C H A P I T R E 1
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J'ouvre brusquement les paupières en sursautant après avoir entendu l'accès de l'appartement claquer. Je me redresse du canapé. Par la même occasion, la couverture roule le long de mon corps. Les yeux encore rétrécis par la fatigue, la carrure d'un homme apparaît dans l'encadrement de la porte du salon. Je me lève et me dirige à pas feutrés vers l'interrupteur que j'actionne d'un coup sec après avoir plusieurs fois cligné des paupières pour me préparer au choc. La lumière jaunâtre au-dessus de ma tête illumine le visage de mon frère. Je croise les bras par-dessus mon débardeur, à moitié endormie. Ce dernier retire sa capuche en dévoilant sa figure salement amochée.
— Tu étais là-bas, sifflé-je entre mes dents.
Des coupures encore fraîches entaillent sa joue qu'il tente de cacher en vain. Aucun son ne sort de sa bouche, laissant uniquement résonner dans la pièce mes plaintes débordantes d'une grande déception. Le rêve optimiste à travers lequel je vivais vient instantanément de disparaître, rongé par les flammes de l'enfer dans lequel je survis quotidiennement. Cette brusque claque du retour à la réalité engloutit toute forme d'espoir.
— Je n'ai pas de compte à te rendre.
Il s'apprête à entrer dans la salle de bain, mais je lui bloque aussitôt le passage. Il exprime un soupir, mais sans grande surprise, son regard demeure fuyant. Il sait que je ne le considère pas comme un gamin pris sur le fait qui va se faire taper sur les doigts. J'ai aussi du mal à jouer à la grande sœur protectrice pour la simple et bonne raison que je ne pense pas qu'on commette des actions bonnes ou mauvaises. Comment juger alors que la pire des idées peut être appliquée pour une cause juste ?
— Enzo ? l'interpellé-je.
Il me contourne et tire la trousse de soins vers lui en prenant la bouteille de désinfectant de l'autre main. Sans répondre, il enlève sa veste qui dévoile des bleus sur ses bras tatoués. Je l'observe se prodiguer quelques soins rudimentaires, l'attention rivée sur son reflet dans la glace. Ma question reste en suspens. Sans doute pour préparer encore une fois une réponse parfaite pour apaiser mon inquiétude.
— Tu m'as promis que tu ne les approcherais plus, insisté-je à voix basse.
— Je leur dois encore de l'argent.
— Combien exactement ? lui demandé-je.
Il applique le produit contre sa peau en retenant un grognement de douleur. Je lorgne le sang se mêler au liquide transparent qui coule le long de son bras encré jusqu'à disparaître. Voilà ce que j'appelle faire une action considérée comme mauvaise alors que derrière ça, la volonté de mon frère est louable. Faire le sale boulot d'autrui simplement parce qu'on cherche un moyen d'échapper à une réalité décevante pour s'en sortir. Certains appellent ça avoir un rêve, mais de notre côté, c'est plus une notion de survie.
— Beaucoup.
— Est-ce que tu as conscience de ce que tu risques si les flics te trouvent dans ce club ?
— Ça ne peut pas être pire qu'avoir un cartel sur le dos, me coupe-t-il d'un ton sec.
Je pince nerveusement mes lèvres. Il pose sa main sur mon épaule qu'il presse doucement dans un but réconfortant. Cependant, comme à chaque fois, l'angoisse ne disparaît pas pour autant. Elle ne fait que se tasser dans un coin de mon esprit prête à ressurgir à tout moment. Je les traîne avec moi tel une ombre et lorsque je pense qu'elles disparaissent, je finis par les sentir encore contre ma peau quand la lumière revient.
— Je te promets que bientôt je ne leur devrai plus rien. Je te demande juste d'avoir confiance en moi.
— Ça fait déjà trois ans que ça dure, articulé-je.
