𝐂𝐇𝐀𝐏𝐈𝐓𝐑𝐄 𝟐𝟔
— A M E A S S E R V I E —
武士は食わねど高楊枝
LA NUIT PLANE tel un voile noir au-dessus des ruines du combat. Partout autour de moi, les gravas se multiplient, débris d’immeubles et poussières. Dans l’air, une profonde odeur métallique de sang et brûlé embaume l’atmosphère.
Mon nez se fronce tandis que j’évolue parmi les décombres.
Au loin, les rumeurs de paroles échangées me parviennent. All Might et All For One. Ils doivent être là-bas. La Vipère a été claire : le héros va avoir besoin d’un coup de main mais je ne dois tout de même pas éclipser son moment. Maintenant se joue l’avenir de la figure du blond.
Aux yeux de tous, il doit prouver que sa faible condition physique n’entache pas son vœu d’aider les siens. Quant à moi, je dois prouver à tous, Aizawa, mes élèves, le lycée et même moi que la femme sortie de prison il y a quelques mois n’est plu.
Madame Halmes est partie. La Louve est là.
Bien que mes souvenirs de celle-ci soient si lointains que je ne parviens pas à accéder à la partie de ma mémoire rattachée à celle que j’étais, autrefois, mon corps garde une empreinte de l’armure m’entourant. Le voile blanc sur ma silhouette, ceinturé par des arcades d’or, les cils de neige que je croise dans le reflet des voitures et taches de rousseur semblables à des pétales de givre…
Tout cela constitue une femme que j’ai été fière d’être, autrefois. J’en suis certaine.
— Ah…, retentit une voix grave et profondément malicieuse, tel un grincement de porte. Mais il semblerait que nous ayons de la visite.
Ma mâchoire se sert. Je ne sais comment All For One a fait pour deviner ma présence, mais mes pas feutrés et ma respiration presque imperceptibles n’ont pas suffi à me masquer.
— Allons, allons, sors de l’ombre, ma chère.
Ils sont là, juste derrière un rempart formé par une voiture basculée sur son flanc. Je fais face au-dessous de celle-ci tandis qu’eux regardent sans nul doute son capot. Accroupi, je remarque que le tissu blanc ne se salie pas en trainant dans la poussière.
Mes sourcils se froncent et les paroles de la Vipère me reviennent. Contrairement aux autres héros, mes pouvoirs ne sont pas un alter mais un don de dieux propres à mon peuple. Quel peuple ? Je ne sais pas.
Mais il me semble assez clair que je suis loin d’avoir vue l’étendue de mes propres facultés.
— Tu ne veux pas me faire attendre ? Que dirais ton époux s’il te voyait me désobéir ? siffle-t-il, narquois.
Encore agenouillée, je sers le point. Mon époux. Le Serpent. Han. Encore et toujours lui. Il me semble même n’avoir vécu que par lui lorsque de tels propos sont proférés. Que dirait-il ? Mais il ne dit rien. Il est mort. Et celle que je suis à présent n’a plus aucun compte à lui rendre.
J’ai aimé mon époux. Lorsqu’il m’embrassait, qu’il me consolait, qu’il me câlinait. Ce n’est pas là de l’idiotie, de la stupidité comme les ignorants aimeront à l’appeler. Si un jour mon histoire est écrite, bien des regards s’attardant sur les pages me décriront en inconscient, abrutie, conne. Mais je sais que là sont les mots de personne qui ne savent point et peut-être est-ce mieux de demeurer ignare sur un tel sujet.
Poser un regard manichéen sur une chose, qu’importe ce qu’elle est, est la véritable stupidité.
J’ai aimé Han et nul, pas même moi, ne doit me blâmer pour cela. Car celui qu’il était après la violence, son sourire, ses caresses, personne ne le connait à mon exception. Alors personne ne peut comprendre comment et pourquoi l’aimer à mon exception.
