De l'autre côté du front - Partie 2

Gorge de la Bode, chaîne montagneuse Le Harz, ouest de l'Europe, 15 avril 853

Reiner étudiait, les paupières basses, le versant escarpé de roche, d'herbe et d'arbres s'étalant sous ses pieds. Lui et Billy étaient arrivés dans les montagnes une semaine plus tôt, accompagnés d'une tente, de haches, et de ressources vitales. Dans leur sac de voyage, le brun avait habilement glissé l'équipement tridimensionnel de l'américain ; cependant, aucun monstre ne polluait la vallée.

Il pouvait pleinement profiter de l'air frais. Au-dessus de lui, les pins bruissaient sous un vent calme. Leur ombre dansait sur la terre, et quelques animaux secouaient les buissons et les ronces alentours. Tout était si doux qu'il percevait même l'eau de la rivière couler avec douceur, là, tout bas. Si doux...

... s'il ne comptait pas Billy, qui se plaignait derrière lui.

« Je l'ai dit, que le sol n'était pas assez plat », grommelait-il. « J'ai mal au dos toutes les nuits. Ne te plains pas si tu me sers de matelas ! » Le blond se contenta de lever une main. Le bougre ne le savait pas, mais on l'utilisait déjà comme peluche dans son sommeil. Puisque Reiner le remettait toujours à sa place initiale, il ne comptait pas lui dire « tu tentes déjà de le faire ».

« Je suis sûr que si on continue un peu à l'est..., reprit Billy.

— On a déjà tout installé, fit remarquer le semi-géant, et déplacer notre campement est compliqué.

— Tu peux le faire sous forme titanesque, à la fin !

— Je peux éventuellement aplatir un terrain..., songea-t-il.

— Vraiment ?!

— ... mais il sera inégal.

— Bon sang de bois ! jura son ami. Me donne pas des faux espoirs comme ça. Tu es revenu de la chasse avec du gibier, au moins ? »

Il se retourna vers le bazar qu'était leur bivouac. Abri de vieux tissu troué, feu de camp déjà en cendres, plumes d'oiseaux et touffes de crinière éparpillées partout, Billy à moitié caché derrière les pans de lin de leur dais. À l'armée, on leur aurait beuglé dessus rien qu'en laissant un poil d'animal par terre. Alors, cet état avait beau ne pas être catastrophique, il titillait toujours ce pauvre Reiner. Il voulait prendre un balai et nettoyer, recoudre les trous de leur vélum, mieux attacher leurs montures... Mais quitte à venir dans ces montagnes pour réfléchir, autant se contenter de choper un sanglier pendant que le bûcheron s'occupait du reste.

Ce même bûcheron qui se retourna, vit ce même sanglier que Reiner tenait à bout de bras, et écarquilla ses yeux bleus... désormais brillant de mille étoiles. Il se précipita vers lui, plus ravi que jamais.

« Tu as vraiment chopé ça ? Avec quoi ?! On en mange ce soir ?

— Mon équipement tridimensionnel. Si tu veux, mais ce qu'on ne rôtira pas devra tourner en viande séchée.

— Oui, de la viande séchée, approuva-t-il avec entrain. »

Sur ces mots jeta-t-il d'autres branches sur le feu de camp. Au moins était-il doué pour cela ; et, bientôt, des flammes dansantes étendirent les ombres du bois. L'air qui se rafraîchit drastiquement battit en retraite, pour laisser des bouffées de chaleur caresser les visages des deux camarades. Enveloppé dans une couverture de laine, l'américain termina son morceau de gibier, et baissa le regard par automatisme.

Une nouvelle fois, un sombre voile recouvrit ses prunelles.

« Reiner », l'interpella Billy. « Tu as réfléchi à ce que tu comptes faire ? » L'intéressé ferma les paupières, plus épuisé que jamais. Retourner chez les américains ? Rhys Reiss pouvait le punir en malmenant Gaby. Fuir le village ? Puisque des escouades le cherchaient pour sûr, celui-ci, comme bien d'autres, allait être rasé : s'il partait, tous ceux qu'il avait rencontrés allaient être tués sur place. Il n'y avait que deux fins possibles, avait-il pensé.

Et il en était toujours convaincu : rester au bourg, ou mourir.

Mais mourir allait impliquer l'aide de Billy ; car s'il devait y passer, son cadavre devait retourner à la base. Ainsi les potentielles recherches allaient-elles s'arrête, et Gaby, rester en vie. Qu'on ajoute à cela le fait que la culpabilité le dévorait un peu plus chaque jour... C'est la meilleure option. Mais... Il posa ses pupilles sur son fusil. ... est-ce que j'en aurai le courage ? Est-ce que Billy en aura le courage ? Est-ce qu'il sera capable de laisser mon cadavre, et repartir sans se faire attraper ? S'il se fait attraper, pourra-t-il tenir la torture ?

Billy avait bien parlé d'aller voir un médecin. Néanmoins, l'ancien ennemi sentait qu'il avait atteint le point de non-retour.

Les cigales bruissèrent, les buissons suivirent, les feuilles les accompagnèrent, le bois crépita, on les brisa de nouveau.

