──── 𝐂𝐡𝐚𝐩𝐢𝐭𝐫𝐞 𝟔

















L  E    J  E  U    D  E
—     C    A    R    T    E    S     —





































             NOOR EST EN TRAIN DE pianoter sur son ordinateur lorsque je pousse la porte de la chambre. Elle me salut d’un simple mouvement de menton sans lever la tête de son écran, je l’observe faire sans rien dire. Ce matin encore, je l’aurais crue en train de potasser ses cours. Cependant après avoir vu le lutin que m’a remis Armin, je me dis qu’il est fort probable qu’elle passe en revue quelques immondices postées à son sujet.

             Marchant jusqu’au comptoir, j’arrive dans le mètre carré exigüe nous servant de cuisine ouverte. Ouvrant le réfrigérateur, je sors notre plat de la veille que je mets au micro-ondes.

— Tu manges avec moi.

— Non merci.

— Ce n’était pas une question.

             Ma voix est plus ferme que je ne le voudrais. Elle lève enfin les yeux de son écran et regarde les deux assiettes que je dispose sur le bar. Nous deux savons que cela n’augure rien de bon. Nous sommes de proches amies sans être du genre à se prendre dans les bras ni passer notre vie ensemble. Si je l’oblige à s’assoir avec moi, cela signifie que je dois lui parler de quelque chose d’important.

             Elle pousse un soupir et lève les yeux au ciel. J’aime Noor et me sens très peinée de ce qui lui arrive. Mais l’envie de la gifler me prend en voyant son geste. Je sais qu’elle se referme à cause de ce qui lui arrive alors je ne la sermonnerai pas.

             Mais ces derniers temps, j’ai la ferme sensation de l’ennuyer à chaque fois.

— Et je peux savoir ce qui est si important ? marmonne-t-elle en se trainant jusqu’au bar où elle s’assoit.

— Je ne sais pas, tu n’aurais pas quelque chose à me dire ? Quelque chose que je devrais savoir, selon toi ?

             Je sors mon plat du micro-ondes et le dispose devant elle. Elle ne se sert même pas, se contentant de le regarder d’un air distrait. Ces derniers temps, elle a cessé de cuisiner alors j’ai décidé de m’y mettre. Mais elle ne mange rien de ce que je prépare.

             Bien que je ne sois pas une excellente cuisinière, j’avoue en être assez blessée. Je suppose que cela et tous les autres écarts qu’elle commet sont une façon pour elle d’extérioriser. Elle ne peut pas être parfaite.

             Alors quand elle a mal mais qu’elle ne se sent pas légitime d’en parler, elle préfère exulter d’une autre façon. C’est un mécanisme de défense tout à fait humain.

             Mais aussi tout à fait douloureux.

Ecoute, j’aimerai retourner bosser. Je commanderai quelque chose à bouffer tout à l’heure, t’emmerdes pas.

— Je ne m’emmerdes pas, le plat est déjà près et chauffé, tu as juste à te servir et manger, je lâche, catégorique. Mange avec moi au lieu de m’éviter et dis-moi ce qu’il se passe.

— Mais il se passe rien, arrête avec ta paranoïa. Je suis juste concentrée dans mes études. Tout le monde n’est pas comme toi, (T/P). Certains sont vraiment occupés et ne décident pas de se créer des problèmes avec tout le monde pour se distraire.

             Même si je sais qu’elle dit cela pour me pousser à cesser de parler de ce sujet, sa phrase me fait l’effet d’une claque. Mes yeux s’écarquillent et je la fixe quelques instants. Elle ne me regarde pas, retournant sur son lit et continuant de faire défiler les pages sur son ordinateur.

             Je la regarde s’installer, le plat que j’ai conçu pour elle hier refroidissant sans qu’elle n’y ait goûté.

             Elle sait qu’elle est mon unique confidente, que j’ai confiance en elle. Plusieurs fois, je lui ai dis que je me sentais profondément seule et n’avais personne à par elle, que je me demandais si j’étais le problème car je n’étais capable de garder aucun ami à son exception.

             Alors lorsqu’elle déclare que je me dispute intentionnellement avec le monde pour rien, elle sait qu’elle touche un point sensible.

— Tu es vraiment qu’une sale égoïste, je crache.

— Parce que je veux pas goûter ta cuisine ? J’ai juste pas faim. T’es venue m’agresser pour parler de ma vie privée et j’ai refusé de déjeuner, commence pas à faire des histoires.

