pinçant l’arête du nez, fermant les yeux.
Le lieutenant Oliveira, elle, m’interpelle un peu plus lorsqu’elle me dévisage. L’air consterné sur ses traits me laisse aisément deviner que la réponse que j’ai proposée est relativement loin de celle escomptée.
Mes lèvres se pincent.
— Donc si je résume… La théorie que Dumas a élaborée avant sa mort qui décrit qu’Arfina Bohara est une façade afin de créer une agence de chirurgie esthétique pour donner forme nouvelle aux reptiliens et alimenter le dessein des illuminatis est… fondée ? demande le lieutenant Oliveira en haussant un sourcil dubitatif.
Note à moi-même : à l’avenir, écouter avant de répondre aléatoirement.
Pinçant les lèvres, j’hésite un instant à avouer que je n’ai pas écouté une seule de ses paroles depuis qu’elle m’a accueilli, au seuil du commissariat de police. Cependant cela ne serait pas très poli.
Par ailleurs, je possède un égo surdimensionné qui m’empêche d’admettre mes torts.
— Tout à fait. Et les francs-maçons sont de mèche.
James pousse un soupir.
— Tu sais, tu peux simplement t’excuser pour ton moment d’inattention et reconnaître que tu n’as pas écouté au lieu de donner crédit à une théorie du complot pareille.
Ce serait très mal me connaître.
— Tu dis ça parce que tu fais partie du complot, toi aussi ?
Le lieutenant Oliveira se laisse tomber dans le fond de sa chaise, lançant le dossier confidentiel fermé devant elle, sur la table nous séparant. Je fixe l’objet, hésitant à m’en emparer.
Seulement, sous la table, le crochet froid de Crocodile couvre ma main, m’empêchant tout geste inconsidéré.
— Bon, soupire le lieutenant et jetant un regard derrière nous, en direction de la vitre sans teint.
Afin d’avoir une conversation dans un endroit calme et avec l’accord de sa supérieure, elle nous a amenée dans une salle d’interrogatoire. Notre alibi a prouvé notre innocence et de nouvelles révélations quant à Richard ont nécessité des explications de la part de personnes qui le côtoyaient.
Ainsi, elle nous a demandé de venir répondre à quelques questions ici.
— Si cela ne vous dérange pas, je vais reprendre beaucoup plus rapidement ce dont je vous parlais. Notre investigation nous a mené à un hangar rempli de classeurs où Richard Dumas entassait des preuves de ce qu’il percevait comme un complot gouvernemental à grande échelle.
Je mords mes joues, tentant d’ignorer la période de ma vie où j’ai envisagé de l’embrasser.
Au regard que pose soudain James sur moi, je devine que lui s’en souvient très bien. Un léger sourire malicieux étire ses lèvres et je lutte contre l’envie de lui décocher une insulte bien sentie.
— Cependant, les analyses toxicologiques de Richard ont révélé la présence d’amphétamine.
James se redresse aussitôt. Je fais de même.
— Impossible. Cet homme a été mon beau-frère durant des années et je pense sincèrement qu’il est la dernière personne qui consommerait ce genre de choses, affirme James. Il était formellement contre, blâmait d’ailleurs là-dessus la perte de sa mère.
Il hésite un instant.
— Richard a même fait médecine pour cela. Afin d’aider les autres après le décès de Maria.
Je frissonne. Quelque chose ne va pas.
Non seulement, comme le dit James, je n’imagine que très mal Richard avoir recours à des stupéfiants. Cependant le lieutenant ne semble en plus pas du tout surprise d’entendre notre réaction.
Elle acquiesce doucement.
— Sa sœur et le restant de ses proches nous ont dit la même chose… Ce qui nous mène à penser que cette drogue lui a été inoculée sans qu’il en soit conscient.
Je sens l’homme se tourner vers moi. J’échange un regard insistant avec Crocodile dont le souffle est coupé. Il ne s’attendait visiblement pas à une telle révélation.
Richard était drogué à son insu ?
