𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟓𝟒
✧
𝐂 𝐇 𝐀 𝐏 𝐈 𝐓 𝐑 𝐄 𝟓 𝟒
✧
Le peuple de Sullyvan est particulièrement tendre et souriant. La visite qu’il m’a donnée, durant la nuit, a été ponctuée de sourires et lanternes les illuminant. Quelques confiseries nous ont été donnés sur le chemin, célébrant la venue de leur chef. Elles garnissent encore mes poches.
Lorsque Nyx a posé son regard sur nous, plongeant le monde dans la nuit, je ne m’imaginais pas un instant que Sullyvan insisterait pour que nous nous rendions tout de même à son village. Je lui ai d’ailleurs fait part de la stupidité de sa proposition, argumentant que les villageois seraient sans doute endormis.
Cependant il n’en a rien été.
Nous avons traversé le lac turquoise, foulant les dunes de grenat. A un instant, le sol s’est retiré en un escalier de marbre rouge que nous avons foulé. Le kimono brun du blond scintillait dans son dos en un tournoiement éternel.
Aux pieds des marches nous attendait une jeune fille souriante. Entourant son visage rond, de longs cheveux raides et noires tombaient, formant une harmonie avec sa peau de cuivre.
Un sourire a fendu ses lèvres et elle a tendu les bras vers lui.
— Qu’il neige, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse nuit ou jour, je viens ici. Parce que cette charmante demoiselle m’attend de pieds fermes pour venir dormir avec moi, a-t-il déclaré en la soulevant du sol, la laissant entourer ses hanches de ses cuisses et embrassant son front.
Aneesa est la fille de Sullyvan. Je n’ai pas bien compris comment ils s’étaient rencontrés mais, sachant que les enfants maudits ne peuvent se reproduire, je sais qu’elle n’est pas biologique.
Qu’importe. Il l’aime.
Cela s’est vu dans la façon qu’il a eu de la garder contre elle en marchant dans les rues de son village. Cela s’est vu dans la façon qu’il a eu de glisser chaque confiserie qu’il recevait dans sa bouche. Cela s’est vu dans la façon qu’il a eu d’acheter absolument tout ce qu’elle désignait du doigt, sans se soucier le moins du monde du nombre anormal d’étoffes qui, à la fin de notre balade, couvraient son dos. Cela s’est vu dans la manière qu’on eut les villageois de chuchoter dès qu’elle s’est endormie, la tête posée sur son épaule.
Cela se voit maintenant dans la façon qu’il a de la garder blottie contre lui.
— Quelle âge a-t-elle ? je demande, regardant leurs silhouettes entrelacées.
Sur un large tapis pourpre traversé de détails crème, des coussins de différentes couleurs sont étalés. Assis sur l’un d’eux, son visage illuminé de la lueur orangée des lampes à huile posée tout autour de nous, Sullyvan ne me répond pas tout de suite.
Sa main caresse la tête de sa fille, observant les mosaïques entourant l’arc polylobé de la fenêtre. Les vitraux, constitués uniquement de petits carreaux, ne reflètent rien face à la nuit.
D’une voix rauque, il chuchote :
— Neuf ans.
Je ne dis rien, comprenant étrangement qu’il s’agit d’un sujet pénible pour lui. Cela ne m’étonne guère. Sullyvan n’est pas réputé pour faire des dons aux orphelinats du coin. Il n’y a que deux lieux où il a pu la rencontrer.
Soit il l’a achetée dans un marché à esclaves pour la sauver. Soit il l’a secourue d’un champs de bataille où sa famille avait été tuée.
Dans son sommeil, Aneesa accroche le kimono de satin de l’homme. Ses petits sourcils se froncent et, aussitôt, il caresse son front de son pouce. Une trace pailletée scintille un instant sur la peau de l’enfant avant de disparaitre aussitôt.
Ses traits se détendent en même temps.
La trace pailletée sur son visage était, de toute évidence, un sortilège.
— Tu utilises la magie sur elle ? je chuchote.
