Shiganshina, 31 décembre 852
Fantomatique : ça auraient pu être l'adjectif parfait pour décrire le dortoir dans lequel allaient dormir Isaac, Marion, Annie, Antoine et Livaï.
Mais juste avant d'y coucher s'était révélé un enjeu de taille.
Tous s'y confrontaient, dans un réfectoire rempli par les bavardages à la ferveur ténue d'un soir de nouvelle année.
Tous à l'exception de Marion, assise en bout de banc.
Elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer face au spectacle se déroulant devant elle. Kenny préparait un plan avec Isaac, Annie avait mis sa capuche sur sa tête pour échapper au désastre allant suivre, Livaï se pinçait l'arête du nez entre deux gorgées de liqueur... et Antoine se tenait fièrement en face de tous, un grand rictus collé sur les lèvres.
« Marion », laissa tomber Kwamboka, les paupières plissées. « Qu'est-ce qu'ils font ? » L'intéressée soupira longuement.
« Je fais un bras de fer à ta place », assurait royalement Kenny à l'albinos – et dans la langue de Molière ! Il leva le pouce, sous le regard dubitatif de l'américain.
« Tire pas cette tronche. Tu peux compter sur moi, je gagnerai face à ce gamin de rat.
— Hey, Annie, railla le gamin de rat en question. Scissors-paper-rock ? Let's see who's going to sleep with Marion.
— Get lost. »
Mince. Je voulais vraiment savoir qui allait gagner.
« On le joue au bras de fer, alors ? insista-t-il énergiquement.
— Antoine, lâcha Livaï, stop.
— Enfin un truc que j'ai compris, approuva la juge suprême. Donc, Marion ? Tu n'as pas l'air impliquée.
— Ils bataillent pour savoir qui va dormir avec moi.
— Harem.
— Non.
— Allons, Isaac ! s'exclama Kenny.
— Comme tu le souhaites, écrivit sobrement l'interpellé. »
Et il retourna à sa contemplation du monde. Signe qu'il était de meilleure humeur qu'usuellement. Il respirait mal, il ne pouvait pas faire de longs trajets, mais « au moins es-tu en vie », avait-il dit. Marion aurait presque cru que s'être sacrifié de la sorte avait été une délivrance.
« Antoine », lança Kenny, « tu sais ce qu'il te reste à faire. » Son neveu le fusilla du regard. « Je peux avoir un gant ? » ironisa-t-il avec amertume. « Je risque de me salir la main, sinon. » Quelques secondes. Annie s'approcha de la chercheuse afin de mieux s'écarter du futur raffut allant faire rage.
« Pourquoi tu ne dis rien ? lui dit-elle ensuite platement.
— Ça aggraverait les choses.
— Qu'Antoine et Isaac aient le béguin pour toi, soit. Que Kenny s'en mêle, peu surprenant. Mais m'impliquer dans cette histoire loufoque...
— Oh ? s'extasia le jeune Chaillot. Mes oreilles me trompent ? Est-ce que j'ai bien entendu Annie passer en mode tsundere ? »
La face de l'intéressée tourna illico au lugubre. Elle se leva dangereusement, on l'attrapa par l'épaule. Mike passait par là, toujours aussi impassible.
« Que se passe-t-il ? demanda-t-il en anglais.
— Des choses futiles.
— On doit décider qui va dormir avec Marion ! se plaignit Antoine.
— J'ai cru entendre le mot tsundere, releva-t-il. »
Mutisme glaçant. Le Chaillot lui-même resta confus. Il n'y eut que la scientifique pour finir la dernière moitié de sa chope, et laisser Kwamboka la remplir encore. « Les choses deviennent intéressantes », commentait-elle au passage.
« Mike, souffla le jeune homme avec stupéfaction, tu sais ce qu'est un tsundere ?
— Chef d'escouade Mike, intervint Annie. »
Elle pensa enfin à mettre son poing contre son cœur. Mais alors qu'elle ouvrait la bouche, Kenny laissa échapper un rire sec.
« Tu peux servir d'arbitre, mon grand !
— Quel est l'enjeu ? »
Sérieusement ?! Non, non. Si c'est un simple bras-de-fer entre soldats, ce n'est pas une nouvelle pour lui. Il a dû en voir passer des centaines. Il en a même peut-être fait, pendant son service. Et puis, peut-être qu'il veut simplement...
« Savoir qui va dormir avec Marion, expliqua Antoine dans un sérieux tombal.
