𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟕𝟐
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𝐂 𝐇 𝐀 𝐏 𝐈 𝐓 𝐑 𝐄 𝟕 𝟐
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— J’ai la sensation d’avoir été passé à tabac, grommelle Toji d’un air sombre.
— Arrêtez de vous plaindre.
L’homme plante son regard dans le mien, à travers le miroir. Le cadran ouvragé aggrave son air solennel. Dans son dos, les ténèbres de ma tenue font ressortir ses yeux smaragdins.
Je me fige d’ailleurs en distinguant plus nettement les tenants et aboutissants de l’élaboration de ma tenue. Je ne sais qui est venue avec cette idée saugrenue mais l’habit que j’arbore parvient à se montrer plus terrible encore que le lieu dans lequel je le porte.
Sous la capuche noire et large s’étend des os. Courant le long de mon visage, ils forment un masque. Entre les vertèbres, des éclats de verre opaques empêchent de distinguer ne serait-ce que la couleur de ma peau.
Toji doit réaliser que je me fige à cette vision.
— Vous ne vous étiez jamais vue avant ? il demande.
Je reviens brutalement à la réalité, saisissant une boîte aux bords de verre. Véritable mosaïque, les vitraux s’illuminent depuis l’intérieur, signe de la crème l’habillant est lumineuse.
Je sais de quoi il s’agit. Un onguent spécial pour cheveux qui coûtent particulièrement cher, composé d’éléments magiques uniquement.
— Bah dis donc, ça paye bien d’être Ange, on dirait, je lance pour détourner la conversation.
— Comment êtes-vous morte ?
Il ne veut rien lâcher.
Soupirant, j’ouvre le pot. Mes lèvres se pincent lorsqu’une violente odeur de soufre me fouette au visage. Je déglutis péniblement, appréciant moyennement la tournure que prend la conversation.
D’autant plus qu’à travers le reflet du miroir, les yeux de Toji me percent à la manière de dagues. Ma gorge se serre et je ne me sens pas à mon aise. Il fait si chaud, là.
— Maladie.
Je mens.
Je ne sais s’il le devine. Quelques instants, il me fixe en silence. Je crains qu’il ne m’accuse de mensonges mais, si jamais il a cerné mon jeu, il n’en dit rien.
— Vous avez dû particulièrement bien agir pour que l’on vous propose un poste de servante.
Un rire me prend.
— Ah ! Parce que là est ce qu’on nous donne en récompense d’avoir vécu une vie noble ? Servir autrui ? Encore et toujours ?
— Me servir équivaut à vivre dans la richesse. Vous vous occupez de moi quelques temps puis, quand j’estime que vous avez fait vos preuves, je fais part de mes impressions à mon Seigneur.
Je soupire.
— Que de stupidités…
Je le sens tressaillir, devant moi. Malaxant le baume entre mes doigts, je laisse chauffer celui-ci et fondre. L’odeur de soufre se dissipe alors.
— Et bien, je peux vous dire que vous ne partez pas gagnante…
— J’ai vécu une vie honorable, suis morte vaillamment, je n’ai pas à détourner le regard lorsque sont évoquées mes actions. Je peux être fière de moi et ma récompense se tient là ? Dans une après-vie de servitude ?
Mes doigts courent le long de ses cheveux. Ceux-là sont doux, contre mes phalanges. Je tente d’ignorer mon cœur doublant de vitesse à ce contact désarçonnant.
Au contact de ses mèches, une odeur de fraise se répand dans la salle/. Je hausse les sourcils. Je ne me serais pas attendue à cela.
L’onguent de Déméter est une recette divine afin de soigner chaque forme de vie. En y ajoutant quelques ingrédients, les druides en ont fait un baume qui parfait l’apparence.
Il dégage une odeur insupportable. Cependant, au contact d’une personne, son parfum évolue. Sa nouvelle fragrance est plaisante mais diffère en fonction de la personne.
Un instant, j’hésite à l’enduire sur moi, simplement par curiosité. Seulement Toji reprend notre conversation, captant à nouveau mon attention.
— Mes serviteurs sont des personnes qui ont fait des choses terribles comme grandioses. Mon contact est une épreuve. Une vie à mes côtés, même brève, permet à Hadès de savoir quel repos leur conviendra le mieux.
Mes doigts entortillent ses mèches, créant des boucles lâches afin de faire pénétrer le produit.
— Vous… Vous avez déjà envoyé quelqu’un au Tartare ?
Il acquiesce sans hésiter. Son mouvement est simple. Il n’y ressent aucune fierté.
Mais je ne vois pas non plus de remord.
— Ils l’avaient mérité, je suppose… Mais la décision était-t-elle facile à prendre ?
Là, son regard se fait vide. Il observe un point du miroir. Légèrement sonnée par son silence, je le fixe, attendant la réponse.
Saisissant une boite, je la retourne. En son sommet, je saisis la grille dépassant que je fais danser. Des paillettes tombent, hachée, sur le sommet de son crâne.
Je passe ma main dans les mèches, brisant les boucles et chassant les éclats d’or. Les cheveux retombent alors, soyeux et légèrement irisés.
— Bien, maintenant, je vais m’occuper de votre maq…
— Sortez d’ici.