— Les cancers sont réputés pour manipuler les morts mais ils manipulent en réalité tout ce qui est lié à l’autre monde. Les rêves en font partis.
Il ne me regarde pas, continuant de fixer cette fenêtre. Je ne sais ce qu’il y voit, exactement.
Peut-être les songes d’une autre vie.
— Alors tu l’empêches de faire des cauchemars.
— J’empêche bien des choses, chuchote-t-il amèrement.
Je ne comprends pas exactement la signification de cette phrase. Mais l’ombre planant sur les traits du blond malgré l’intensité de la lumière orangée des lampes, elle, ne me trompe pas.
Je ne dis rien.
Un silence prend place durant un temps. Je ne saurais dire s’il est embarrassant ou simplement calme. Mais il flotte dans l’air, reste à notre hauteur, embrasse la mélodie sans son de nos malédictions.
Nous sommes deux faces d’une même pièce, lui et moi.
Il a les pouvoirs. Je n’en ai aucun.
Il est un Page Ancestrale. Je suis une sephtis.
Il a un nom. Je suis anonyme.
Et pourtant, nous sommes liés dans la haine que nous inspirons. Nous ne valons rien.
Ensemble.
— Toji ne te hait pas, déclare-t-il soudainement.
Légèrement surprise, je ne réponds pas. Mes yeux se posent sur lui mais il observe le visage endormi de sa fille. Paisible. Grâce à sa magie.
— Lorsque l’on brise un pacte avec un mage, on perd son âme. C’est un processus très long et douloureux. Il s’enfonce en lui-même. La haine le submerge. Mais elle n’était pas là, à l’origine.
Ma gorge se serre et mes mains tremblent. Je l’ai bien compris. Tout à l’heure, quand Sullyvan lui a passé les chaines et l’a mené dans un endroit reculé du palais, j’ai saisi combien la noirceur du pacte l’avait entaché.
Les mots qu’il a eu à mon égard… Jamais je ne les oublierais.
— Rien de ce qu’il a dit à ton sujet n’était sincère.
— Cela semblait l’être, pourtant, je chuchote.
Enfin, Sullyvan tourne la tête vers moi. Sa fille remue à ce geste et il caresse à nouveau sa tête.
— Il t’aime. Vraiment. A un point aussi fort qu’incompréhensible.
— J’ai tué sa femme.
— Tu as tué un paquet de monde, ma chère.
Mon estomac se noue. Je ne sais exactement s’il espérait me rassurer avec cette phrase lâchée dans un roulement de yeux. Cependant cela est raté. Je me sens plus mal en point encore.
Je ne peux croire décemment que j’étais cette femme, avant.
— Hé.
Je lève les yeux face à la douceur de son ton.
— Tu étais une putain de guerrière. La seule raison pour laquelle j’ai bravé la peur que m’inspirait Némésis et que je t’ai révélé ton passé alors que je m’étais juré de ne pas le faire est que…
Sa voix se serre.
— Toji et toi avez fait… Tellement. Tellement et plus encore. Plus personne ne se souvient de ton visage ou de ton nom à cause de la cérémonie de l’Ash mais tu es restée dans les mémoires.
— Pour avoir tué un village ? je lâche, amère. Je peux comprendre la colère de Toji. Je ne comprends même pas comment il a pu aimer une femme comme moi.
Le blond m’observe quelques instants. Puis, à voix basse, lâche :
— Quel gâchis.
— Qu’entends-tu par-là ?
Il rit doucement, secouant la tête. Ses boucles blondes s’agitent sur sa tête.
— Tu étais… Tu étais connue et crainte dans le monde entier. Les Pages Ancestraux eux-mêmes tremblaient devant ta puissance. Tu étais une combattante exceptionnelle. Et maintenant, non seulement personne ne s’en souvient…
Ses sourcils se haussent en une moue désespérée :
— Mais tu as honte de qui tu étais.
Roulant dans leurs orbites, ses yeux se posent à nouveau sur moi. La tête penchée en avant, il me regarde par en-dessous avec cet air désabusé que je lui reconnais.