Cependant, aujourd’hui, la vérité s’impose à moi. Entière. Celui que j’ai aimé n’existait pas assez souvent pour que je continue à le faire. L’homme qui m’embrassait s’écrasait trop régulièrement face à l’autre pour que je persiste à l’honorer. Même une insulte ou un geste aurait été de trop.
Beaucoup plus ont résonné dans notre demeure sans que je ne hausse le ton.
Alors aujourd’hui, tandis que ma vieille armure a retrouvé mes épaules, que mes pouvoirs se sentent libérés, que le joug qu’il posait sur moi est levé, je lève la tête et m’en vais combattre ses alliés. Car je suis celle qu’ils n’ont pas connu, qui dormait derrière une façade fragile.
Je suis la Louve.
— Enfin… Tu me désobéis ? rit doucement la voix. Se pourrait-il que le cabot ait fini par ronger sa laisse ? L’animal était pourtant du genre loyal, dans mes souvenirs…
— Là sont les risques de la démence sénile, la mémoire s’en trouve entachée.
Debout sur le flanc de la voiture, ma robe blanche voletant au grès du vent et ma mâchoire se contractant, je le fixe depuis ma hauteur. Son visage dépourvu de yeux, bouche ou nez se tourne vers moi, visiblement amusé.
Un rire jaillit de la masse informe lui tenant lieu de tête.
— Quel…look ! Une chose est sure, ton mari ne t’aurait jamais laissée sortir comme ça…
— Une raison de plus de se réjouir de sa mort, alors, je souris en penchant la tête sur le côté.
Sourde, une douleur pince mon cœur. Je m’efforce de l’ignorer, commençant à en percevoir ses rouages. A chaque contestation du pouvoir d’Han sur moi, elle se manifeste. Là est la fameuse laisse qu’a évoqué All For One, il y a quelques secondes.
Mais je ne l’ai pas rongée, contrairement à ses dires. Pas encore.
— Tu t’en prends à plus fort que toi, petite. Je te conseille de rester en dehors de ça.
A quelques mètres de moi, habillé de son costard, il semble assez détendu. Ses bras grands ouverts autour de lui, un rire secouant sa poitrine, rien ne laisse à penser qu’un quelconque doute le parcourt. Et le fait qu’All Might ne soit pas visible me fait comprendre que ce dernier a besoin d’un coup de main.
Bondissant sur la terre ferme, je laisse ma cape voleter autour de moi.
— Tu n’es sûrement pas plus fort que moi, je soupire en le fusillant du regard.
Penchant la tête sur le côté, il fait un vague geste de la main.
— Vraiment ? Et que dis-tu… de ça ?
Contractant son bras, il le projette dans les airs en poussant un cri guttural. Celui-ci manque de me glacer le sang tant ses vibrations sont violentes. Mais je ne pipe mot, me contentant de le dévisager durement.
Rien ne se produit. Son cri précède le néant, son geste n’a entraîné aucune conséquence.
Un sourire condescendant étire mes lèvres.
— J’en dis que mon pouvoir n’est pas un alter donc que tu ne peux pas me le voler, trou de balle.
Il brandit sa main devant l’amas lui servant de tête, comme pour vérifier mes dires. Puis, la secouant quelques fois, il tente d’en tirer tout de même quelques grains de sable. Sans succès. Alors, approchant de quelques pas, je laisse filer un rire.
Et dans celui-ci, je reconnais la guerrière entêtée que j’ai été.
— Laisse-moi deviner, c’est ça que tu essayes de faire ?
Sans lui laisser le temps de lever les yeux, je frappe le sol d’un pied ferme, me propulsant dans les airs. L’air soulève ma cape tandis que, du bout de ma main tendue en direction d’All for One jaillit un puissant torrent de sable.
