𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟔𝐎










𝐂 𝐇 𝐀 𝐏 𝐈 𝐓 𝐑 𝐄   𝟔 𝐎



















           Je ne sais si des victimes de l’effondrement ont pu en réchapper. Sullyvan et sa fille n’ont montré signe de vie tandis qu’ils sont bien les seuls capables de me dire qui se trouvait dans cet endroit au moment du tremblement.

           Cachée sous ma cape, je cours le long de la dune. Pour l’instant, Meeva retient une partie de la structure mais je ne peux mener les recherches seules. Dans l’idéal, il me faudrait des Vierges capables de se changer en insectes qui se faufileraient dans chaque trou pour ratisser une large zone.

           Je n’ai personnellement pu faire quelques pas, dans les débris, avant de rebrousser chemin. J’espère que des survivants se trouvent dans la ville souterraine et que certains parmi eux seront dotés de pouvoir pouvant m’aider.

— Où crois-tu donc aller, immonde créature ?

           Je me fige en entendant une voix grave féminine retentir dans mon dos. Mes yeux s’écarquillent et mes pieds se plantent dans le sable. Je n’ai pas le temps de réaliser qu’une femme vient de surgir, dans mon dos, que mes yeux repèrent une autre silhouette.

           Là, juste devant moi, un autre capuchon rouge sang, illuminé de la lueur écarlate de cette lune assassine. Voletant au rythme d’une brise lourde, suffocante, je peux presque voir l’ombre de son sourire dans sa capuche.

— Alors… Ne veux-tu pas répondre à ma consœur ?

           Soudain, dans son dos, une main jaillit du sol. Sursautant, je regarde ses doigts s’écarter, brillant sous cette lueur maligne. Quelques instants, elle tremble. Puis, s’abattant sur le sable, elle appuie de toutes ses forces, cherchant une prise.

           Cette scène, je l’ai déjà vue auparavant.

           Un mort-vivant sortant du sol. Deux sisnasas. Et je parie que ces chiffres risquent d’augmenter. A peine cette pensée me traverse-t-elle que deux capuchons rouges jaillissent de l’ombre de la première, comme cachées depuis tout ce temps.

           La main appuie et un coude jaillit du sable. Mais je n’ai le temps de me concentrer sur cela qu’une autre apparait, plus loin. Un hoquet me prend lorsqu’un troisième se montre. Puis une autre. Et encore une autre.

           Bientôt, une dizaine de mains dansent macabrement, dépassant des cendres grenat qu’est devenu ce sable. Ma gorge se serre et ma poitrine tremble. Non. Définitivement, ce n’est pas la première fois que cette vision macabre s’impose à mes yeux. Mon cœur me fait mal tant il bat fort.

           Le ballet des corps obéissant à un tiers, l’odeur âcre de la décomposition mêlée à l’amertume de la profanation, la chaleur naissant dans mes entrailles. La rage de l’impuissance et ce soupçon de désespoir. Oui. Assurément.

           Je connais cela.

           Soudain, une main se referme sur mon mollet. Un hurlement me prend quand des doigts froids s’enfoncent dans ma chair. Je n’ai le temps de baisser les yeux pour voir cette nouvelle paume jaillissant du sol que je m’effondre. Mes genoux percutent le sol et les rires des sisnasas résonnent, dans mon dos.

           Je n’arrive même pas à me sentir humiliée, trop absorbée par ma terreur.

           Agitant furieusement le mollet, je laisse les larmes couler. Contre ma peau, je sens sa chair froide mais aussi le grouillement des asticots nés de sa décomposition. Un hurlement me prend et je me débats, me retournant.

           Sur les fesses, je titre de toutes mes forces. Mais la peau violacée et parfois arrachée, me laissant voir des os, demeure plaquée à la mienne.

— RETIREZ CA ! RETIREZ CA !

           Je n’arrive pas à respirer. Tout se fait distant. Les sons. Ma vision. Mon toucher. Tout. A l’exception de ça.

           Cette main nécrosée. Ces doigts bouffés par les vers. Cette prise macabre.

LACHEZ-MOI !

           Non. Ce n’est pas la première fois que cela arrive.

           Un instant, la plage de grenat devient la boue collante de l’île Lycus. Une simple seconde, fugace, j’oublie où je suis. Je retourne là-bas. Dix ans auparavant. Quand les morts sont sortis de terre pour nous attaquer.

           Non. Ce n’est pas possible. Tout cela ne peut pas se reproduire.

           Non.

           Je vous en supplie.

— RETIREZ-LE !

— Mais c’est qu’elle mordrait, la vilaine ! ricane une voix.

— Et tu étais une guerrière ? Toi ? Pleurant pathétiquement pour quelques asticots ?

           Ma jambe s’agite furieusement. En vain. Moi, vulgaire sephtis, ne peut rien contre une magie insufflée par une déesse. Artémis a créé le pouvoir de nécromancie.

           Je ne fais pas le poids.

— Elle crie trop… Le bruit est insupportable.

— Tuons-la, tout de suite.

— Sûrement pas ! s’exclame une autre. C’est une proie de choix.

