𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟖𝟐
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𝐂 𝐇 𝐀 𝐏 𝐈 𝐓 𝐑 𝐄 𝟖 𝟐
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Tout cela ne me dit rien qui vaille.
Côte à côte, Toji et moi observons l’horizon devant nous. Le balcon sécurisant le bord du char nous sépare de de ce dernier. Seulement il n’a pas du tout l’allure qu’il est censé arborer.
— Pourquoi ces maudits chevaux se sont-t-ils arrêtés de voler ?
Au-delà du balcon s’étend un parterre d’herbes sauvages, régulièrement traversées d’arbre aux feuillages rouges. La couleur de ces derniers nous renseigne sur un point : nous sommes aux beau milieu des Terres Ancestrales, soit assez loin du cœur de l’empire où nous sommes censés nous rendre.
Au loin, une montagne écarlate grimpe. Autour d’elle, des nuages torsadés s’attroupent.
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? grogne un chevalier en s’étirant péniblement sous son armure, se plaçant à côté de nous. Pourquoi les chevaux ont arrêté de voler ?
Derrière nous, les sons des rescapés se réveillant retentissent. Les érudits se lèvent du sol ainsi que la mage et les chevaliers restants.
Après l’effondrement du manoir ayant fait — selon la version officielle — trois victimes, nous avons préféré demeurer à l’extérieur, là où les dégâts sont moindres.
Seulement, pendant que nous dormons, les chevaux ont arrêté leur voyage.
— D’abord les dragons qui nous attaquent et repartent comme si de rien n’était… Puis ça ? lance l’un des érudits, réajustant son long manteau en essuyant ses paupières collées par le sommeil. Quelque chose ne va décidément pas, ici.
— Il s’agit d’une forêt des Terres Ancestrales. Mon village ne se trouve pas loin, fait remarquer Toji.
Le chevalier le jauge un instant.
— Pas loin comme cinq jours de marche ? demande-t-il. Parce que si c’est le cas, les Evilans seront exécutés avant.
Les épaules de Toji se haussent sous mon regard affligé. Il n’a jamais semblé s’intéresser grandement à ses pairs. Cependant Egarca demeure son amie d’enfance.
Nous ne lui demandons pas de tuer Megumi, simplement de le raisonner. D’autant plus que si le marmot va au bout de son plan, il n’en reviendra pas. Hadès le placera assurément au Tartare.
Alors pourquoi ne semble-t-il pas se soucier du sort de qui que ce soit ?
— Ecoutes, si je sauve le cul des Evilans, je quitte le Tartare alors je ne vais pas te laisser ruiner mes chances parce que t’as un coup de mou, grogne le chevalier. On va y aller vite, avec ou sans ton aide.
Je me raidis mais tente de ne rien laisser voir. Toji, à ma droite, se déplace aussitôt. Un instant, je crains qu’il n’agresse le chevalier et cuise notre avance considérable — qui est que nous savons qu’un traitre se dissimule dans nos rangs — cependant, il n’en fait rien.
Doucement, il se glisse entre nous. Faisant rempart de son corps, il se place dans l’espace vide me séparant du chevalier. Je détourne le regard, ne voulant que quoi que ce soit trahisse ce que je ressens à ce geste.
Seulement, là, mes yeux se posent sur le balcon. Plus précisément, l’herbe sauvage devant ce dernier.
— Ecoutez, à moins que mon bon vieux pote Hank se balade dans la forêt, je ne peux pas nous téléporter. Et les villageois les plus proches se trouvent non pas à cinq mais deux jours de marche.
— Les Evilans n’ont pas deux jours ! s’exclame le chevalier pour toute réponse.
Mes réflexions quittent très vite leur conversation qui ne devient plus qu’un bourdonnement, en fond. Ils parlent mais je n’y prête pas attention, trop concentrée sur ma découverte.
L’herbe sauvage s’étale à perte de vue. Dressée, elle danse dans la brise du matin calme. Seulement, par endroit, elle demeure immobile.
Sur quelques centimètres, elle est couchée sur le sol. A côté, sur quelques autres centimètres, elle demeure allongée.
Partout autour, elle se dresse. Exceptés à ces endroits. Comme si quelqu’un d’invisible se tenait debout, là, à quelques centimètres de nous seulement. Qu’il nous observait.
Ses pieds plantés dans le sol. Ecrasant l’herbe.
— Messieurs, avons-nous quelque chose à manger ? je demande en feignant n’avoir rien vu, ne voulant alerter l’invisible. Je meurs de faim.
Toji et le chevalier se tournent vers moi, visiblement surpris. Eux qui conversaient de l’avenir de notre mission ne s’attendaient sûrement pas à être ainsi interrompu.
Un instant, ils réfléchissent.
— Il y a sûrement des arbres qui donnent des fruits, dans la région. Si quelqu’un ici a une formation druidique, il pourrait nous dire ce qui est comestible ou non, fait remarquer Toji dans un rictus sarcastique.
