𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟖𝟕
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𝐂 𝐇 𝐀 𝐏 𝐈 𝐓 𝐑 𝐄 𝟖 𝟕
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Une puissante odeur acre nous prend au nez dès que nous franchissons le rideau de perles. Quelques visages se tournent sur Toji et moi quand nous arrivons dans la pièce exigüe.
Une femme âgée aux traits sévères applique une pommade épaisse sur le dos de Sullyvan. Ce dernier, la tête tournée sur le côté et les yeux clos, semble dormir. Seulement, sous le cataplasme, une longue tache de sang n’a de cesse de s’élargir.
La guérisseuse soupire et, à l’aide d’une tige de bambou, racle la substance. Cette dernière tombe au sol, découvrant une plaie béante. Un trou particulièrement grand au niveau de sa colonne vertébrale. Quelques muscles, os sont visibles.
Je doute qu’il puisse se resservir de ses jambes un jour.
— J’ai besoin d’espace pour travailler, déclare la guérisseuse avant de tendre la main en arrière, invitant deux femmes à lui donner des objets.
— Mettre n’importe quoi sur sa plaie en espérant qu’elle guérisse favorisera simplement les risques d’infection, j’objecte en la voyant disposer différents fruits et légumes dans une coupe, les écrasant de son mortier.
Elle ne répond pas. Un soupir me prend et j’observe les muscles du dos de Sullyvan trembler sous sa peau. Il ne semble pas en voie de guérison et cela m’inquiète.
Secouant la tête, j’approche de la table.
— Que faites-vous ? C’est mon patient ?
— Il me faut de l’eau de lune. Une faite en pleine lune, une faite lors d’une phase de gibbeuse croissante. De la calcite verte, jaune, de l’aventurine, de l’améthyste et du sélénite, juste au cas où…
— Non, mais pour qui vous vous pren…
— Bouclez-la et apportez-lui ce qu’elle demande, gronde Toji.
Sa voix émane à la façon d’un vrombissement qui fait vaciller la flamme de la bougie posée sur la table, à côté de moi. La guérisseuse hésite quelques instants avant d’acquiescer. Je remarque ses doigts tremblants lorsqu’elle le fait.
Toutes trois ressortent et je me place à côté de Sullyvan, regardant la plaie.
— Que comptes-tu faire ? demande le noiraud. Ce n’est pas normal qu’il ne se regénère pas tout seul. Il est un Ange.
— Je le sais.
Mes mains tremblent lorsque je me tourne vers Toji. Ses yeux émeraudes sont posés sur moi, je le surprends à détailler chaque trait de mon visage, comme s’il cherchait le plan se formant dans ma tête.
Le problème est que je n’ai strictement aucune idée de la façon de traiter une plaie faisant la taille de mon poing et, surtout, les dégâts internes.
— Nous voilà ! s’exclame une femme en entrant, un large plateau dans les mains. Yevhen et Hector nous ont donné toutes les pierres qu’ils possédaient, au cas où.
Sur le plateau d’or ouvragé s’étend différents cristaux sous d’innombrables formes. Une bague sertie de rubis, un pendentif d’améthyste, une énorme sélénite, un statut d’éléphant en émeraude… Autant dire que j’aurais de quoi faire.
La seconde assistante de la guérisseuse se montre, un plateau d’or dans les mains. Dessus, une multitude de bouteille aux motifs gravés apparaissent. Chacune possède un motif différent selon les phases de la lune. J’en vois même une ornée du symbole du soleil, une autre, de celui de la tempête et une autre, de celui de la pluie.
— Voici toutes les eaux que nous possédons.
— Merci énormément, je chuchote.
Là-dessus, elles disparaissent derrière le rideau, comprenant que nous devons être seuls. Toji marche jusqu’aux plateaux posés sur une table située aux pieds de Sullyvan.
Penchée de manière à examiner son visage, je réfléchis. Il semble endormi, un souffle régulier sort de ses narines. Pourtant, le reste de son corps réagit comme s’il luttait contre la douleur.
— Je n’y crois pas, quel imbécile, je gronde en le voyant faire. Il s’est plongé dans le coma tout seul !
— Crois-moi, cela ne fera que te donner du temps pour le guérir, ce n’est pas plus mal.
— Les Anges peuvent se guérir tout seul ! Ils peuvent activer leur régénération, encore plus si l’Ange est cancer et capable de nécroser des parties de son corps avant de les faire fonctionner grâce à la magie !