Il éteint l'interrupteur de la pièce et sort en me frôlant, je le suis d'un pas plus traînant pendant qu'il s'installe sur le fauteuil. Enzo ferme doucement les paupières en se pinçant nerveusement l'arête du nez. Mon attention dévie sur le cadre poussiéreux gisant sur le vieux meuble à ma droite, qui représente mon frère avec ma mère. Mes doigts effleurent la poussière sur son visage que j'essuie délicatement. Suite au décès de cette seule et unique lumière dans ma vie depuis quelques années, la seule chose que nous gardons d'elle est cet ancien souvenir enfermé dans un cadre qui se détériore ainsi que cet appartement. Son seul bien placé dans un des quartiers défavorisés du Bronx à New York. Nous avons hérité de ses dettes, mon frère a tenté de nous faire sortir de ce pétrin en acceptant de travailler dans un club. Au départ, je pensais qu'il s'agissait d'un simple boulot jusqu'à ce que je me rende compte que l'argent qu'il ramenait par liasse n'était pas aussi clean qu'il le prétendait. Mais cette addiction au fric, c'est comme l'alcool ou la cigarette. Une fois qu'on s'y attache on arrive plus à s'en séparer parce que l'on devient persuadé que c'est ce dont nous avons le plus besoin pour vivre. Enzo a essayé de partir de ce groupe, mais c'était déjà trop tard. S'en est ensuite suivi des braquages, des livraisons de substances illégales. Une suite d'événements qui l'ont lentement fait tomber dans la paranoïa mêlée à une colère grandissante, explosive envers tout ce qui l'entoure.
Une vraie chute aux enfers.
— Viens dormir, soupire-t-il en couvrant ses yeux.
— Je vais devoir partir, je travaille de nuit ce soir.
— Je t'accompagne dans ce cas.
Il se lève en soufflant. Il semble être encore plus engourdi par la fatigue que moi, mais il prend sur lui pour m'emboîter le pas. Ici, il est impossible de ne pas être constamment sur ses gardes, la police étant incapable de circuler dans les quartiers à cause des tensions qu'elle engendre à son passage. Un peu comme une traînée de poudre qui attend juste de prendre feu. Enzo me laisse rarement partir seule, ayant tout autant peur de découvrir mon nom dans la nécromancie du journal le lendemain matin. J'ajuste la veste sur mes épaules et attrape mon sac à dos noir. Je chemine machinalement vers lui alors qu'il ouvre la porte d'entrée. Je me retrouve happé par les bruits nocturnes qui hantent le couloir.
Une fois l'accès à l'ascenseur disponible, il tire aussitôt la grille pour me permettre de le suivre avant de la refermer. L'habitacle émet plusieurs sursauts et grincements avant de se stabiliser. Nous nous dirigeons vers la porte déjà entrouverte et nous avançons le long des garages usés et tagués. Je balaye les alentours du regard lorsqu'Enzo s'arrête devant le nôtre pour en sortir une moto récupérée. Comme le peu de choses que nous avons chez nous d'ailleurs. Ce n'est pas avec mon maigre salaire que nous pouvons survivre.
— Monte, m'intime-t-il d'un ton impatient.
J'enjambe le cuir légèrement déchiré du siège et encercle mes bras autour de lui à l'instant où il démarre en provoquant une forte détonation dans toute la cour. Il finit par foncer à toute vitesse vers la route, laissant le grondement du moteur déchirer le calme de la nuit. Le temps est une notion bien subjective et durant ces instants où je ne ressens plus rien excepté le froid à travers mes vêtements, mon esprit se vide et l'écoulement des minutes me semble plus court. Un bref moment où mes problèmes et mes tourments disparaissent. Pourtant à d'autres heures, comme dans le bar où je travaille et où je ne tarde pas à me plonger, tout semble ralentir. Cela me rappelle la raison pour laquelle je déteste le monde dans lequel je vis.
Trop brute et sans saveur.
C'est à nous de le rendre plus beau, mais comment réparer quelque chose qui a déjà été détruit de trop nombreuses fois ?
— Deux Southern Comfort, m'interpelle un homme.
Des rires disgracieux s'élèvent dans l'habitacle alors qu'une odeur rance d'alcool imprègne la pièce dans laquelle je tourne depuis un très long moment. Je saisis deux verres et attrape la liqueur de whisky pour le remplir tout en déviant brièvement la tête vers mon frère, avachi sur une table non loin. Je fais glisser la commande devant moi en épiant un homme à moitié soûl tituber difficilement vers le comptoir. Il est trop occupé à reluquer une autre employée qui nettoie les meubles. Quand arrive à ma hauteur, je pose ma main sur sa commande pour l'empêcher de les prendre tout en gardant la tête froide. Il pivote enfin vers moi. Son air hagard me donne froid dans le dos.
— T'es dure en affaires toi, ricane-t-il. Emy.