Ignorant sa pique, j’acquiesce. Puis, du bout des lèvres, j’invente mon plus beau mensonge.
— Je vois certains fruits mais ils ne sont pas tous frais. Il me faudrait de l’eau de lune faite en pleine lune pour les nettoyer. Quelqu’un en a ?
Sans surprise, je vois Azenor se lever, du coin de l’œil. Sa robe orangée tournoie autour d’elle lorsqu’elle sort une fiole de son corsage. Le chevalier assis sur une pierre semble obnubilé par ce mouvement.
Puis, d’une voix suave, elle chuchote en tendant le récipient :
— J’espère que vous nous préparerez un repas délicieux.
— Merci, je réponds.
Je hausse les sourcils en ôtant le capuchon, faisant tournoyer le liquide en faisant semblant de l’inspecter. Il n’est pas surprenant qu’une mage, même morte, possède de l’eau de lune sur elle.
Toji et le chevalier me fixent toujours, consternés. Après tout, je suis morte. Et les morts ne ressentent pas la faim. Alors je ne devrais pas « mourir de faim ».
Cependant ceci, notre voyeur ne le sait pas.
— Pour ce qui est du repas délicieux, je n’irais pas jusque-là. Mais l’important n’est pas dans le goût…
D’un geste brusque, je projette l’eau de lune sur l’endroit marqué par deux empreintes de pas. Aussitôt, l’herbe se relève légèrement, comme si la personne avait reculé d’un bon.
Plus loin, en effet, elle s’affaisse à nouveau. Là où il a atteri. Je souris.
— Mais t’es complètement malade ? s’exclame le chevalier. Toji, surveilles ton esclave.
— Toi, surveilles ta langue, répond ce dernier en une réplique cinglante.
L’homme m’observe, curieux. Je reconnais la lueur qui illuminait ses yeux émeraudes, à l’époque où nous ne connaissions pas grand-chose de notre passé commun.
Mon ventre s’échauffe mais je préfère l’ignorer, observant plutôt les vapeurs qui s’échappent de la silhouette invisible. Bientôt, ses contours se dessinent.
— Fais-moi le plaisir de ne pas t’enfuir, je lance. Nous te retrouverons, de toute façon, maintenant que tu ne peux plus utiliser ton pouvoir.
A bord du char, toutes les têtes se tournent en direction de la personne qui vient d’apparaitre à leurs yeux. Un crâne rasé, de grandes oreilles décollées et une bouche peinte de rouge.
Un guerrier, assurément.
— Qui es-tu ? lance le chevalier. Réponds tout de suite ou je te pends par les…
La voix de l’homme meurt brutalement. A la position de Toji, je devine qu’il vient d’asséner une frappe brutale à l’arrière du corps du cavalier.
Il s’effondre d’ailleurs aussitôt, inconscient. Son armure tombe en une cacophonie suivie immédiatement par celle de son collègue.
— T’as frappé mon camarade !? Mais pour qui tu te prends, espèce de…
Seulement l’homme tombe à son tour, inconscient. A côté de lui, l’un des érudits recommence à lire l’énorme livre avec lequel il vient de l’assommer.
S’asseyant, il soupire ;
— Voilà, avec du silence c’est tout de même beaucoup plus simple de s’entendre penser.
Médusée, je le fixe. Azenor éclate de rire tandis que Toji, toujours concentré sur l’inconnu, poursuit le questionnaire abruptement coupés des chevaliers :
— Tu es un éclaireur, je le reconnais à ta tenue. Sache que nous ne voulons aucun mal à ta tribu. Nous ne sommes pas des envahisseurs, lâche-t-il.
L’homme continu de nous fixer, silencieux. Aucune émotion ne traverse ses yeux tandis qu’il nous dévisage.
— Je crois qu’il s’en fiche, j’avance, incertaine.
— Il ne parle juste pas la langue. Je vais réessayer…
Quelques sons mélodieux sortent de la bouche de Toji qui lâche certains mots. L’autre lui répond et les sourcils du noiraud se froncent. Ils avancent quelques autres paroles dans un silence incertain.
Puis, mon compagnon se tend. De façon presque imperceptible, mais je le connais assez pour traduire la façon qu’a sa mâchoire de soudainement se contracter.
Je frissonne d’ailleurs.
— L’éclaireur accepte de ne pas nous signaler si nous le suivons pour nous présenter, déclare soudain Toji.
— Et on fait quoi des chevaliers ? lâche Azenor. On les porte ?
— Non. Il veut que certains d’entre nous restent ici. Qu’ils restent en retrait. Seuls moi et ma servante viendront. De ce fait, il pourra nous maitriser plus facilement si nous débordons.
J’entends presque le silence tendu qui s’installe quand les érudits et la mage pèsent le pour et le contre. Ils échangent de longs regards avant qu’elle ne déclare :
— Je suppose que nous n’avons pas le choix.