Je tressaille presque en entendant le grondement de sa voix. Rauque, elle résonne contre les parois de la chambre. Presque rocailleuse, elle craquèle.
— Mais, je…
— Du vent. Allez.
Il tourne la tête. Ses yeux se plantent directement dans les miens. La chaleur sous le masque m’enlise et mon visage fond presque sous la brûlure de ses émeraudes.
— Je n’apprécie pas bien d’avoir à me répéter.
Saisie, je tourne les talons. Malgré le protocole, je lui montre le dos lorsque j’ouvre la porte. Je ne me dépêche pas, ne voulant lui faire le plaisir de courber l’échine.
Puis, j’atteins la porte que je referme.
La main sur la poignet froide, tête baissée, je médite quelques instants sur ce qu’il vient de se passer. Les yeux dans le vide, je resonge à la façon qu’il a eu d’obtempérer lorsque je lui ai ordonné de se déshabiller, son silence quand j’ai projeté de l’eau glacé sur lui, sa mâchoire se serrant quand des servantes ont frotté avec vigueur son corps à l’aide de pierres granuleuses puis son mutisme quand j’ai entrepris d’arracher jusqu’au plus petit poil de ses phalanges, simplement pour l’agacer.
Il n’a ensuite fallu une seule question pourtant pour le mettre dans une rage folle… Ou peut-être était-ce simplement la goutte de trop ? Cet homme est si compliqué à comprendre, je ne m’y ferais jamais.
— Et bien, et bien…
Ma tête se lève brutalement lorsque j’entends cette voix. Sifflante, à la manière de celle d’un serpent, elle m’arrache un sursaut.
Des boucles blondes ramenées en une queue de cheval et dévoilant d’étroites tempes, lesquelles donnent sur un regard affuté. Un long nez, légèrement imposant, surplombant un sourire viscéral.
Mais, surtout, deux gigantesques ailes bleu nuit trainant sur le sol.
— Su… Sullyvan ?
Son sourire viscérale se fait plus franc et il écarte soudain les bras. Je ne sais trop ce qu’il me prend, peut-être la joie de voir un visage de mon autre vie me semblant si lointaine.
Je me jette dans ses bras.
Un instant, je m’imagine qu’il va me repousser, atterré que mon corps se plaque au sien. Mais ses bras forts se referment sur moi et mes pieds quittent le sol. Il me repose après quelques instants.
— Mélania m’a dit quel masque tu portes. C’est dingue, tu es méconnaissable, chuchote-t-il.
Je hausse un sourcil.
— Vraiment ? Je suis simplement cachée derrière un sac d’os.
Il secoue la tête.
— C’est ce que toi, tu vois dans le miroir. Mais en plus d’un masque, ta nature de cheveux a changé ainsi que sa couleur, celle de ta peau aussi et ta morphologie…
Mes sourcils se froncent brutalement. En effet, je ne l’avais pas du tout vu sous cet angle, dans le miroir.
— Sérieusement ? Et à quoi je ressemble ? Tu vois des cheveux s’échapper de ma capuche ? je demande, curieuse.
Il acquiesce.
— Mais ce n’est pas le plus important. Il s’agit d’une mesure afin d’assurer l’impartialité de Toji. Il doit estimer, sans savoir de qui il parle, si cette personne mérite le Tartare ou non.
Un soupir me prend.
— Je dois avouer que j’ai imaginé de nombreuses fois le jugement que je recevrais, dans l’après-vie… Celui-là n’en faisait pas parti.
— Il faut dire qu’il s’agit d’un cas spécial.
J’acquiesce.
— Alors ? Tu es venu diner avec Toji ? je demande. Tu es le fameux invité spécial ?
Le blond secoue la tête.
— Non, j’ai simplement bondi dès que j’ai su que tu avais connu ton jugement. Je voulais venir te dire ce qu’il s’était passé, depuis l’année dernière.
Une pierre tombe dans mon estomac. Mon ventre gronde et il me semble que le sol se dérobe sous mes pieds.
— L’année dernière ? je répète. Tu veux dire que je me suis réveillée ce matin aux Enfers mais que je suis en réalité morte, il y a un an ?
Sans aucune grimace ni gêne, Sullyvan acquiesce. Atterrée, je le fixe avec des yeux ronds comme des soucoupes.
— Cela fait un an que je suis décédée ?
— J’avoue, c’est long. Hector m’a demandé tous les jours d’aller voir sur les berges du Styx s’y t’étais pas égaré, j’ai jamais vu un défunt mettre autant de temps à traverser. Qu’est-ce que tu foutais, au juste ?
Je hausse les épaules.
— Parlant d’Hector, où se trouve-t-il ? Il va bien ?
Sullyvan grimace.
— C’est vrai que t’es pas là depuis un moment, maintenant. T’as loupé pas mal d’épisodes.
Je le fixe plus encore, attendant des explications.
— Il va bien ? je le presse.
— « Bien » n’est pas le mot que j’emploierais…
Mon sang se fige.
Il soupire. Ses épaules s’affaissant.
— Un taré a fait un Coup d’Etat. Les héritiers et membres de la famille Evilans sont dans le couloir de la mort.
Mon cœur se redouble sa cadence.
— Egarca et Hector Evilans seront exécutés demain.
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j'espère que ce chapitre
vous aura plu !
la partie 3 s'envenime !
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