Je baisse ma tête vers mon nom indiqué sur la petite carte accrochée à mon tablier. Emy n'est pas mon vrai prénom, je l'ai changé il y a quelques années lorsque mon frère a commencé à fréquenter les cartels. J'étais terrifiée à l'idée qu'ils sachent tout de moi. Chose qu'Enzo a évidemment trouvé ridicule avant de comprendre que ce n'est pas uniquement la raison pour laquelle j'ai abandonné ma véritable identité. Depuis la perte de l'être qui m'était le plus cher, j'ai du mal à entendre mon prénom dans la bouche d'une autre personne. C'est comme si je percevais encore ma mère le prononcer. C'est de la torture. J'ai donc choisi un pseudonyme en pensant alléger ma peine.
Je retire avec agacement l'étiquette. L'homme me tend un billet et se penche pour toucher mon visage encadré par de longs cheveux bruns. Je recule aussitôt puis prends l'argent en lâchant ses verres. Je le surveille s'éloigner, toujours sur mes gardes, jusqu'à ce qu'une ombre se glisse près de moi. Je tarde à reconnaitre Aiesha, une femme d'une cinquantaine d'années dont je me suis prise d'affection, elle m'emploie maintenant depuis plus de cinq ans et vit ici seule avec ses trois enfants. Elle se penche aussitôt au-dessus de la caisse alors que je m'apprête à rentrer les billets que m'a donnés l'homme.
— Tu peux les garder, lance-t-elle. Je suis désolée, on est serré ce soir, je ne peux t'offrir que ça.
Je les fixe avec hésitation avant de lui en tendre un après avoir aperçu rapidement la mine d'une de ses frimousses passer à toute vitesse dans l'arrière-boutique.
— Tu en as plus besoin que moi, déclaré-je.
Je me tourne avant qu'elle n'ait eu le temps de dire quoi que ce soit et attrape le cuir de ma veste pour rejoindre Enzo qui commence déjà à sortir. Parfois, c'est au sein de la misère qu'on peut trouver le plus d'humanité. Lorsqu'on a tout à perdre c'est probablement là qu'on comprend le plus la valeur des choses. J'arrive à sa hauteur et étouffe un bâillement. Il sort un téléphone neuf de sa poche arrière au moment où je reprends mes esprits. Amère, je ne prononce pas un mot de plus.
Je suppose qu'ils lui ont aussi donné ça.
— Je te raccompagne mais je ne pourrais pas rester finalement.
— Pourquoi ? Le jour va se lever à peine dans quelques heures, le coupé-je.
Il enjambe la moto et enlève la béquille pendant que je grimpe aussitôt derrière lui en agrippant ses épaules.
— On est sur un gros coup. Si on réussit, beaucoup de choses vont changer pour nous. Je te le promets, termine-t-il.
Je fronce légèrement les sourcils alors qu'il démarre. Autour de nous le paysage commence à se flouter au fur et à mesure qu'il accélère. Mes cheveux se retrouvent balayés derrière ma tête lorsqu'une bourrasque me procure une immense inspiration. Les dernières paroles de mon frère s'imprègnent lentement dans mon esprit, mais je débute à en comprendre véritablement le sens.
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Point de vue : Enzo
À la seconde où mon pied touche le sol, je sais pertinemment qu'ils doivent se douter de ma présence. Je m'arrête devant la porte à moitié rouillée du club tout en levant la tête vers la caméra au-dessus de moi. Je plonge mes doigts à l'intérieur de ma veste pour en sortir une carte d'un gris métallique qui a pour symbole en son centre un carré blanc. Je pose ma main sur la poignée de la porte lorsque celle-ci s'entrouvre, me permettant d'entrer. Je vérifie tout de même une dernière fois derrière moi. Les rues sont encore calmes à cette heure, notamment à cet endroit peu fréquenté, la planque parfaite pour des hors-la-loi. Se cacher directement au sein d'une grande ville c'est un choix assez culotté, mais souvent, on a tendance à regarder plus loin qu'autour de soi. Jusqu'ici, ça s'est avéré exact. Ce cartel comporte les meilleurs pilotes, voleurs, et dealers dont certains font partie des plus recherchés. À vrai dire, cela n'a rien d'un groupe d'amateurs. J'ai été recruté pour mes talents en informatique avec le salaire qui va avec et bien plus que ce qu'une simple boîte peut m'offrir.
— Tu es en retard, m'interpelle un homme.