Avant que je ne la tue, Lycus survivait bien de cette façon. Seulement, il faut être conscient pour se régénérer. Or, Sullyvan, présentement dans le coma, ne peut rien faire.
— Il n’en rate pas une ! je gronde en serrant le poing, me retenant de la gifler. Je vais devoir m’occuper de ça toute seule !
— Tu as une idée ?
J’acquiesce gravement, non sans ressentir la dense chaleur de la peur se répandre dans mes tripes. Les quartiers de la guérisseuse sont coupés de ceux où se répandent l’opium de Nime pour des raisons évidentes de santé.
Je ne bénéficie plus des vapeurs qui apaisaient mes nerfs. Je vais devoir me débrouiller seule.
— Hé.
La voix de Toji est douce, son appel est à peine chuchoté et la tendresse de son geste est infinie lorsqu’il entrelace soudain ses doigts aux miens.
Son pouce caresse le dos de ma main et ses yeux se plongent dans mon regard.
— S’il y a bien une personne capable de le faire, c’est toi.
Un instant, mes lèvres s’ouvrent. Je suis prête à protester, attester que jamais je n’ai connu de blessures aussi graves, qu’une personne dotée de magie serait sans doute bien plus efficace.
Seulement, aussitôt, je me tais. Car je réalise que ces mots-là étaient les seuls dont j’avais besoin. Que la chaleur dans mon corps ne devient plus que celle de la détermination.
Je vais le sauver. Quoi qu’il m’en coûte.
— Je…, ma voix est éraillée et je ne réfléchis pas réellement à mes paroles quand je murmure, l’eau de lune sera à privilégier. Sa mère adoptive est la Déesse de Nuit, Nyx, il est né sous le signe de la Déesse-Lune, Artémis, il a hérité ses pouvoirs d’Ange de la première et ceux de Prêtre de la Deuxième.
— En plus de cela, la Déesse de la Lune, Séléné, bénissait son village, à une époque.
Mes sourcils se froncent tandis que le noiraud saisit les deux bocaux d’eau que j’avais demandé aux assistantes-guérisseuses.
— Je n’en avais pas entendu parler, je chuchote.
— A l’époque, j’avais hérité du village. J’ai utilisé ma position d’Ange pour demander à la Déesse de nous bénir. Et puis Sullyvan est arrivé…
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? je demande en saisissant les bocaux.
Le regard smaragdin de Toji s’assombrit. Je devine, lorsqu’il se retourne pour chercher les pierres, qu’il ne s’agit-là que d’un prétexte pour ne pas avoir à me regarder.
— Une tragédie. Comme à chaque fois.
Il me tend les pierres que j’avais listées. Je les saisi lorsqu’il déclare :
— Elle n’a eu qu’à les attaquer de jour. Lorsque la déesse ne regardait pas.
Je frissonne, ne voulant en comprendre davantage. Puis, je dépose certaines pierres qu’il m’a tendues dans le bocal d’eau de lune en gibbeuse décroissante.
— Hebe, Déesse de la Santé, puisse-tu entendre nos prières et favoriser sa guérison, je chuchote.
Là-dessus, je bois une gorgée de l’eau, mes yeux se posant sur les deux calcites et l’aventurine, au fond du verre. Les ressortant, je les dépose en ligne le long de la colonne vertébrale de Sullyvan. Leurs vertus régénératrices, de fortification et d’apaisement m’aideront à le guérir.
Toji doit connaitre certains rituels car il dépose l’améthyste sur la nuque de l’homme. Puis, du doigt, il dessine une rune sur cette dernière qui s’illumine.
— Merci, je souffle en détournant le regard.
L’améthyste a des pouvoirs mais une personne pratiquant la magie peut réellement exacerber la moindre de ses vertus. Le fait que Toji ait usé de ses capacités m’aident beaucoup car je n’en ai pas, étant une sephtis.
Le reste des soins se fait en silence. Je nettoie de la plaie avec de l’eau de lune faite en pleine lune, favorisant la régénération. Puis, farfouillant les tiroirs, je trouve les outils nécessaires aux interventions chirurgicales.
— Je m’en doutais, il y a des dégâts à l’intérieur. Je vais les limiter mais, à moins qu’il ne regénère son corps, il ne pourra plus marcher, je chuchote.