             Elle ne me regarde même pas. Je dois me retenir de céder à ma colère et dire des mots blessants. Noor a toujours aimé être vu comme quelqu’un de fort, paisible, solide comme un roc. Alors, quand on essaye de remettre cela en cause, elle devient défensive ou même offensive.

             Mais qu’est-ce que j’ai envie de lui balancer ce putain de lutin au visage, là.

— Je ne fais pas des histoires pour rien. J’aimerais te parler et je pense que ce serait mieux qu’on le fasse autour d’un repas. Je crois qu’on a des choses importantes à se dire et…

— Sérieusement, (T/P), arrêtes.

             Je me tais, surprise. Elle me fixe.

— D’abord Eren puis moi. Pourquoi tu veux toujours te disputer avec tout le monde ? Qu’est-ce que ça t’apporte ? Pourquoi tu cherches la petite bête, là ? Tu veux faire quoi, me hurler dessus ? Et après t’iras voir quelqu’un comme tu le fais avec moi pour baver sur mon dos ? Mais t’iras voir qui, hein ? T’iras voir qui, maintenant que t’as plus personne dans ta vi…

             Elle se tait elle-même. Sans doute a-t-elle compris qu’elle allait trop loin. Ses yeux s’écarquillent, comme choquée par sa propre phrase. Mon cœur se serre. Certains disent que ce qu’il y a de bien, dans la colère, est qu’elle permet à chacun de dire ce qu’il pense au plus profond de lui sans aucun filtre.

             Je ne savais pas qu’au plus profond d’elle, Noor me voyait ainsi.

             Je regarde le sol tout en hochant la tête à plusieurs reprises, acquiesçant à ce qu’elle vient de dire, comprenant finalement comment elle me voit. Je ne veux pas lui montrer qu’elle m’a blessée. Oui, elle dit vrai, elle est tout ce qu’il me reste. Mais il est hors de question que je garde contact avec une personne qui me méprise autant.

— Je… Quand Aïssa s’est convertie, elle a longuement parlé à une sœur qui l’a aidé à accepter le regard des autre sur elles. Celui des non-pratiquants mais aussi des musulmans. Voici le numéro de sœur Ayadi, elle m’a déjà dit qu’elle était prête à te recevoir.

             Je pose le papier sur le matelas devant elle. Les yeux de Noor se remplissent de larmes face à lui. Elle saisit sa lèvre entre ses dents, la mordant pour se retenir d’éclater en sanglots.

             Le pire est que je sais qu’elle regrette, qu’elle ne va cesser de se flageller en repensant à aujourd’hui, qu’elle a simplement tenté de se protéger. Que si elle pouvait, elle reviendrait dans le temps et recommencerais tout à zéro.

— (T/P)…, murmure-t-elle en regardant le bout de papier, sa voix étranglée par les émotions.

— Je crois que je vais te laisser travailler.

             Elle ouvre la bouche comme pour me retenir. Mais en croisant mon regard, elle comprend que le mieux est de me laisser m’en aller. Je suis encore sous le choc de ses paroles. Seulement je sais déjà que la blessure qu’elle vient de m’infliger mettra énormément de temps à cicatriser.

             Me retournant, je marche jusqu’à la porte que j’ouvre. Sur le seuil de cette dernière, sa voix résonne :

— Je suis désolée.

             Avant de refermer derrière moi, je murmure simplement :

— Moi aussi, je le suis.

             La haine des autres l’a changée. Et je veux aider mon amie, la souriante fille qui m’a soutenue. Je ne peux pas m’en aller au premier coup dur. Cependant je ne suis pas prête à lui parler à nouveau. A vrai dire, je crois avoir compris quelque chose.

             Je ne peux faire confiance à personne.

             Nul ne m’écoutera sans me juger. Même Noor, l’âme la plus pure qu’il soit, pensera des choses. Je ne peux pas l’empêcher, c’est profondément humain. Alors, même si j’aimerais me confier au premier venu, exulter ma peine en lui racontant ce qui vient de m’arriver et même ce qu’a fait Eren avant, je vais devoir me taire.

             Ma colère est comme un feu qui me ronge de l’intérieur. J’aime la formuler pour l’apaiser. Mais je ne peux plus. Car je ne suis pas sûre de pouvoir encaisser deux coups comme celui que Noor vient de m’infliger. A vrai dire, je ne suis même pas certaine d’avoir digéré celui-là.

— Mais qui va là ? susurre une voix dans mon dos.