— Et alors ? Tu sais très bien que Lycus ne peut pas la tuer elle-même. Inutile de la lui app…

— Mais non, je veux la voir se pisser dessus de peur !

           Des ricanements répondent, couvrant mes cris. Je me fige soudain, sentant une chaleur sourde gronder en moi.

           M’uriner dessus ?

           La mort ne suffit pas, le massacre non plus. Il leur faut m’humilier. Me blesser dans un orgueil que je ne détiens même plus, dépossédée de moi-même.

           Mon esprit se fait soudain vierge tandis que je fixe cette main, agrippée à mon mollet. Elle tire encore dessus.

           Mais je ne lutte plus.

           L’odeur sordide de la morbide putréfaction. Le goût amer de l’épais sang. Le toucher gras des luisant cadavres. La vision sombre de la macabre procession. Le son sinistre de la complainte des déchus.

           La mort a toujours été là, depuis ce jour. Même avant. Tapis dans l’ombre, se révélant en une bien curieuse lumière et se faisant passer pour une autre.

           Vieille connaissance, ses pas se sont calqués sur les miens.

           Un rire franchit mes lèvres.

— Que je me pisse dessus ? je répète.

           Doucement, je tourne la tête. Leurs rires se taisent soudain.

— Tu souhaites que je me pisse dessus ? j’insiste.

           Mais elle ne dit rien, sans doute troublée par mon brutal changement de comportement.

           Je crois que je comprends enfin. Tout n’est question que d’équilibre.

           La Prêtresse Nime n’était qu’une messagère de la mort là où la Sephtis est une défenseuse de la vie. Rien n’est réellement antinomique, là-dedans.

           Les ténèbres n’existent pas sans la lumière. La nuit ne tient sa force qu’en le jour. La tristesse n’a de sens qu’en face de la joie.

           Pour exister, il nous faut un contraire.

           Je suis mon contraire. L’équilibre. Je comprends, maintenant. Je ne suis pas la version pathétique d’une ancienne conquérante, une vulgaire druide capable de simples spasmes.

           Je suis un tout.

— Je t’en prie. Finis donc ta phrase.

           Mais elle n’en fait rien. Un sourire étire mes lèvres et je regarde cette main. Ses doigts serrent tant mon mollet que mon pied est froid.

           Alors je saisis son doigt. Brutalement, je tire dessus. Sans me soucier de leur hurlement de dégoût, du craquement sinistre de ses os lorsque j’arrache ce pouce au reste de sa paume, du grouillement des asticots, je tire. La chair s’effrite, tombant en lambeau sous ma prise.

— Mais qu’est-ce qu’elle fait ?

           Un dernier coup sec. Le pouce reste dans ma main. Je me relève tout en le contemplant.

           L’os est long. Aiguisé. Je le jauge un instant, constatant qu’il ferait une formidable arme blanche. Puis, mes yeux se posent à nouveau sur ces femmes.

— Courrez, mes chères. Là est l’unique conseil que je peux vous donner.

           Sur le sol, je peux voir l’ombre de la sisnasas qui était derrière moi se dessiner. Des ricanements retentissent, parsemés de menaces, outrées par mon conseil.

           L’autre sisnasas approche. Elle va m’attaquer par derrière. Là.

— Qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’on a peur d…

           Soudain, ma main fend l’air. Le mouvement rencontre une résistance que je sens à peine lorsque mon arme improvisée perfore la chair sous son menton dans un bruit d’étranglement.

           Dos à la femme que je viens de tuer, les yeux écarquillés, j’observe dans un sourire les sisnasas. Du sang chaud coule sur mes doigts tandis que le corps se fait lourd, tombant sur ma main.

           Mon bras se relâche. Le cadavre de la sisnasas s’effondre sur le sol. Sans que je n’aie même vu son visage.

           Elles sont figées, sous le choc.

— Je défends la vie et les chemins qu’elle doit prendre, je chuchote. Et si la route tracée devant vous mène au Tartare, je vous ferais escorte.

           Elles ne réagissent pas, hébétées.

— N’imaginez même pas pouvoir refaire ce qu’il s’est passé, il y a dix ans.

           Je ne peux m’empêcher de me réjouir en voyant l’une d’elle reculer d’un pas. Une larme coule sur ma joue sans que mon sourire ne fane.

— Tirez trop sur la corde et elle finit par céder.

           Avançant d’encore un pas, je me délecte de la peur faisant trembler leurs jambes.

— Vous vous languissiez du retour de la Prêtresse Nime.

           Mes mains attrapent ma capuche, l’abaissant.

           Aussitôt, mon visage se dévoile à leurs yeux, illuminé des lueurs d’une lune qui n’a aucun effet sur moi. La lumière écarlate ne changera jamais rien à celle que je suis. Tout comme le Styx n’a rien modifié, au contraire.

           Ecartant les bras, j’annonce dans un sourire viscéral :

— Eh bien… Me voilà.




















j'espère que ce chapitre
vous aura plu !

merci beaucoup pour
vos commentaires hier.
ça m'a énormément
rassurée !!



























Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top