— J’ai passé ces dernières années à régner sur mon peuple en me demandant ce que tu ferais, à ma place. J’ai pris la moindre de mes décisions en songeant à l’histoire de cette cheffe de clan qui terrorisait les Pages Ancestraux.
Hébétée, je le fixe.
— Pour avoir tué une dizaine de personnes ? Etaient-t-elles si importantes que ça ? je demande.
— Une dizaine ? répète-t-il, hébété. Ma chère, tu as décimé des populations entières.
Une pierre tombe dans mon estomac.
— Tu veux savoir comment tu as obtenu la faveur d’Hadès ?
Il se penche en avant.
— Tu as fais ce que personne d’autres n’a osé faire avant toi. Tu as eu le courage de te hisser plus haut que les Pages encore en jouant à leur propre jeu.
Sa fille suit son mouvement, demeurant sécurisée dans ses bras épais.
— Tu n’étais pas une sephtis. Tu avais des pouvoirs.
Mon cœur se fige.
— Tu as choisi de renoncer à ton nom et tes pouvoirs pour vivre comme eux. Tu as fait savoir aux sephtis du monde entier que toi, tu les recueillerais dans ton clan, que tu les protègerais. Tu t’es mesurée aux Pages Ancestraux.
— Non… Jamais je ne me serais faite vivre de telles discriminations, j’objecte. J’ai subi le fait d’être une sephtis. Je ne peux pas l’avoir décidé. Je ne peux pas avoir décidé de cette vie-là.
— Comment aurais-tu pu gagner le respect, la faveur du Seigneur des Morts, sinon ?
Mon ventre tremble. Non. Il se trompe. Ce n’est pas vrai.
Pourtant, cela semble si logique.
— Alors j’ai décidé de devenir membre du peuple le moins respecté de tous les temps et Hadès s’est dit que je méritais sa faveur ? je m’exclame. Cela n’a aucun sens !
— Tout ce que je sais est que j’admirais la Prêtresse Nime. Et qu’un jour, sans que je ne le comprenne, je ne suis plus parvenu à expliquer à quoi elle ressemblait, quel était son nom ou même son ancien signe astrologique. Je n’étais plus capable de dire si je l’avais rencontrée…
Ses yeux se posent sur moi tandis que mon souffle se coupe.
— Là, j’ai compris que tu avais été soumise à la cérémonie de l’Ash.
Mes mains tremblent au bout de mes bras et une larme coule sur ma joue.
— La… La quoi ? je répète, ma gorge s’étranglant.
— La Prêtresse Nime.
Je secoue la tête de droite à gauche, mon cœur saignant presque dans ma poitrine.
Il a déjà évoqué la Prêtresse Nime, parlant de son envie de poursuivre le génocide qu’elle avait entamé. Cette femme, cette créature n’a jamais été qu’un amas de haine dans l’Histoire.
Et maintenant, il dit que j’étais elle ?
— Non… Je suis une druide… J’aime la vie…
— Oui. C’est exactement pour cela que tu as agis de cette façon.
— Non…
Je secoue la tête. Ce n’est pas possible. Il ment. Il doit mentir. Ou alors il souffre d’hallucinations. Il doit être en plein délire. Oui, il s’agit sûrement de cela.
Il ne peut en être autrement.
— J’ai posé des questions à Nyx sur toi. Elle m’a dit que tu ne resterais pas éternellement dans l’ombre, que tu réapparaitrais un jour en tant que druide, au bras de Toji.
Je frissonne.
Le papier… Celui qu’il a signé, il y a cinq ans, me désignant comme personne à devoir aller le chercher en cas d’urgence. C’est de cette façon qu’il a su quoi écrire, qu’il a vu dans l’avenir.
Grâce à Nyx.
— Non…
— Je dis la vérité. Elle est compliquée à croire, mais…
Ne le laissant pas finir, je me lève brutalement. A toute vitesse, je me rue hors de la pièce, franchissant une autre arcade polylobée. Je ne réfléchis pas à la direction que je prends, souhaitant simplement mettre le plus de distance possible entre moi et les paroles de Sullyvan.
