ℭ𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟒𝟒

























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           DEUX EMERAUDES. Plantées dans un océan d’ivoire. Percée d’obsidiennes.

           Deux coruscantes émeraudes.

           Eren a toujours eu ce genre de regard, celui qui nous pousse à baisser le nôtre. Sans même se forcer, levant le menton d’un air impérial ou fronçant ses épais sourcils. Non. Il est ceux qui règnent dans leur simple manière d’exister.

           Là, debout devant moi, cela me frappe.

— Je t’ordonne de me répondre.

           Ces paroles, il les a prononcées face à mon mutisme. Ce n’est plus l’amant que j’ai devant moi mais le roi. Le monarque puissant. Le souverain assuré.

           Une brise glacée souffle sur ma nuque, éclatant en voluptés de givre le long de mon dos. Mon souffle se fait court tandis que je tente de garder le menton levé.

           Moi. Le Forgeron. Le bras droit du Serpent. Le plus fin stratège parmi les Voyageurs...

           Moi. Je frissonne devant lui.

— E… Eren…

           Ce dernier lève les yeux, fixant Edward, derrière moi. Malgré moi, j’accueille le fait que son regard change de cible, même le temps d’un instant, comme une délivrance.

— Laissez-nous.

           Sans surprise, je vois du coin de l’œil Edward me dépasser pour sortir de la salle. Il a bien compris qu’Eren était d’accord avec son envie de me pousser à laisser l’Imperecea occire le Serpent pour moi.

           Il ne serait donc pas dans son intérêt de le froisser en désobéissant.

           Ces deux émeraudes si désarçonnantes se posent à nouveau sur moi. Telles des serres se refermant sur mes épaules, elles sont si puissantes que je ne parviens à ne serait-ce que songer à tourner la tête.

— Réponds-moi, insiste-t-il.

           Mon mutisme se fait long et le silence, pesant. Je tente de ne pas songer à la couronne de cristal qu’il tient entre ses larges mains.

           Déglutissant, sa pomme d’Adam tressaute dans un geste qui attire mon attention.

           Poussant sa joue de sa langue, il fixe le sol avec un agacement non dissimulé. Je frissonne de plus belle. Avant d’être confrontée à sa colère, je n’avais jamais réalisé à quel point celle-ci était brûlante.

           Je n’aimerais pas être son ennemie.

           Je ne veux pas le devenir.

— Ecoute, cet homme vient de dire que tu n’arriveras pas à tuer ton ennemi seule mais tu as refusé son aide tout de même. Cela signifie que tu comptes chercher cette aide ailleurs… Ai-je réellement tort d’imaginer, compte tenu de ton nombre limité d’alliés, que le « ailleurs » est ici ?

           Mes mains tremblent dans un geste que je cache en les enfonçant dans le pli de ma jupe. Ne voulant le regarder, je tourne la tête pour observer la fenêtre.

           Je crains un instant qu’il ne voit en ce geste une forme d’irrespect.

           La vérité est que la force habitant ses iris n’a d’égale que la profondeur vertigineuse de ses pupilles. Et je ne veux pas me risquer en son bord. Pas quand tout cela est en jeu.

           Pas quand les crocs du Serpent brillent dans l’obscurité. Pas quand Camelot renait des cendres du règne d’Erwin.

           Pas quand Eren attend tellement d’une femme qui ne peut lui en offrir autant.

           Moi.

— Je n’ai pas ta force, Eren, je finis par murmurer au bout d’un moment, observant la façon dont la brise agite mollement les rideaux transparents par-dessus les vitres. Je ne parviens pas à penser au bien commun. Mon bonheur passe avant celui du monde, même si en le disant à haute voix, je réalise combien ceci est cruel.

— Il passe avant moi ?

           Sa question me fait l’effet d’une gifle. Je déglutis péniblement.

— Non. Non, pas avant toi. Parce que rien ne passe avant mon bonheur, comme je viens de te le dire. Et je sais que jamais je ne vivrais heureuse sans toi.

           Ses pas sont délicats sur le marbre vert du sol. Au point que je ne l’entends pas s’approcher. Je le vois seulement, dans le reflet de la vitre, lorsque le rideau se soulève assez pour que je distingue cette dernière.

           Il ne fait pas beau, dehors. Les jardins symétriques et parés de fleurs sont couverts d’une grisaille menaçante. Le ciel s’est assombri, depuis tout à l’heure.

           Pourtant, une chaleur m’apaise soudain. Je réalise qu’il s’agit seulement d’Eren. Du fait qu’il se soit approché.

           Même s’il est présentement furieux contre moi, le savoir à mes côtés est apaisant.

— Alors ton bonheur ne se résume qu’à deux choses ? Moi et ta vengeance ? Et ta vengeance est-t-elle plus importante que moi ?

           Mes yeux s’écarquillent et ma gorge se fait soudain sèche. Les rideaux s’agitent à nouveau, devant moi. La brise les soulevant est légère mais glacée.