— D'accord. »
Et ainsi s'étrangla-t-elle avec sa bière. Kwamboka lui tapota gentiment le haut du dos.
« Les premiers participants ?
— Moi et Kenny, paraît-il, grogna Antoine. Mais... »
Mais Livaï lui balança un chiffon, sérieusement agacé. « Démerde-toi avec ça », jeta-t-il abruptement. Ainsi oncle et neveu s'assirent-ils face à face, et Annie se glissa-t-elle de nouveau à côté de Marion.
« Qui va gagner, à ton avis ? lui murmura-t-elle.
— Kenny a plus de muscles.
— C'est ce que je me disais... »
Elle finit également sa troisième pinte. Quelque chose brillait, au fond de ses yeux clairs. « Je parie sur Antoine. Si je perds, j'avale une pinte cul-sec. Et inversement. » Plaît-il ?! Déjà les deux Chaillot s'empoignaient-ils sans concession : l'aîné haussa un sourcil avec dédain, le cadet le fusilla du regard dans un sourire acide. « Un, deux, trois », compta Mike : et la lutte commença.
Il fut peu surprenant de voir qu'ils débutèrent à égalité, les dents serrées.
« Alors, pas foutu de prendre de l'avance ? brocarda Kenny.
— C'est pas mal, pour un gars qu'a perdu un pied et une main, rétorqua Antoine. »
Il grogna dans la seconde : son oncle avait gagné quelques degrés, et il bataillait désormais pour reprendre du terrain. « Tu tapes en traître, toi », siffla le quinquégaire. L'intéressé inspira un coup, concentré au possible. Imperméable aux provocations de son opposant. Imperméable, au point de revenir en angle droit, l'œil acéré. Imperméable, jusqu'à la seconde où il dévora onze degrés et deux minutes.
« J'ai dit quelque chose de mal ? susurra Antoine.
— Tu tapes en traître, grommela Kenny avec lenteur. Bien sûr que je suis doué, même amputé.
— Doué, hein, brocarda l'autre en français. Je dirais plutôt que ça vient des gènes Chaillot... »
Il riva ses iris dans ceux de son oncle. « Non ? » articula-t-il. Le cœur de Marion se tordit vicieusement. Puisqu'elle était hors de leur champ de vision, elle se permit de baisser le menton. Retourner au vingt-et-unième. Retrouver ce Kenny du même âge qu'Antoine.
Ils se ressemblaient sur bien des points, au final. Arrogants, narquois, forts, malins... Cependant, Antoine, lui, avait un grand sens de la justice. À l'opposé de l'oncle. Et de moi. Cette machine numéro sept... Le plaisir que je vais prendre à la détruire, il aura intérêt à être le même que j'ai ressenti en la construisant.
Il n'y avait plus à tergiverser : elle était un monstre. Quiconque disant le contraire était dans le faux. Et si un monstre côtoyait un esprit pur, il allait finir par l'empoisonner. Qu'allait-il advenir d'Antoine, s'il continuait à l'aimer de la sorte ? Risquait-il de perdre son intégrité ? Elle but mécaniquement sa pinte, l'œil fixé sur la table de bois en face d'elle. Les bavardages, les tacles, s'éloignaient d'elle. Elle était dans le noir.
« Kenny... Je t'aime », lui avait-elle déclaré.
« Je t'aime aussi », avait-elle dit à Leah.
Leah.
Les paupières de Marion se plissèrent sous une douce douleur. Elle a toujours eu un comportement juste, Kenny était une raclure. Tous les deux m'ont côtoyée... Peut-être que je n'ai pas beaucoup d'influence sur les autres, au final...
« Enfoiré ! » grogna Kenny. Antoine plaqua violemment son bras contre la table : Annie récupéra illico la bière de la chercheuse, Livaï fit de même avec sa liqueur, Kwamboka profita du spectacle.
« C'est décidé, donc, haleta le jeune homme dans un rictus. Je dors avec Marion.
— Non. Si tu gagnais, Isaac ne dormait pas avec Marion, le corrigea sobrement Mike. Tu n'as pas encore gagné ta place. »
Antoine fronça le nez.
« Soit. Qui est le prochain ou la prochaine ?
— Moi. »
Le caporal-chef lui-même fut confus par l'intervention de Marion. Elle braqua un regard déterminé sur Antoine.
« Je te défie au chi-fou-mi.
— Hein ? laissa-t-il tomber, stupéfait.
— Trop de bière, murmura Annie.
— Quoi, « hein » ? railla la borgne. Tu me fuis, au final ?