Il surgit brusquement de l'ombre, la chemise encore entrouverte et une arme coincée dans la ceinture tout en s'appuyant nonchalamment contre le mur. Le tout sans perdre son air habituel plus ou moins décontracté. Sa carrure imposante n'est pas la première caractéristique qui le place dans le top du classement des mecs à ne pas énerver. Pour voir si quelqu'un est dangereux, tout passe en réalité par les iris. Ce n'est pas un simple regard sombre mais plutôt la folie qu'on arrive à y lire.
— Hunter, le salué-je.
— Encore en retard ! Si ça devient une habitude, il va falloir penser à éliminer toute source de distraction. C'est ta dernière chance, ce n'est pas un centre aéré ici.
Il pivote pendant que j'encaisse sans broncher sa remarque cinglante. Hunter est le chef du cartel, c'est lui qui gère les différentes activités comme les braquages, trafics. Contrairement à ce qu'on peut croire, c'est un individu qui a la tête sur les épaules. Personne ne connaît son vrai nom, pour cause, chacun ici s'est créé sa propre identité pour se protéger. Je le suis à travers un long couloir éclairé d'un néon rougeâtre pour aboutir à la salle principale. Je me décale lorsque plusieurs femmes s'approchent de nous d'une démarche féline. Il s'avance vers la table centrale et les contourne. Le meneur tire une chaise pour s'y asseoir en m'ordonnant de faire de même. Après avoir remarqué plus loin les rapaces se précipiter sur d'autres proies, je baisse ensuite les yeux vers l'objet qui attire l'attention des autres hommes qui ne se sont pas aperçus de mon arrivée. Je m'installe en les toisant s'amasser doucement autour de nous. Je garde la tête froide face à ces visages fermés et fais abstraction de l'univers malsain dans lequel je me trouve. Je ne fais pas ça par plaisir. Je le fais pour survivre.
C'est ce qui me différencie de ces hommes qui prennent un malin plaisir à propager le chaos et la violence sans réel but.
— On est prêt maintenant, lance l'un d'eux à l'intention de son supérieur.
Hunter tire la carte vers lui pendant que tout le monde attend ses instructions. Ses iris métalliques, aussi froids que la glace, balayent l'assemblée humaine autour de lui.
— On prépare l'un des plus gros coups de l'année, annonce-t-il. La personne qu'on vise, c'est lui.
Il lance une photo au milieu de la table. Je me redresse de ma chaise pour mieux apercevoir le portrait du trentenaire tout en enfonçant pensivement mes poings dans ma veste en jean.
— En 2011, il s'est fait installer un coffre dans sa villa. Il comporte une belle somme d'argent sale de toute provenance suite à un de ses business qu'il a lâché pour se retirer. Une bâtisse de haute surveillance où il est impossible d'entrer. Sauf pour nous bien sûr, ajoute-t-il avec une pointe de sarcasme.
Des ricanements surviennent alors qu'un sourire s'étire sur ses lèvres pendant qu'il coince une cigarette entre ces dernières. La flamme finit par étinceler et commence à dévorer le bout en provoquant une légère fumée lorsqu'il expire pour la première fois. J'attends patiemment qu'il continue et ignore l'odeur de tabac qui me saisit la gorge. Derrière lui, accrochée sur le mur, une grille surmontée d'une lumière colorée clignote en donnant aux armes enfermées une allure encore plus sombre.
— Tu as une idée pour entrer sans faire tache dans le décor, je suppose, enchaîne un intervenant qui me replonge dans la réalité.
— On fait comme tout le monde, on frappe à la porte.
Une autre photo arrive au centre de la table, Hunter pose son index dessus en l'immobilisant sur le plan de la bâtisse. Il y ajoute des détails techniques comme l'emplacement des caméras et leurs angles. Il a envoyé plusieurs fois, en reconnaissance, un individu qui s'est fait embaucher comme agent d'entretien. Ainsi, il a pu récolter toutes les informations pour les associer à une série de détails du plan qu'il prépare depuis des mois. Un coup tel que celui-là a intérêt à être bien mesuré. Plus la cible est grosse, plus notre chute en cas d'échec sera difficile.
— Demain soir, il organise une fête, on va s'y rendre avec les identités de ces personnes.
Il pointe du doigt les différents visages étalés sur le meuble, provenant tous de différents horizons. Le genre de diversité qui plaît à un frimeur millionnaire qui aime jouer de ses contacts pour son image. En réalité, la seule chose qui préoccupe des types comme ça, c'est les apparences.