— L’amphétamine peut susciter des hallucinations et crises de paranoïa… Qui peuvent d’ailleurs expliquer qu’un homme si cartésien et terre-à-terre ait pu fomenter une théorie complotiste.
Je frissonne. Il semblait si sain, pourtant… Il ne devait véritablement rien soupçonner de ce qu’il se passait dans son corps, lui qui est pourtant un médecin.
Cela me fait froid dans le dos.
— Avez-vous la moindre idée de qui aurait pû lui vouloir du mal ? demande le lieutenant.
Je ne sais pas si je peux répondre. Je me doute que James non plus.
Il y a peu, nous sommes tombés sur des analyses de Richard Dumas qui soupçonnait une terrible erreur judiciaire quant à l’affaire Arfina Bohara. Cependant, avec ce que nous venons de découvrir, il pouvait tout aussi bien s’agir d’une crise de paranoïa.
Pouvons-nous réellement avouer nous être procuré illégalement des documents — et avoir, au passage, volé une tortue — si cela ne va peut-être mener à rien ?
Notre silence s’éternise et elle finit par acquiescer dans un soupir épuisé.
— Bien, je vous remercie tout de même pour le précieux temps que vous m’avez accordé. Je suppose que vous n’avez rien à me dire de plus ?
— Maya Strawford.
Nous deux nous tournons vers James lorsqu’il prend la parole. Tout d’abord, je suis hébétée de l’entendre parler.
Mais sa main s’empare de la mienne, sous la table. Je comprends alors combien les révélations que le lieutenant vient de nous faire l’ont choqué.
Je compatis d’ailleurs.
— Je vous demande pardon ? demande la policière.
— Maya Strawford était une petite-amie de Richard à la fac de médecine. Il n’a pas bien supporté qu’elle le quitte ou qu’elle ait de meilleurs résultats qu’elle et…
James hésite un instant.
— Il l’a faite renvoyer en plaçant de l’amphétamine chez elle et la dénonçant à la direction.
Plus le temps passe, mieux je réalise que l’homme avec qui j’envisageais certaines choses sérieuses était définitivement un candidat idéal…
Le lieutenant Oliveira considère un instant la révélation de James.
— Ce sont des accusations graves que vous faites là… Pourquoi ne pas en avoir parlé plus tôt ? Il me semble que cette femme avait d’assez bonne raison de s’en prendre à lui ?
— Il l’a déjà tellement fait chier de son vivant, j’ai estimé qu’elle avait peut-être besoin d’un peu de répit, maintenant qu’il est mort, annonce-t-il abruptement. Seulement ça…
Il soupire.
— …C’était avant d’entendre avec quoi il a été empoisonné.
Je frissonne en me souvenant de toutes les fois où il a tenté de m’appeler, le soir de sa mort. Il tenait absolument à me parler et je ne saurais jamais de quoi.
Un frisson parcourt mon corps.
— Je vois. Je vous remercie pour votre témoignage.
Se laissant tomber dans son siège, le lieutenant Oliveira chuchote seulement à mi-voix, visiblement abîmée par cette enquête et la fatigue :
— Je vais laisser mon adjoint vous raccompagner.
☆
A l’instant où nous posons pied en dehors du commissariat, la main de James se glisse dans la mienne. Je réalise alors qu’il tremble et, plaquant son bras à mon torse, me blottis contre lui.
Nous marchons ainsi quelques instants avant que je chuchote :
— Je sais que ce n’est pas grand chose mais… Ça te dit, plateau-télé devant Desperate Housewives, ce soir ?
Il se tourne vers moi, m’offrant un sourire resplendissant. Ses yeux tristes s’illuminent quelque peu et il chuchote de sa voix grave :
— Ne dis pas que ce n’est pas grand chose. Tu n’as aucune idée d’à quel point cela m’aiderait, au contraire.
Mon coeur bat à tout rompre et je ris doucement lorsqu’il conclut :
— Allons-y, j’en ai vraiment besoin.
𔘓
j'espère que ce
chapitre vous aura
plu !!
𔘓
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