Le tourbillon s’enroule autour de lui à toute vitesse, fouettant sa chaire mise à nue. Passant au-dessus de lui dans un bond gracieux, je ferme le poing. Là, les grains de sable s’amassent en une roche dense, emprisonnant ses membres. Mais je ressens son infinie force, ma prison ne va pas tenir.
Au moment où j’atterris sur le sol, de l’autre côté, il écarte les bras en un rugissement sonore, brisant la pierre. Aussitôt, je m’accroupis, évitant les débris. Un geste de la main et ceux-là se muent en grain de sable inoffensifs qui trainent au sol.
— Je le conçois, tu te défends, petite. Mais n’oublie pas que le Serpent t’a mordu et que son venin vit avec ton sang depuis trop longtemps, maintenant…
Je me relève, regardant sa silhouette couverte de poussière liée à mon attaque. Il pointe mon buste de la main :
— Lorsque tu désobéis à sa volonté, tu t’affaiblie. Et ce n’est qu’une question de temps avant que tu ne t’évanouisses.
Mes yeux se baissent sur ma robe. Du sang la recouvre. Les sourcils se fronçant, je réalise alors qu’un goût métallique a envahi ma bouche et mon cœur me pince d’une douleur aigue. Je saigne. Encore.
Mes poings se serrent et je relève les yeux vers la créature.
— Si tu crois que cela va m’empêcher de te tuer, tu te trompes, je rugis.
— Bien sûr que si, ça va t’empêcher de le faire. Parce que quand tu me tueras, tu mourras aussi.
Mes yeux s’écarquillent.
— Tu es venue ici pour prouver ta bonne foi au monde entier en me battant… Mais chaque coup que je recevrais de ta main, tu le subiras aussi, déclare-t-il. Le jeu en vaut-il la chandelle ?
Ma mâchoire se contracte brièvement. Il dit vrai. Je le sais et je le sens. Mais je ne vais sûrement pas laisser cela me freiner. Il en est absolument hors de question.
Furieuse, je crache le sang imbibant ma bouche au sol, parmi les débris, avant d’essuyer rageusement les lèvres.
— Bien sûr que oui, il la vaut.
Sans perdre un instant, je cours en sa direction. Qu’importe les dommages, je sais qu’All Might va se relever et se battre contre All for One quand je n’en aurais plus la force. Je dois juste l’affaiblir assez jusque-là. Quand bien même cela se répercute sur moi.
Tendant le poing fermé devant moi, je sens des grains de sable chauds se matérialiser dans ma paume. Puis, ils coagulent avant de s’allonger, formant une tige qui jaillit de mes doigts contractés en un manche de verre fin au bout duquel une lame transparente et tranchante brille.
Arrivée à sa hauteur, je fends l’air dans un grondement sonore, prêt à le faucher. Mais d’un mouvement vif, il esquive le coup avant d’abattre son poing dans l’arme. Celle-ci tremble alors dans mes mains, m’arrachant un hurlement de douleur quand mon cœur se compresse. Mais, fort heureusement, ma faux n’a pas été abîmée par le coup.
— Tu sais fabriquer des objets résistants, Han t’a bien éduqué à ce que je vois, commente-t-il de sa voix grave en fondant en ma direction.
Son poing scinde l’air en deux, visant ma tête. A la dernière seconde, je me retourne, parant le coup du manche de mon arme. Ses doigts viennent s’écraser de toute leur force contre le verre qui ne se brise pas. De mon côté, je recule de plusieurs mètres sous la force de l’impulsion.
Glissant dans les débris, je freine mon déplacement en plantant mon arme dans le sol, essoufflée. Ma poitrine s’agite difficilement et des coulées de sang jaillissent de ma bouche pour tomber sur le sol.
— Trop faible, commente-t-il. Même si tu as une grande gueule, elle ne fait pas le poids contre…
Mais sa phrase meurt dans sa gorge. Le sol sous ses pieds s’est soulevé, ensevelissant son corps jusqu’à la taille avant de se matérialiser en une dizaine de pointes acérées qui lui percent maintenant la peau. Un hurlement guttural franchit la masse plantée sur ses épaules qui bascule en arrière sous la douleur.