— Demain matin, on va trouver ces invités et prendre leurs empreintes digitales pour pouvoir passer la porte d'entrée. Débrouillez-vous pour les empêcher de venir à cette soirée, surenchérit Hunter.
— Et après ? Ils sauront que ce n'est pas nous, continue l'un des hommes.
— Vous prenez l'apparence d'investisseurs étrangers, aucun d'entre eux n'est connu ici. Ils sont là pour faire des affaires avec Brett Tyson et vous allez simplement les remplacer.
Hunter pose ensuite son attention sur moi pour dévoiler sans doute la partie du plan qui me concerne. Autour de nous, une faible musique continue de remplir la salle et de soutenir le rythme des danseuses. Leur déhanchement sur scène semble d'autant plus ralentir le temps durant lequel j'attends patiemment qu'il arrive à moi.
— Enzo, tu es chargé de neutraliser leur système de surveillance pour permettre à un second groupe de s'occuper du coffre.
— Et comment on l'ouvre ? demande l'un d'eux pendant que je lui adresse un bref signe de tête.
— C'est aussi avec empreinte digitale, répond-il.
Il ordonne à un homme d'approcher, celui-ci s'avance et dépose trois objets sur la table avant que Hunter ne le fasse disposer d'un vague signe de main. Il saisit le flacon de poudre noire ainsi qu'un pinceau. Il s'empare machinalement un ruban adhésif transparent qu'il déroule et coupe un bout avec ses dents.
— L'un de vous prendra la place d'un serveur, vous récupérez son verre sans couvrir les empreintes.
Le meneur attrape la bouteille d'alcool sur la table et presse ses doigts contre. Il ouvre ensuite la poudre sous nos regards attentifs et recouvre la zone concernée. Après avoir enlevé l'excédent avec un pinceau, son empreinte s'y dessine enfin. Il saisit le ruban adhésif et place la surface collante contre le verre avant de le retirer délicatement. La forme de son pouce y est clairement représentée. Ce dernier dépose le tout sur la table et porte le goulot à ses lèvres sans nous quitter des yeux. Aucune protestation ne se fait entendre et il se redresse après avoir avalé une nouvelle gorgée.
— Demain à six heures, on passera prendre le premier groupe. Vous vous rendrez directement chez les investisseurs pour récupérer leurs empreintes.
Il pointe la bouteille dans ma direction.
— Je te récupère à la même heure et on ira sur place pour trouver une solution pour leur système de sécurité.
La discussion se termine aussi vite qu'elle a commencé et peu à peu, nous nous éclipsons tous de la salle d'armes qui fait autant office de bureau de réunion. Je retire ma veste en grimaçant. Mes blessures sont encore fraîches et me tiraillent au moindre geste brusque. Hunter a trouvé nécessaire de m'imposer un entraînement de base, pas pour pouvoir se battre mais pour apprendre à résister à la douleur.
C'est une des règles fondamentales qu'il applique pour nous pousser psychologiquement à nos limites.
Ne jamais céder.
Je m'assois sur l'un des fauteuils de la pièce de détente et extirpe machinalement mon téléphone pour m'assurer que ma sœur n'ait pas essayé de me contacter. En détaillant visuellement sa photo de profil, je ne peux m'empêcher d'apercevoir l'étiquette presque cornée, accrochée à son débardeur qu'elle utilise lorsqu'elle est de service au café où elle travaille. Elle sait que je déteste ce stupide pseudonyme, renier sa vraie identité c'est comme si elle voulait oublier tout ce qui la relie à elle. Je ne suis pas un frère exemplaire et j'en ai conscience, mais je fais tout ce que je peux pour la préserver le plus possible du cartel et de Hunter. Tous deux font planer un danger permanent au-dessus de ma tête. Encore faut-il réussir à récupérer cet argent, je pourrais rembourser nos dettes et l'emmener loin d'ici.
Le plus loin possible...
— Besoin d'un remontant ? me lance une serveuse d'une voix presque nasillarde qui s'appuie d'une main sur ma cuisse.
— Ni l'un ni l'autre, répliqué-je d'un ton sec après avoir compris où elle veut en venir.
Pas aujourd'hui, j'ai envie de garder l'esprit clair pour ce qui va suivre. Je la toise pensivement disparaître entre les clients pendant qu'elle se mouve entre chaque table tel un serpent. La nuit, cette place se transforme en une sorte de cabaret où l'on touche juste avec les yeux. Parfois, je me demande comment j'aurais réagi si Hunter était venu proposer ce job à ma sœur. J'aurais pété les plombs.