Raide, Toji acquiesce. Il leur lance un regard reconnaissant avant d’enjamber le balcon. Péniblement, je fais de même.
L’herbe sous mes pieds me semble différente de celle qui tapissait le char. Plus… réelle. Mais je n’ai le temps de l’apprécier que la main de Toji se pose dans la chute du creux de mes reins.
M’électrifiant, elle me guide.
L’éclaireur lance quelques mots avant de nous suivre. Mon regard se pose sur le collier en pierres d’œil-de-taureau qui pare son cou. Il s’agit d’un talisman.
Il ne subit aucun sort, de cette façon. Les lions ne peuvent lui donner d’ordre, les sagittaires ne peuvent pas sonder son esprit et les capricornes ne peuvent pas le soumettre à des illusions.
— Nous serons revenus dans quelques heures ! lance Toji. Leur village est implanté dans la forêt.
Quelques voix nous répondent. J’agite la main, les saluant.
— Tenez, déclare soudain l’éclaireur dans la même langue que la nôtre, sans le moindre accent.
Surprise, je le regarde ôter deux pierres œil-de-taureau que Toji saisit. Il en glisse une dans ma poche, sa main frôlant ma cuisse à travers le vêtement.
Soudain, quand la pierre s’installe dans ce bout de tissu, il me semble qu’un poids est ôté de mes épaules. Je me redresse et mon dos se tend.
Nos pas s’enfoncent davantage dans la forêt. Nous marchons en silence durant une quarantaine de minutes. Mes pieds finissent par s’arrêter d’eux-mêmes.
— C’est bon, nous sommes assez loin. Alors dites-moi. Ils ne peuvent ni nous voir, ni nous entendre.
Les deux hommes cessent de marcher. Ils se tournent vers moi.
— Vous êtes venu voir le char quand il a atterri parce que vous êtes un éclaireur. Mais pourquoi ne pas avoir appelé des renforts en nous voyant si nombreux ? je demande. Et pourquoi prétendre ne pas parler notre langue ?
Je me tourne sur Toji que je dévisage.
— Et toi ? Je te connais assez pour savoir que tu caches quelque chose, comme si nos âmes étaient jumelles.
Le fait que je reprenne ses mots ne le fait même pas sourire.
— Bon sang, de quoi parlais-tu avec l’éclaireur ? Que me cachez-vous ?
Toji regarde autour de nous, comme pour vérifier que nous sommes seuls. Puis, il dégaine la pierre œil-de-taureau que l’homme lui a passé.
— Grâce à ceci, Eunik n’est pas sujet aux sortilèges.
— Et ? je demande.
— Et…
Le noiraud regarde encore autour de lui avant de se pencher sur moi. Son souffle échoue sur mes lèvres tandis qu’il tente de ne pas se faire entendre :
— Tu veux savoir pourquoi il n’a pas appelé la relève alors que nous étions si nombreux, dans ce char ? Pourquoi il s’est contenté de nous regarder ? demande-t-il.
Je le regarde.
— Parce qu’il n’a vu que deux personnes, dans ce char. Toi et moi.
Mes yeux s’écarquillent. Je ne suis pas sûre de comprendre.
— Depuis le début de ce voyage, on n’est que deux à bord de ce putain de char.
— Quoi ? Mais les autres ?
— Des illusions. Bordel, des illusions !
Toji semble paniqué. La rareté d’une telle situation traduit son urgence.
— Bordel ! Depuis le début de ce voyage, on n’a jamais été plus de deux ! Azenor, les chevaliers, les érudits, l’imposture ! Aucun d’entre eux n’existait !
— Comme j’ai un collier en pierre, je l’ai vu aussitôt, lance l’éclaireur. J’ai même vu le moment où vous demandiez à quelqu’un de vous donner de l’eau de lune.
Mes sourcils se froncent.
— Comment a-t-elle pu me tendre une fiole si elle n’existait pas ?
— Personne ne vous a rien tendu, dit-t-il. Vous avez sorti cette fiole de votre poche.
Mon cœur tambourine tandis que j’écoute ses explications. Je la vois pourtant encore me donner le récipient. Je sens le mouvement de mon bras qui s’est tendu pour le saisir.
Dans ma poche, je caresse la surface polie de cette dernière. Mon ventre tremble.
Alors tout cela n’était qu’illusions…
— Mais… Je croyais que les Anges étaient insensibles aux illusions ?
Je peux voir l’incertitude tanguant dans ses prunelles lorsqu’il murmure :
— Je le croyais aussi.
Un frisson glacé remonte ma colonne vertébrale. La main de Toji presse mon épaule et je devine qu’il se veut rassurant.
Mais je murmure tout de même :
— Bordel, à qui avons-nous à faire ?
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j'espère que ce chapitre
vous aura plu !
on en découvre un
peu plus sur cet
antagoniste...
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