           Tout comme les paroles d’Eren.

           Simples. Directes. Quelques mots seulement.

           Mais tellement plus, en même temps.

— Je…

           Seulement je ne sais pas quoi dire.

           Je n’aime personne plus qu’Eren. Pas même moi. Seulement, en m’empêchant d’accomplir ce geste, je me trahirais.

           Je ne peux pas me bafouer à nouveau.

— Je vois…, lâche-t-il face à mon mutisme.

           Un rire résonne dans le silence pesant qui s’en suit. Amer.

           Sans même embrasser Eren, j’entends dans sa voix que sa langue a un goût acide. Elle baigne dans un sentiment bien obscure.

           La déception. Je le déçois.

— Tu m’aimes. Mais pas assez, je suppose. Alors, qu’importe combien je te supplie…

           Il ne termine pas tout de suite sa phrase, semblant peiner à formuler ses dernières paroles.

— …Tu vas me faire choisir entre Camelot et toi.

           Une larme coule sur ma joue. J’ose enfin tourner la tête.

           La vision s’offrant à moi m’arrache un son étranglé.

           Baignant dans leurs larmes, les émeraudes n’ont rien perdue de leur superbe. Il me semble simplement que l’océan d’ivoire de leur sclère n’est plus aussi paisible qu’avant. Et la froide obsidienne qu’est sa pupille hurle dans le carcan de l’iris.

           Je déteste la façon dont la tristesse bouleverse ses traits.

           Et je hais le fait que j’en suis seule responsable.

— Je ne t’en voudrais pas, cette fois-ci, je chuchote d’une voix étranglée.

           Il continue de me regarder. Une larme coule sur sa joue.

           Mon menton en tremble.

— Je ne t’en voudrais pas de me bannir. Tu choisiras Camelot et je le comprend…

— Non.

           Etonnée, je redresse la tête. Mes sourcils se haussent tandis que les larmes continuent de couler sur mes joues.

           Il ferme les yeux, comme s’il tentait vainement d’effacer ce moment si douloureux. Puis, il les rouvre. Rien n’a changé.

           Alors il chuchote :

— Entre Camelot et toi, je te choisis, toi. Je suis le souverain de ce royaume, son monarque, sa tête pensante. Je suis Camelot et entre moi et toi, c’est toi que je choisis.

           Ses mains tremblent autour de la couronne qu’il serre avec vigueur.

— Cela me tue car en renonçant à Camelot, la terre de ma naissance, l’endroit où j’ai grandi, la dame que je souhaitais protéger, celle que les Dieux eux-mêmes m’ont destiné… Je renonce à moi-même.

           Je secoue la tête avec vigueur, m’y refusant.

— Non, tu ne peux pas…

— Je le croyais aussi. J’aimerais continuer à le croire. Mais je te regarde maintenant, je vois les larmes sur tes joues et je sais…

           Il prend quelques secondes, contemplant mes traits.

— Dans la guerre. Dans la paix. Dans le ciel. Dans la mer. Dans la forêt. Dans le désert. Dans le feu. Dans la glace. Dans l’amertume. Dans la douceur. C’était toi. C’est toi. Et ce sera toujours toi.

           Il me semble que jamais je n’ai entendu chant si libérateur et destructeur à la fois.

— Je te choisis. Encore. Toujours.

           Ses doigts s’écartent, laissant tomber la couronne. Celle-ci tombe au sol dans un bruit sec. Les pépites de cristal jaillissent de leur carcan en mille et une larmes s’écrasent sur le sol.

           Eren ne bouge plus, quelques instants durant.

           Puis, il tourne les talons. Le cœur gros et ruisselant, je l’observe s’en aller sans un mot. Les doigts tremblants dans les plis de ma jupe, je le regarde en hoquetant.

           Sa silhouette disparait, avalée par les couloirs du château. Et même si je sais que je le reverrais, qu’il tiendra sa promesse et me laissera accomplir mon triste dessein, tout ceci sonnait comme des adieux.

           Il se demande si ma vengeance est plus chère à mon cœur que lui.

           Je n’ai aucune réponse à cela.

           Cependant, là, quelque chose s’est brisé en moi. Chacune des ses larmes a percé des crevasses dans mon cœur. L’éclatement de sa voix a créé une fissure en moi, fendant en deux parties distinctes celle que j’étais.

           Une larme coule le long de ma joue.

— Eren…, j’appelle doucement, sachant qu’il ne m’entendra pas.

           Mais moi, je m’entends.

           Mes jambes se font flageolantes, peinant à soutenir le poids de mon corps. Je soupire lourdement, ma poitrine peinant à se soulever. Tout me semble soudain plus lourd.

           Et je ne sais pas réellement à qui je m’adresse lorsque je chuchote :

— En toute honnêteté, Camelot n’importe aucunement à mes yeux.