Je suis une druide. J’aime la vie sous toutes ses formes. Je ne mange pas de viande, soigne tout le monde, qu’importe leur passé ou leur argent. Je vis pour aider autrui. Je suis une druide.
Je ne peux pas être la femme qu’il décrit. Non. Dans aucune vie je n’ai pu parcourir le monde, épée à la main, égorgeant des populations sous prétexte qu’elles ne pensaient pas comme moi.
Ce n’est pas moi. Ce ne doit pas être moi.
— Ce n’est pas possible, je couine, m’arrêtant de courir, essoufflée. Ce n’est pas possible, ce…
— Qu’est-ce qui n’est pas possible, ma douce ?
Je sursaute presque en entendant cette voix, dans mon dos. Brutalement, elle me tire de ma torpeur, me ramenant à la réalité.
Il fait sombre, autour de moi. Plus de lampes à huile ni de flammes quelconques. Pourtant, la voix qui vient de résonner, je la reconnaitrais entre mille.
Je ne sais pas comment j’ai fais mon compte mais, marchant à l’aveugle, il semblerait que mes pas m’aient menée ici.
— Toji ? j’appelle doucement.
— Qu’importe nos disputes, tu te retrouves toujours attirée dans ma direction, finalement. N’est-ce pas ?
Sa voix est doucereuse, moqueuse. Un instant, il me semble qu’il n’a pas changé. Que la haine n’est pas en train de le détruire.
Je ne réponds pas, sentant ma poitrine me cuire d’une brûlure glacée.
— Ce n’est qu’une pure coïncidence… Jamais je n’aurais dû venir ici, je crache avant de tourner les talons, m’apprêtant à chercher à tâtons le chemin du retour.
— Vraiment ? Une simple… coïncidence ?
Brutalement, une lueur orangée illumine les lieux. Aussitôt, je distingue l’arcade menant à l’extérieur de ces murs de pierre poisseux et sombres. Je réalise aussi que les barreaux fermant la cage du noiraud se trouvent dans mon dos.
Il est là. Juste derrière moi. Il me regarde.
Mon sang se fige. Les battements de mon cœur aussi. Je ne remue plus. Mes doigts sont statiques, n’osant même pas trembler.
De la bile remonte le long de ma gorge.
— Alors, ma douce… Je sais que tu es en colère mais ne me fais pas la punition de me priver de ton joli minois. Ce serait beaucoup trop cruel.
Mes épaules se figent. Son air moqueur me fait frissonner et mon estomac remue bien plus qu’il ne le devrait.
— Regardes-moi.
Je sursaute presque face à son ton doucereux. Il a murmuré cet ordre comme s’il s’agissait d’une supplication. Une provocation. Une façon de se jouer de la peine que je ressens.
Soudain, réalisant cela, mes poings se serrent et ma mâchoire aussi. Un frisson me parcourt. Il se complait dans la haine, aime à me détruire à coup de phrases et ton hargneux.
Je refuse de le laisser faire.
Je lève la tête. Il éclate de rire. Je commence à me tourner.
— Eh bah voilà, quand tu ve…
Mais sa phrase meurt dans sa gorge et son sourire retombe brutalement en voyant mon visage. De la noirceur jaillit sur ses traits.
— Tu pleures.
Il réalise cela d’une voix rauque.
Surprise, je touche mon visage, réalisant qu’il dit vrai. En effet, je suis en train de pleurer. La conversation avec Sullyvan m’a définitivement fait énormément de mal.
Soudain, le regard de Toji s’assombrit. Debout derrière les barreaux, ses bras déployés au-dessus de sa tête et tenant ceux-là, il m’observe quelques instants.
Je peux voir la haine dans son regard quand, malgré sa mâchoire contractée, il gronde :
— Qui t’a fait ça ?
✧
j'espère que ce chapitre
vous aura plu !
✧
Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top