Je souris brièvement, fière de l’avoir immobilisée. Mais la faux plantée dans le sol à laquelle je m’appuie depuis tout à l’heure fond dans ma main, redevenant grains de sable. Une autre quantité de sang coule sur mon menton, rejoignant le sol.
Mes genoux se plient brutalement. La douleur perce ma poitrine. Mes mollets claquent contre le sol, seuls mes bras m’empêchent de m’effondrer entièrement.
— Je t’avais prévenue, grogne-t-il. Tu ne peux pas me défier.
Lentement, je m’efforce de lever les yeux. Je le vois alors. Debout, non loin de moi. La structure épineuse en pierre qui lui perforait les jambes est redevenu du sable, à ses pieds. Mais du sang coule abondamment le long de ses cuisses et il marche gauchement, entravé.
Cependant il avance résolument vers moi. Il sait que j’ai épuisé mes réserves. Han a dû le prévenir de ma faiblesse, à l’époque où ils se côtoyaient. Alors il ne doute pas une seule seconde de mon incapacité à le contrer, à présent.
— Si passionnée, prise de la fièvre de la jeunesse… Et de sa stupidité, laisse-t-il entendre. Là est le problème de la plupart des femmes. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elles font de si mauvaises guerrières.
Un sourire faussement réjoui me prend. Ma frustration grandit. J’aimerai lui faire ravaler ses paroles, me dresser et le combattre, le trainer dans la boue, anéantir son égo.
Mais la douleur dans ma poitrine est trop grande. Mon cœur siffle, je ne sais pas comment respirer. Je ressens le moindre de mes muscles car tous me semblent courbaturés. Le sang ne cesse de couler depuis mes lèvres.
— Allons, allons, mon enfant, ne pleure pas, se moque-t-il en atteignant ma hauteur.
Il s’accroupit, me forçant à voir son visage dépourvu de yeux et bouche, goguenard. Sa main se pose alors sur ma tête, comme un père rassurant son enfant. Mais, juste en face de moi, la masse informe lui servant de caboche ne fait que me nouer.
De son index libre, il vient presser le bout de mon nez.
— Regardez-moi ça, une fillette se prenant pour une grande héroï…
Un hurlement émane de lui, tonitruant. Quant à moi, je m’efforce d’aller plus loin dans mon geste, enfonçant plus profondément mes dents dans son doigt que je viens de mordre. Il secoue la main, tentant de se défaire de ma prise, mais je demeure ferme, ma mâchoire le broyant.
Des larmes coulent sur mes joues tandis que des taches noires couvrent mon champ de vision. Jamais la douleur à ma poitrine n’a été aussi grande. Je le sens, je frôle mes derniers instants.
Un coup brutal sur mon épaule m’envoie entièrement au sol. Ma tête percute les débris et mes dents relâchent l’index d’All for One. Celui-ci continue de crier, ne pouvant supporter la douleur. Et je le laisse faire, gisante dans une marre de mon propre sang.
— ESPECE DE SALOPE ! POURQUOI T’AS FAIT CA ? CA VA PAS !? JE VAIS TE BUTER, SALE CHIENNE !
Malgré la faiblesse de mon corps, un faible rire me prend. Me voyant faire, il se tait, me fixant depuis sa hauteur. Quant à moi, mes yeux se ferment, m’empêchant de bien le voir. Mais, juste avant de m’évanouir, trop épuisée et affaiblie, je murmure :
— Le venin d’Han est dans mon sang, cela signifie que je peux aussi l’injecter à d’autres. Ce que tu goûtes maintenant et qui te fais hurler autant… C’est ma douleur.
武士は食わねど高楊枝
2513 mots
désolée de publier si tard
j'étais sortie aujourd'hui
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