             Je me retourne, tombant nez-à-nez avec un homme aux cheveux châtain coupés en une coupe mulet. Ses yeux bruns m’observent, ressortant au-dessus du bleu de son sweatshirt. Une barbe de trois jours ouvre son menton en pointe.

             Jean Kirstein. Un membre de la fraternité d’Eren Jäger.

— Super, je marmonne. Encore un autre chieur.

             Il rigole légèrement. Je suis surprise de ne pas le voir démarrer au quart de tour comme le brun.

— Mais non, je suis le sympa, moi ! Celui que tout le monde aime ! Celui que même toi, tu vas apprécier.

— Ton pote est aussi censé être sympa et je peux pas le blairer.

— Oui mais ça, c’est parce qu’il est con.

             Malgré moi, je pouffe. Je ne m’attendais pas à une réponse si directe. Le châtain plisse les yeux en me voyant faire, visiblement attendri. Et, marchant jusqu’à moi, il lance :

— Pour tout te dire, je voulais te parler d’un truc. T’es libre pour manger avec moi ?

             Je repense au plat sur le comptoir en train de refroidir. Au visage de Noor quand j’ai quitté notre appartement partagé.

— Tout dépend de quoi tu veux me parler. Sachant que notre seul point commun est l’autre abruti, je préfère décliner la proposition car il me saoule assez quand il est là pour ne pas en plus en parler quand je dine.

— Calm down, ma belle.

— Ne m’appelles plus jamais comme ça.

             Il rit de plus belle et s’approche de moi. Un instant, je me prépare à reculer, craignant qu’il passe son bras autour de mes épaules. Mais, fort heureusement, il n’en fait rien et se contente de glisser ses mains dans ses poches.

— Bon, je voulais pas te parler d’Eren mais de ta pote Noor. Bon en vrai… Si je suis obligé de te parler de lui parce que je la connais grâce à lui, il nous a présenté.

— Pardon ? Eren et Noor se connaissent ? je m’étonne.

             Jean fronce les sourcils face à ma surprise.

— T’es pas censée être sa meilleure amie ? lance-t-il. Tu dois être la seule personne dans toute l’université qui n’est pas au courant que ces deux-là sont amis. Sérieusement, ils déjeunent tous les jours ensemble.

             Mes sourcils se haussent. Alors là est la raison pour laquelle elle passe tous ses déjeuners loin de moi, refusant de s’assoir au bar comme aujourd’hui ? Mon cœur se serre un peu plus. Assurément, je suis en train de perdre mon amie.

             Il y a encore un mois, rien ne l’aurait convaincue de sauter notre repas quotidien ensemble. Nos horaires de cours n’étant pas les mêmes, nous ne sommes jamais sûres de rentrer assez tôt pour diner avec l’autre.

             Alors le déjeuner était presque sacré. Nous étions sûres de nous voir.

— Il va la voir, aujourd’hui ? je demande en sentant mes mains se mettre à trembler.

— Non, ils mangent à la cafétéria. Avec le restant de leurs potes, comme d’hab. Enfin, bref, je voulais juste que tu lui dises qu’exceptionnellement aujourd’hui, je vais pas pouvoir rester avec toute la bande pour déjeuner. Ils mangent dans une heure et j’ai un rendez-vous à ce moment-là. Bref, préviens-là et dis-lui de passer le message.

             Là-dessus, il s’éclipse. Je le regarde faire, la gorge nouée. Pourquoi Noor ne m’a pas dit qu’elle s’était faite d’autres amis ? Pourquoi ne les a-t-elle pas présentés à moi ? A-t-elle honte de moi ? Je lui dis tout mais elle ne me dit jamais rien.

             Mon cœur se serre. Une ombre surgit à côté de moi. Je tourne la tête. Eren est là. Un sourire machiavélique trône sur ses lèvres. Je devine qu’il a entendu toute ma conversation avec Jean, caché dans un couloir.

             Je ne lui dis rien, priant pour qu’il fasse de même. Mais il déclare :

— Putain, ça doit faire sacrément mal de comprendre qu’on est pas la meilleure amie de sa meilleure amie.

             Puis, continuant sa route, il me dépasse et frappe à une porte. Une jeune fille aux cheveux noirs coupés courts l’accueille chaleureusement avant de refermer la porte. Je me retrouve seule dans ce couloir.

             Et je murmure, la gorge sèche :











— Oui, ça fait sacrément mal.






























































j'espère que ça vous
aura plu :)

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