           Ces derniers se posent sur le royaume, au travers de la fenêtre. Le palais étant construit en amont, il surplombe bien le restant de ce doux pays.

           Par-delà les jardins et murailles, un village s’étend, coupé par la forêt de Brocéliande. Tout s’entrecroise en un pêle-mêle et ton bruns et verts. A certains endroits, je distingue des points d’eau. Avant que le monde ne se perde dans la brume.

— Mais, à présent… Je crois que je renierais mon royaume pour le sien. Juste pour ne plus jamais le voir pleurer.

— Vraiment ?

           Je ne sursaute pas en entendant cette voix, dans mon dos. Au fond, je savais ce qu’il se produirait si je me mettais à parler de tout cela à voix haute.

           Alors je me contente de me retourner, regardant la créature sous mes yeux.

           Enveloppée d’une cape noire absolument sinistre, un masque en forme de bec de corbeau jaillit, rappelant les docteurs durant l’ère de la Peste Noire. Telles deux billes laiteuses, deux trous sont pratiqués dedans, me regardant.

— Silence, je chuchote.

           La créature devant moi est un Silence.

           Le peuple des Voyageurs est gouverné par deux empereurs. L’Imperecea et l’Impereceo. Autour d’eux s’articulent douze ministres, le Cercle Impérial.

           Chacun de ses ministres possède un gardien. Une entité qui veille sur eux. Un Silence.

           Le mien se trouve juste devant moi.

— Votre cœur m’a appelé, retentit sa voix dans un crissement similaire au chant d’un criquet. Les mots que vous prononcez ne sont pas anodins.

           J’acquiesce, le cœur gros.

— En prison, vous avez juré de tuer le Serpent. Vous avez promis, devant les Dieux, de le faire. Savez-vous ce que cela signifierait de briser une promesse que vous avez faites devant les Dieux ?

           A nouveau, je hoche la tête.

— En vertu des lois divines, je suis forcé de vous le rappeler. Si vous renoncez à votre promesse et votre dessein, vous trahirez une promesse faites aux Dieux et donc, vous trahirez les Dieux. Trahir les Dieux n’est pas sans conséquence.

           Je souris bêtement, haussant les épaules.

—Ecoutez, ça fait un moment que je vis loin des Voyageurs. Alors quoi ? Si je trahis les Dieux, je ne suis plus une Voyageuse ! Que c’est triste ! Je m’en fiche…

— C’est faux.

           Je tente de lutter contre mes yeux s’emplissant de larmes. Je secoue la tête.

— C’est rien qu’une formule ! je m’exclame. Je sais que je garderais la possibilité de me servir de mes pouvoirs ! C’est tout ce qui m’importe ! Le reste, c’est simplement des formalités.

           Le silence me fixe quelques instants de ses yeux semblables à des billes.

— Non. Rien ne changera en apparence. Mais je sais que cela compte pour vous.

           Je frissonne.

— De quoi ? je lâche sans parvenir à lutter contre les larmes coulant sur mes joues. De ne plus être une Voyageuse ? De ne plus faire partie du Cercle Impérial ? Je garde mes pouvoirs ! Je m’en fiche !

— Vous perdrez votre identité. Vous ne serez plus le Forgeron. Les Dieux vous ont donné ce titre. Souhaitez-vous réellement le perdre ?

           J’éclate d’un rire nerveux, sentant mes sanglots venir. Mes épaules tremblent et je secoue la tête férocement.

— Il m’a dit qu’à choisir entre moi et lui, il me choisirait. Et maintenant que je dois choisir entre lui et moi, je réalise qu’aucun choix n’a jamais été aussi facile.

           Mes mains tremblent.

— Je le choisis, lui !

           Les larmes continuent de perler sur mes joues. Je ne peux m’empêcher de parler de plus en plus fort à mesure des mots que je prononce.

— Même si je ne suis plus le Forgeron ! Même si les futurs Voyageurs n’entendront parler de moi que sous le terme de renégat ! Même si je perds mon identité ! Même si mon propre peuple me renie !

— J’entends votre douleur. Parlez-lui. Il se ravisera.

— Non.

           Ma voix est ferme. Cette fois-ci, elle ne tremble pas.

— Eren se perd en reniant Camelot. Ou je me perds en reniant mes Dieux.

           Mes mains tremblent.

— La seule différence, c’est qu’Eren était là pour moi quand les Voyageurs ne l’étaient pas. C’est qu’il demeurera là quand les Dieux me renieront.

           Je soupire.

— C’est qu’il reste à mes côtés quand moi-même je n’y suis pas.

           Le Silence ne répond pas, me fixant.

           Et, scellant mon destin, je murmure finalement :










— C’était lui. C’est lui. Ce sera toujours lui.





















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navrée il y a eu un
bug j'ai dû supprimé ce
chapitre et le
recommencer sur
une page vierge !

navrée pour la
notification qui ne
vous a amené nul
part
. . . ♕ . . .
































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