Ces filles pensent peut-être gagner beaucoup pour survivre, mais ce n'est rien à côté du fait qu'en rentrant chaque jour chez elles, elles doivent se sentir seules, humiliées. Pour celles qui ont encore une âme en tout cas. Réussir à vivre dans un milieu aussi toxique n'est pas gratuit. On perd toujours une partie de notre esprit en essayant désespérément de devenir quelqu'un d'autre. Une version de nous-même dangereuse. Tôt ou tard, tout a un prix dans un cartel. Tu t'y perds mais c'est aussi ta liberté qui est impactée quand tu comprends que ce n'est qu'une cage dorée. Derrière le luxe ou une meilleure condition de vie qui nous est offerte, il y a du sang qui coule. Le nôtre ou celui d'autrui, peu importe.
— Qu'est-ce qu'il t'arrive ? m'accoste une voix féminine.
Une femme prend place près de moi et pose par la même occasion son cocktail d'alcool fort qu'elle semble ingurgiter comme une simple boisson énergisante. Elle humidifie ses lèvres après une gorgée, un demi-sourire collé sur les visages. La cinquantenaire s'installe confortablement en remontant ses jambes pour les croiser sur la table. J'entends le frottement de son jean lorsque ses bottes tombent sur la surface lisse. Je ne donne pas suite pas à son interpellation. Ici, cette nouvelle venue répond au surnom de Coyote.
Nous n'avons jamais été réellement proches en dehors des fois où l'on se croise de temps en temps pour partager un verre et avoir l'impression de passer un bon moment. Même si parfois, j'ai plutôt la sensation d'ingurgiter un anesthésiant à grande gorgée, faisant sortir mon esprit hors de mon corps pour ne plus rien sentir d'autre. Uniquement une profonde solitude contre laquelle je me bats depuis que je suis entré dans ce club. Je me suis totalement coupé des gens avec lesquels j'étais le plus proche, j'ai plongé dans ce nouveau monde qui ne me permet plus de vivre comme avant. Une chose est sûre, ils n'auront pas ma sœur.
— Tu n'as pas reçu ton enveloppe du mois ?
— Rien à voir avec l'argent, la contredis-je. Comment se porte le business ?
— Les filles que j'ai recrutées sont pas mal cette année, mais ne rapportent pas autant que ce que souhaiterait ton ami, monsieur j'ai la gâchette facile, ironise-t-elle en jetant un signe de tête dans la direction de Hunter.
Coyote travaille en collaboration avec lui sur ce secteur d'activité du club, mais tout le monde sait qu'il vaut mieux ne pas trop se frotter au meneur. Aucune collaboration d'égal à égal n'a duré. Il y a toujours quelqu'un qui prend le dessus et elle sait pertinemment qu'elle a trop de choses à perdre en partant. Le terme ami me fait cependant grimacer, nous n'avons rien en commun, même s'il est vrai que notre relation est différente qu'avec les autres. Il m'a recruté lorsque j'étais au plus mal et c'est en partie celui qui m'a redressé financièrement, alors qu'en général, les cartels ne font pas dans la charité. Il devait avoir vraiment quelque chose à en tirer pour avoir fait une exception pareille.
— Tu ne t'es pas changée. Pourtant la soirée bat encore son plein, remarqué-je.
— T'es pressé que je me déshabille, petit ?
— Plutôt que tu gicles, tu me gâches la vue, la taquiné-je en observant l'une de ses employées se déhancher autour d'une barre métallique.
— Alors comme ça on ne tape pas dans le format adulte ?
Des pas s'approchent de nous, coupant un début de chamaillerie habituelle. Je ne tarde pas à me renfermer quand elle se lève pour s'éloigner pour permettre à Hunter de récupérer son siège. Une serveuse s'approche immédiatement et dépose deux verres devant nous auxquels il ne prête, pour l'instant, absolument aucune attention. L'envie de maintenir ma ténacité s'échappe rapidement vu qu'il garde son habituelle humeur massacrante. La bulle dans laquelle je me suis enfermé éclate.
— Tu sais ce que tu dois faire pour demain ? me demande-t-il soudainement.