— Si je gagne, je dors avec toi, c'est ça ? balaya-t-il.
— Non, l'inverse. Fais de ton mieux pour perdre.
— Attendez, maugréa Kenny. Un chi-fou-mi, sérieusement ? Vous avez pas mieux ?
— Je suis l'arbitre, rappela Mike. »
Alors, tous se turent. Il aime ce job, ou quoi ? Sa face triangulaire conservait pourtant une neutralité remarquable.
« Pour un Marion versus Antoine, un chi-fou-mi est trop simple. Puisque tous deux viennent du vingt-et-unième siècle, des questions de culture seraient plus...
— Sur les maths ?! s'extasièrent-ils en même temps. »
Le chef d'escouade bloqua un court instant, pour froncer les sourcils.
« Je n'ai pas reçu de formation en mathématiques. Ce sera de la culture générale.
— Je suis une merde en arts ! protesta le noiraud.
— Ne m'aventurez pas sur la petite cinématographie, ça ne serait pas fair-play, le prévint Marion.
— C'est noté. Marion, si tu gagnes, que veux-tu ?
— Puisque je n'ai pas droit à un chi-fou-mi inversé, grommela-t-elle, si je gagne, je dors avec Annie. »
Elle vit l'intéressée se raidir légèrement sous sa capuche.
« Celui qui répond le plus vite aura un point. Il vous en faut au moins cinq pour gagner la partie. Mais si Marion en a quatre, et Antoine, cinq, il devra aller jusqu'à six : il faut toujours deux points de différence. » Comme au volley. Je te vois venir.
« Prêts ?
— Que tu crois, grommela Antoine. Marion ? »
Elle acquiesça, et prit la place de Kenny. Ainsi les deux français se fixèrent-ils, plus concentrés que jamais.
« C'est parti, annonça Mike. Dans l'anime Haikyuu!!, où se trouve le lycée Nekoma ?
— Pardon ?! s'indigna Antoine.
— Dans l'arrondissement de Nerima à Tokyo, trancha Marion.
— Un point. »
Il la regarda en béant, elle lui servit un sourire arrogant.
« Si tu ne t'attaches pas les cheveux la nuit, ils risquent de se coincer dans mon cache œil, lança-t-elle avec nonchalance.
— Je sais me faire des chignons, répliqua-t-il, piqué au vif.
— Prochaine question. L'équation de Schrödinger ?
— Le nombre imaginaire i, fois..., s'étrangla-t-il.
— ... la constante de Dirac, et..., tenta-t-elle vainement.
— ... il y a aussi un phi, fonction du temps, mais...
— Mais je suis incapable de l'énoncer à l'oral ! se plaignit-elle. Non, non... Je l'ai !
— Y a un zéro ! se précipita son ami. »
Marion frappa du poing sur la table, le cœur battant et les dents serrés. « Dérivée seconde de x de la fonction d'onde. À ça, on y ajoute huit fois pi au carré fois la masse, divisé par la constante de Planck au carré, fois l'énergie moins l'énergie potentielle ; et à la multiplication de cette fraction et de cette soustraction, on multiplie l'élément psi de l'espace de Hilbert ! » Elle reprit son souffle, presque à court d'énergie. Presque. Elle ouvrit la bouche dans un effort colossal. « Tout ça égal à zéro », siffla-t-elle.
Et un lourd silence de tomber sur la tablée. Livaï la dévisagea avec incrédulité ; les pupilles d'Antoine brillèrent de mille étoiles, tant frustrées qu'admiratives ; Kwamboka s'étouffa avec sa binouze ; Annie resta coite ; Kenny...
... se mit étrangement en retrait.
« C'est bien ça ? lui demanda cependant Mike.
— Oui.
— Deux-zéro pour Marion. »
Ce beau mutisme se poursuivit un instant. Annie finit par se réfugier dans sa pinte, et la chercheuse ne vit plus rien de son visage. Kwamboka, elle, l'imita, mais assuma pleinement sa binouze.
« Prochaine question ?
— Marion, tu risques de commencer à être salée, dit Antoine dans un sourire crispé. Prochaine question.
— Quel est le treizième vers du générique de Pokémon ?
— Pokémon ! s'exclama-t-il.
— Un-deux.
— Espèce de weeb, cracha son amie.
— Dixit.
— Comment s'écrit le nom de famille de la chef d'escouade Rico ? »
Lourd silence. Les deux réfléchirent longuement, les dents serrées. Brentse... Bretzel... Non... Brtsenska... Non plus... Non plus, mais la façon dont son meilleur ami ouvrit la bouche la foudroya.