— Tu as mis de l’eau de lune sur son dos, ses ailes vont ressortir, lance Toji si abruptement que je réalise qu’il souhaite simplement changer de sujet, noué.
— Tu as raison, passe-moi toutes les pierres noires du plateau.
L’œil-de-faucon, facilitant le dégagement des voies respiratoires, trouve sa place devant ses lèvres. L’onyx, fortifiant la moelle osseuse, trouve place près de la plaie. L’obsidienne, qui améliore la cicatrisation, est déposé aussi à côté de la plaie. Finalement, les hématites, qui équilibrent le corps et l’esprit, sont déposées là où ses ailes menaceraient de sortir.
Toji trace une rune entre elles et les pierres s’illuminent.
— Maintenant, je chuchote, occupons-nous de régler les détails à l’intérieur de son corps.
Le noiraud acquiesce. Nos regards se croisent. Dans le sien, je devine que les ténèbres ne font que cacher les méandres d’une douleur sourde.
Il a compris que tout cela ne servait à rien.
Il sait.
D’une certaine façon, nous l’avons compris au moment où nous avons franchis des rideaux de perles, découvrant notre ami, plongé dans un profond coma.
Sullyvan a choisi de mourir.
☆
Plusieurs heures s’écoulent avant que je franchisse les rideaux dans un soupire. Claudiquant presque, je remarque la foule présente devant l’entrée.
Nime se tient à côté de Yevhen. Egarca et Hector, assis sur des fauteuils roulants et les visages tuméfiés, nous dévisagent. Mon cœur est si lourd que je ne parviens à me sentir heureuse en les voyant. Une dizaine de personnes que je ne connais pas nous détaillent.
La main de Toji se pose dans le bas de mon dos tandis qu’il soutient mon poids. Il a dû remarquer mes jambes tremblantes. Mes genoux ont commencé à s’affaiblir quand je lui ai expliqué la vérité sur l’état de Sullyvan :
— J’ai ce que j’ai pu, je chuchote. Mais, même si la plaie est refermée et que ses fonctions vitales fonctionnent, la décision lui revient, maintenant.
— Tu es en train de dire que tu ne sais pas s’il va se réveiller ? demande Yevhen.
Le geste me coûte mais j’acquiesce. Les expressions se font inquiètes et quelques regards sont échangés. Je me doute qu’ils s’attendaient à une bien meilleure annonce.
Seulement, il y a longtemps, Sullyvan a fait un choix. Le même choix qui l’a poussé à se cacher, lors de la guerre qui m’a coûté la vie, un choix mystérieux mais dont je me doutais.
La révélation de Toji sur Séléné n’a fait que confirmer mes soupçons.
— Cela valait bien le coup de vous laisser mon laboratoire, gronde la vieille femme en me poussant, rentrant dans ce dernier.
Mes yeux se ferment et je déglutis péniblement. Quelques images du sable de grenat, me reviennent. J’avais déjà compris la vérité, à l’époque. Mais je la niais, me forçant à croire en autre chose.
Seulement Sullyvan avait déjà choisit de mourir, à ce moment-là.
Soudain, de la douceur. La main de Toji frotte mon dos dans un geste se voulant apaisant. Une chaleur m’apaise quelque peu. Je me retiens de me presser contre lui, ma gorge se nouant.
La vérité est que Sullyvan doit faire un choix, maintenant. De ce choix dépendra sa survie. Et je suis quasiment certaine qu’il est prêt à mourir.
Qu’il s’est plongé dans le coma pour s’empêcher de choisir autre chose qu’un décès.
Il a beau être un Ange, cette blessure peut lui faire perdre ses pouvoirs et les Anges ne sont pas tout à fait immortels. S’ils sont blessés trop gravement et refusent de se régénérer, ils descendent au Tartare et n’en reviennent pas.
Le crissement de roues me sort de ces biens sombres réflexions. Levant les yeux, je crois deux yeux cernés d’hématomes sombre et un sourire fendu de cicatrices :
— Je n’aurais jamais cru vous revoir, murmure Hector en arrivant à notre hauteur.
A côté, sa tante ne fait pas mine de se réjouir. Toujours superbe, avec ses longs cheveux ébènes tombant dans son dos et son menton levé, je devine pourtant qu’elle ne fait que dissimuler sa peine.
— Ton fils a encore fait des siennes, soupire-t-elle en levant le nez avec élégance.