Je le scrute avec étonnement, c'est assez rare qu'il revienne vers quelqu'un pour lui dire ce qu'il doit faire. À moins qu'il n'ait pas autant le contrôle qu'il prétend posséder.
— Neutraliser leur système de sécurité, prendre le contrôle de leurs données et effacer nos traces, récité-je sans grande conviction, habitué d'exercer ces services.
— J'ai besoin de toi sur une autre mission. Je vais faire parvenir un sac d'argent et je veux que tu surveilles de loin la personne qui va le récupérer.
Il s'adosse contre le fauteuil et s'enfonce un peu plus dans l'obscurité, derrière son masque de froideur. Hunter comprend bien que la question sur son identité brûle mes lèvres. Son index caresse la surface rugueuse de son verre en créant un léger frottement qui suffit à perturber mes sens pendant un laps de temps.
— Peu importe, fais ce que je te dis et compte ça parmi l'un des nombreux services que tu me dois en plus des milliers de dollars, n'est-ce pas ? Je n'oublie rien, comme le fait que la date de péremption de la dette approche et que tu n'as toujours pas réuni la somme que je t'ai demandée, termine-t-il à voix basse lorsqu'un nouveau groupe apparaît.
— Tu l'auras avant deux semaines.
— Je sais, sourit-il en se penchant par-dessus la table. En fait, c'est dans notre intérêt que je te le rappelle. Je dois montrer l'exemple au moindre écart commis et tu n'échapperas pas à la règle même si tu m'es extrêmement utile.
L'ombre sous ses yeux se creuse davantage pour rendre ses iris d'autant plus sombres. Les néons s'éteignent lentement, remplacés par une lumière classique qui annonce la fermeture imminente du club. Les gens s'éclipsent petit à petit, laissant seulement d'autres employés prendre le relais pour mettre de l'ordre. Au loin, j'observe Coyote superviser une équipe. Je me surprends secrètement à envier qu'elle reste, pour cette fois, hors de ce merdier. La symbolique est lourde puisqu'elle marque le retour de Hunter sous les projecteurs. Tout est fait pour que la police sache que c'est lui sans pouvoir le coffrer. Propre à la stratégie d'une attaque fantôme. Penser à tout ça m'évite cependant de songer au fait que je nage en permanence avec un requin. Je sais qu'il ne se gênera pas d'utiliser un moyen de pression afin que le remboursement arrive plus vite. C'est le seul à être au courant pour l'existence de ma sœur puisque nos dossiers d'identité sont tronqués et allégés dans le cas où les flics nous tombent dessus. Ainsi, ils trouveront uniquement des informations basiques sur nous et non notre famille. Seulement, il reste un obstacle qui empêche totalement ma sœur de disparaître dans l'ombre.
— Demain, attends-moi devant l'immeuble. C'est calme et il n'y aura personne, lui demandé-je.
— Tu sais que ce n'est pas poli de faire patienter les invités dehors, réplique-t-il d'un ton presque mesquin.
— Je tiens à garder ma vie personnelle en sûreté.
Il sourit en comprenant où je souhaite en venir et hausse les épaules d'un air désinvolte. Une épaisse fumée s'évapore hors de sa bouche et chatouille mes narines.
— Où est-ce que tu seras quand je surveillerai l'homme qui doit récupérer le sac d'argent ? D'habitude ce n'est pas le genre de plan que tu supervises toi-même ? remarqué-je.
— Si, mais pas cette fois. J'ai entendu par une source fiable que le FBI va se mêler à l'enquête toujours ouverte sur moi. Ils ont dû sentir le vent tourner et je n'ai pas envie que tout foire à cause d'un nouveau venu. On ne change pas nos plans, on va se contenter de le garder en laisse, conclut-il.
Je n'insiste pas après avoir assimilé que ce peu de conversation s'arrête là, au vu des informations qu'il me divulgue. Il prépare quelque chose de plus grand. Visiblement, ce qui semble l'inquiéter n'est absolument pas comment son équipe va gérer la pression, mais plutôt comment un seul homme pourrait arriver à tout faire basculer.
— Je me suis renseigné sur lui, ils nous ont envoyé un véritable traqueur. Ne le sous-estime pas. Il est bien plus dangereux qu'il n'en a l'air, m'avertit ce dernier en se levant.
— Comment s'appelle-t-il ?
Je l'observe, perplexe, s'apprêter à disparaître de nouveau. Il tourne brièvement sa tête suite à mon interpellation par-dessus son épaule.
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