« Bretzsenska ! épela-t-elle en urgence.
— Trois-un pour Marion.
— Ah, c'est pas juste, cracha-t-il.
— C'est donc ça, ton sel ? sourit-elle fièrement.
— Ferme-la !
— Comment s'appelle le meme avec l'image d'un homme de peau noire passant de heureux à choqué ?
— Mince..., débita Marion. Guy... Non... Mince ! »
Son cœur s'affola. Elle le connaissait, ce nom, elle le connaissait ! Et cette image, elle l'avait vue bien des fois. Les questions du chef d'escouade Mike sont bien trop aléatoires ! Ce filou !
« Je sais ! Di...
— Disa..., s'étouffa le noiraud.
— Disappointed Guy !
— Quatre-un pour Marion.
— Je ne comprends rien, commenta Kwamboka, mais c'est intéressant. »
Elle se prit un regard noir du Chaillot, et haussa un sourcil. Et pourtant, à partir de cette instant-ci, il cessa complètement de se plaindre.
« La première version de Mario Kart ?
— Super Mario Kart sur la Super Nintendo, débita Antoine.
— Deux-quatre.
— C'est pas possible, j'ai pas pu en caler une ! ragea Marion. »
À ce stade, ce con va gagner... Un point, il ne me faut qu'un point !
« La prochaine, abrégea son ami.
— La doubleuse d'Armin.
— Ma..., commença Marion.
— Marina Inoue.
— Trois-quatre pour Antoine.
— Et c'est moi la weeb ?!
— Tu connaissais son nom, n'est-ce pas ? posa son adversaire. »
Son sérieux tombal, le sourire en coin lugubre qu'il ne put retenir, la glacèrent sur place. Elle finit toutefois par inspirer un coup, et s'éloigner des bavardages animés du réfectoire. La bière contrôlait la foule, conjectura-t-elle rapidement. La bière, et elle devait d'ailleurs en boire une cul-sec, après.
Un point. Il me faut juste un point...
« Quel personnage de JoJo's Bizarre Adventures mon doubleur a-t-il également doublé ?
— Muhammed Avdol, répondit illico Antoine.
— Quatre-quatre.
— Je l'aura, la prochaine, siffla Marion sous la pression.
— Citez un modèle de quatre-quatre.
— Les Jeep ! se précipita Marion.
— Cinq-quatre pour Marion. La recette du quatre-quart ?
— Deux cents cinquante grammes de farine, de beurre et de sucre, et quatre œufs, enchaîna Antoine.
— C'est interminable..., lâcha Livaï, exaspéré.
— Cinq-cinq. »
Et là le niveau monta-t-il d'un cran encore. Ils enchaînèrent les questions, restèrent coude-à-coude : personne n'arrivait à gagner une pauvre fois. Puis, alors qu'Antoine était à onze, et Marion, à dix, le sujet du compositeur de la musique de League of Legends tomba sur la table. Chaillot comme Griffonds se prirent la tête dans les mains, le cerveau surchauffé. Et là où celui de la seconde dériva sur les parties qu'elle avait gagnées contre le premier, celui-ci ouvrit la bouche.
« Christian Linke. » Et ce fut une victoire.
« ... J'abdique », ahana la chercheuse. « Tu as gagné. Je pionce avec toi. » Il avala quelques gorgées d'alcool. Il savourait sa victoire, le con... Mais lui jeta tout de même un regard sérieux, malgré la brume recouvrant ses prunelles claires.
« Si tu le veux, évidemment, précisa-t-il en français. C'était qu'un jeu. Mon bras me fait certes mal, grimaça-t-il, mais si tu veux vraiment dormir avec ta donzelle...
— Non, murmura-t-elle. Ça me va, ne t'en fais pas. »
Il fronça le nez, boudeur.
« T'as pas l'air emballée une seule seconde, ne mens pas !
— Je ne mens pas ! gronda-t-elle.
— Your beer. One-shot. »
Les paroles d'Annie la tirèrent brutalement de cette discussion. Elle se tourna vers elle, et déglutit en croisant ses iris glace. Son cœur qui s'emballait, elle ne le cacha pas. « Antoine, c'est un oui », jeta-t-elle ; puis, elle empoigna sa pinte, sous l'œil acéré de la semi-géante. Et elle l'avala cul-sec.