Là, une lampe céleste vole au-dessus de nous, dévoilant chaque détail de sa personne. Je ne peux m’empêcher de sursauter en réaliser son état.
Son œil droit est si gonflé qu’elle ne peut pas l’ouvrir. Des traces de fouet ornent son décolleté et il lui manque un doigt. Lorsqu’elle passe une main dans ses cheveux, sa large manche s’affaisse, dévoilant un avant-bras marqué au fer rouge.
A ma droite, je sens Toji se tendre. Il a dû quitter son enfant lorsque ce dernier n’était qu’un môme. Jamais il n’aurait soupçonné qu’il puisse devenir quelqu’un capable de cela.
Ne sachant trop quoi dire, je me tourne vers l’homme. Le regard vitreux, il observe les traces rosées ornant la peau noire de son amie. Puis, dans un souffle, il déclare :
— J’irais voir mon fils demain.
Les conversations se taisent toutes. Un silence de plomb prend place et je réalise que tous, depuis qu’Egarca et Hector sont rentrés en cette nuit noire, attendent la réaction de Toji.
Ce dernier s’en va d’un pas lourd. Je le suis presque aussitôt, comprenant qu’il a besoin de s’arracher à la vision de ces blessures. Dans l’obscurité nocturne, je distingue tout de même une larme roulant sur sa joue.
Ma main se glisse dans la sienne. Il cesse de marcher. Nous avons pris un couloir pour sortir du quartier de la guérisseuse. Maintenant seuls, nous pouvons parler.
— Il est temps que tout cela s’arrête, chuchote Toji en tournant le regard, ne voulant pas me montrer ses larmes.
Ma main demeure dans la sienne.
— Je sais. Mais que comptes-tu faire, au juste ? Tu sais que je te suivrais et…
— Tu sais ce qu’ils racontaient, pendant que tu soignais Sullyvan ? m’interrompt-t-il comme si ses paroles l’avaient brûlé. A côté du rideau, deux gardes parlaient dans la langue de ces terres et tu sais ce qu’ils disaient ?
Je secoue la tête de droite à gauche.
— Megumi a lancé sa lance trop tard. Sullyvan l’aurait esquivé. Il volait trop vite, même en portant Egarca et Hector. Mais soudainement… Il a ralenti.
— Quoi ? je m’exclame. Mais ça n’a aucun sens. Il était en train de s’enfuir, pourquoi ralentir et se mettre en dang…
Ma voix meurt dans ma gorge.
— Ce n’est pas lui qui s’est ralenti tout seul. Quelqu’un l’a forcé à le faire, je chuchote.
— Quel signe astrologique a le pouvoir de ralentir le temps ? Hein ? Et quel statut confère tant de pouvoirs à ce signe qu’il peut ralentir localement le temps, ne pousser qu’une personne à vivre plus lentement que les autres ?
Je me fige. Il vient de décrire les pouvoirs de la Prêtresse Balance.
— C’est Mael ? je chuchote d’une voix étranglée. La mère de Sullyvan qui a tout sacrifié pour l’engendrer ? Mael a fait ça à son propre fils ?
Toji passe une main sur ses traits.
— Mon fils torture des gens, la mère de Sullyvan essaye de le tuer… Bordel de merde, personne n’agit normalement. Je suis quasiment sûr que…
Soudain, quelqu’un entre dans le couloir. Un homme accourt dans notre direction, ses cheveux blancs parsemé de brindilles et des ailes trainant dans son sillage.
La peau hâlée de l’homme est maculée de taches de sang.
— J’ai entendu dire que ce village avait recueilli mon épouse ! s’exclame cet inconnu au visage qui m’est pourtant familier. Est-ce vrai ? Depuis mon bannissement, je n’ai eu de cesse de la chercher !
Il s’approche assez pour nous observer de ses yeux clairs. Je réalise alors que j’ai déjà vu cet homme, avant ma mort. Seulement jamais je n’avais regardé ses iris car il avait les yeux clos.
— V… Votre Majesté ? je demande, hébétée.
Il acquiesce. Je me raidis.
Il s’agit de l’empereur Elio Evilans.
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vous vous souvenez
quand je vous ai dit
"ce n'est pas le
dernier plot twist"?...
ce n'est toujours
pas le dernier.
j'espère que ce chapitre
vous aura plu !
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