Elle fut honorée de constater qu'elle était presque dégazée – certainement car elle devait traîner là depuis un certain temps. Elle la plaqua ensuite contre la table et soupira longuement, la face rougie. Désormais, elle se sentait comme un poisson dans l'eau. Et Annie était juste à côté d'elle... à arborer un air à la neutralité teintée d'irritation.
Non, c'est triste, pensa immédiatement la scientifique. Elle la prit par les épaules. « I'm sorry. I'm here ! » L'autre se figea, raide sous le bras de Marion. Au bout de longues secondes de mutisme, elle lui tapota enfin le dos pour vite se détacher d'elle, le regard fuyant. « D'accord », énonça-t-elle – les discussions animées aux alentours manqua de noyer ses paroles.
De la distance, une nouvelle fois.
La chercheuse baissa le menton. Tout semblait s'effondrer, autour d'elle, et sans crier gare, car la cruauté oppressante de ces instants-ci était imprévisible, mais elle ne pouvait rien y faire, rien, absolument rien. Rien... Non, subir, elle savait le faire. Alors elle attendit. Ses paupières s'écarquillèrent certes. Son cœur se décida à ralentir et accélérer et ralentir et osciller entre l'angoisse et l'angoisse.
Il y avait Kenny, là, dans ses souvenirs. La lettre de Leah reposait sous son oreiller, celle qu'elle lisait tous les soirs. Alors, pourquoi ne pouvait-elle pas s'y arrêter ? Car ils n'existent plus. Simple. Simple, et logique. Quel énergumène pouvait se contenter de réminiscences et de papier ? Surtout lorsqu'ils frappaient avec tant de violence. Mais, si je reviens au vingt-et-unième... Voudra-t-on seulement d'elle ?
Débat interminable. Qu'elle reste ou qu'elle parte, elle n'allait pas pouvoir revenir en arrière. Carpe diem, disait-on : elle s'extirpa de cet état lamentable au prix d'un lourd labeur. Je perds certes des personnes chères... Elle gratifia Carla d'un coup d'œil qu'elle ne vit pas. ... et j'en retrouve d'autres.
Elles n'interagissaient que très peu, puisqu'elles travaillaient dans des équipes complètement différentes. Cependant, durant une beuverie comme celle-ci, pourquoi ne venait-elle pas lui parler ? Elle était assise à côté de Rebecca ; là Marion comprit-elle les motifs de son absence. Si Carla partait, l'ancienne sergente allait se retrouver seule.
La scientifique prit donc les devants. Néanmoins, une main fine entoura son poignet. Elle jeta un regard surpris à Annie. Ses prunelles bleues n'étaient plus aussi neutres que quelques minutes auparavant, réalisa-t-elle, le souffle coupé.
« Où est-ce que tu vas ? demanda-t-elle à mi-voix.
— Voir ma sœur..., hésita Marion. »
La blonde remit son éternelle mèche embêtante derrière son oreille, retira sa capuche, et se mit sur ses pieds à sa suite.
« Je t'accompagne, commença-t-elle. Où...
— C'est l'heure de ficher le camp, lâcha Livaï au même moment. »
La semi-géante scruta Marion un instant, baissa les yeux, puis la libéra de sa petite emprise. La chercheuse étudia de nouveau sa sœur. Je lui parlerai au petit-déjeuner, se convainquit-elle. Et puis, elle ne m'éviterait pas comme ça, n'est-ce pas ?
Ils fichèrent donc le camp. Conny regroupa les chopes vides d'une expression éternellement sombre. Sur lui et ses camarades de service militaire planait toujours la mort de Mikasa. Et Marion ne le ratait pas, Annie n'en menait pas large. Reiner aussi doit jouer...
Puis il y avait Antoine, qui souffrait de son deuil en silence.
Le brouhaha environnant cessa petit à petit. Une partie de bras-de-fer entre Sara et Eha cessa au même instant, sous le nez d'un Okabe à moitié distrait et d'une Astrid pas même effleurée par la boisson. Bientôt, il n'y eut que quelques pas et paroles basses pour remplir un réfectoire de plus en plus vide. Carla prit la direction du rez-de-chaussée sous la prunelle tremblotante de sa sœur.
Elle se retourna alors avant de franchir le palier. Elle posa ses iris ambre sur elle, qui s'illuminèrent dans l'instant. Elle lui fit un signe de la main en marchant vers elle : Marion frôla la crise cardiaque. Le seul membre de sa famille – si elle ne comptait la belle-fille qu'aurait, pour elle, dû être Historia –, la voyait enfin. Rebecca suivit en silence.
« Je t'ai cherchée en début de soirée, lui lança Carla, les sourcils froncés. Tu étais donc avec Kwamboka ?
— Non, on était un peu plus nombreux que ça... »
Silence. Pourquoi est-ce que je ne sais pas quoi lui dire ?! Elle ne comprenait pas plus l'origine... « Annie te regarde. » ... de ce malaise.
Il la plomba d'autant plus après cette remarque. Son aînée croisa les bras. « Mais c'est injuste, Antoine attend son heure depuis bien plus longtemps », commenta-t-elle. « J'ai eu quelques échos de League of Legends ? Pourquoi le sujet a été mis sur la table ? »
L'intéressée soupira longuement.
« Un jeu pour choisir qui va dormir sur la paillasse à côté de moi.
— Oh, ces deux-là doivent s'arracher la place, sourit-elle. Mais c'est forcément Antoine, non ?
— Forcément Antoine ? s'étonna Marion.
— Lui et Annie vont prendre des tours de garde. Il paraît qu'il était décidé – et plus sûr – qu'Antoine dorme avec toi.
— On dirait que Livaï ne l'a pas dit, songea Rebecca. »
Toutes deux la dévisagèrent avec stupéfaction : son visage élégant afficha une mine surprise. Elle a parlé. Pour la première fois, depuis le « mamans » de Historia... « On doit y aller », sortit d'ailleurs le Livaï en question. « Marion, tes médicaments. »
Si son air agacé ne l'impressionnait pas pour deux sous, elle débarrassa vite le plancher. Elle se retrouva bien vite dans ses couvertures, coincée entre le mur, la paillasse la plus haute du lit en hauteur et un Antoine qui n'empiétait pas sur son territoire.
Elle dut fixer son dos plusieurs minutes pour se rendre compte de l'insolite de ce comportement.
Le silence était de mise, ici. Il enfumait tout de la chambre et ses quatre double-matelas empilés deux à deux ; la fenêtre elle-même, ouverte sur une dernière nuit de décembre, ne parvenait pas à le chasser. Isaac dormait profondément, Annie restait éveillée pour son premier tour de garde, Livaï ne parvenait pas à somnoler. Pour Marion, parler était hors de portée. Alors, comment diable demander à son ami ce qu'il se passait ?
Elle lui tapota l'épaule en dernier recours : il se retourna quelques instants plus tard. Ses yeux clairs, loin d'être endormis, manquèrent de percer le sien. Il ouvrit la bouche, resta muet, détourna le regard, pinça ses lèvres fines, laissa ses longues mèches cacher son visage, l'étreignit enfin. Son souffle se coupa dès qu'elle se retrouva lovée contre lui.
Lui non plus, après tout, ne pouvait pas parler. Que voulut-il dire, en la serrant dans ses bras ? Elle entendait sa respiration irrégulière, et sentait la chaleur que l'alcool extirpait de son corps. Peu importe. Je crois. C'est confortable, après tout. Je crois... Elle se le répéta encore et encore. Elle aurait dû être habituée à une telle proximité. Mais le con a pris quoi, quatre ans... ? pensa-t-elle, les dents serrées.
Et elle en avait gagné neuf. Deux chez les américains, cinq chez la Résistance... Et encore deux ici. Difficile de se dire que j'ai vingt-six ans. Je ne sais même pas quand est-ce que je pourrai fêter mon anniversaire. Je ne connais pas mon âge exact. Tout un pan de mon identité s'est volatilisé...
Elle tira sa couette jusqu'à sa tempe et enfouit la partie intacte de son visage dans son oreiller. Elle se retrouva face à Antoine, dont les traits affinés par l'âge et la musculature guerrière témoignaient cruellement du désastre qu'elle avait causé.
Et le pire, dans cette histoire, était qu'elle se sentait bien. Le biceps du Chaillot était confortable. Il alla jusqu'à mettre ses cheveux d'un bon mètre de long derrière son oreille, passer sa main dans le dos de la scientifique et le caresser machinalement de son pouce.
Chacun de ses cercles entre les omoplates de la jeune femme l'endormait un peu plus. Puisque cette situation dépassait le naturel, elle glissa ses doigts dans la nuque douce d'Antoine. Ses paupières s'alourdissaient. Elle était hypnotisée par la chaleur de la peau de l'autre, et son emprise tant solide que souple, et leur proximité manquée, ou inédite, elle ne le savait pas.
Les joues du combattant rosissaient, constata-t-elle mollement ; puis, elle se laissa pour de bon tomber dans le sommeil.
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