« Ne me prends pas pour un idiot, Reiner. Je ne te laisserai pas mourir. Il y a toujours un moyen de...

— ... guérir ? énonça le blond d'une voix rauque. Oublier ? Tu n'as pas connu la guerre. Je suis fatigué. J'ai été incarcéré, torturé, affamé, assoiffé ; j'ai tué, j'ai trahi. Mourir ou pas relève de mon propre choix.

— « Mourir, ce n'est pas pareil : on peut parfois penser qu'on a le contrôle dessus, mais ce n'est pas vrai. Même quand on est sur le point de se suicider, à la dernière seconde, il y aura toujours du regret. Ce sont les autres, les accidents, les catastrophes, les guerres, les maladies, ou notre souffrance, qui nous tuent. Et notre souffrance, ce n'est pas nous. Donc, non, je ne te laisserai pas mourir », trancha Billy. Tu te souviens de ça ? »

Reiner écarquilla les paupières. Ce discours le frappait en plein bide, sa respiration s'en était coupée, il en serait tombé par terre. Pourquoi ? De tels mots étaient terriblement familiers. D'où venaient-ils ?

Puis, en voyant l'air tant sérieux que peiné de Billy, ses lèvres s'entrouvrirent avec lenteur. Il parvint à parler de nouveau, malgré sa gorge serrée au possible.

« Quand on s'est rencontrés ? Alors que j'avais de la fièvre... ?

— Pointe une erreur dans ce que j'ai énoncé. »

Le blond déglutit avec difficulté. Avait-il le contrôle sur ses émotions ? Pas durant ses instants de folie. Et ils me poussent à vouloir me tuer. Pouvait-il regretter son suicide à la dernière seconde ? Son coffre se tordit brutalement. Il n'avait qu'à s'arrêter là. Je voudrais y passer depuis des mois... mais, lorsque cette exploratrice a voulu m'achever, je l'ai évitée...

Ce geste était plus parlant que tout le reste. Ce fait lui explosa à la face si violemment qu'il porta encore ses mains chevrotantes à son front brûlant et suant. Il était déchiré de l'intérieur. Convaincu qu'il souhaitait se donner la mort, puis raisonné par ses actions. Il avait fui son trépas jusqu'à s'évanouir : était-il fou au point de revenir sur un tel périple ? Non.

L'admettre était plus que douloureux, mais Billy avait raison. Un poids immense tomba sur ses épaules, contracta ses entrailles, perça son crâne... pour disparaître d'un coup. Il serra les dents, le souffle haché.

Les larmes qui suivirent ne ressemblèrent en rien à toutes celles qu'il avait connues auparavant.

Un mouchoir en tissu vola jusqu'à lui : il le chopa avec honte, pour se tourner vers les chevaux. Que Billy le voie en train de beugler était une chose ; de pleurer, une autre. Il avait l'impression de ne pas en avoir le droit, peut-être à cause des monstruosités qu'il avait commises ou de la morale que l'armée leur plantait dans le crâne. Armin avait pleuré, Eren avait pleuré, Conny et Jean et Daz avaient pleuré ; mais eux, américains, étaient étouffés par une culture bien plus machiste, réalisait-il désormais.

J'en envierais les Divisions, si les États-Unis ne les attaquaient pas... et il bloqua sur ses seules pensées. « Les États-Unis », pas « nous. » Pourquoi ? Pourquoi ? Il s'en sentait déjà extérieur ? Une blague, si sordide qu'il laissa échapper un rire sec.

« Reiner ?

— Protéger le village, énonça celui-ci. »

Je tomberai peut-être sur des camarades..., pensa-t-il, l'œil rond et le cœur compressé. Mais tant que ce sont des fantassins, tant que je ne tombe pas sur Peak, Porco, Sieg ou Gaby, je peux les écraser. Il se moucha un coup, les yeux brûlants. Armin avait pleuré, Eren avait pleuré, Conny et Jean et Daz avaient pleuré ; mais eux, américains...

Non. Le souvenir des larmes désespérées de Marco, de celles de Bertolt et des siennes le frappèrent en plein bide. Marco, il avait tué Marco, il avait tué Jean, un cadavre déchiqueté et un autre égorgé, pourquoi, avait-il perdu l'esprit ?, oui, il avait perdu l'esprit, pour de bon.

Avait.

Avait...

Alors que Billy inspirait derrière lui, il leva sa main et se mit une violente claque. « Reiner ?! » s'écria le brun. Il se leva d'un bond et courut vers lui ; l'intéressé se retourna, les épaules basses. L'un s'arrêta donc, l'autre étudia les flammes dansant devant lui. Était-ce la fumée qui rendait sa gorge sèche ? Toujours fut-il qu'il se fit violence, sous le regard ahuri de son ami.

« Je vais protéger le village. »

***

Base américaine ouest, 1er mai 853

« Les escouades n'ont toujours rien donné. » La voix basse de Peak heurta Gaby de plein fouet. Mais elle eut beau écarquiller les yeux, ils se baissèrent bien vite. Et ses épaules aussi, et son menton aussi. Ces cinq derniers mois, après avoir laissé grandir sa fureur, elle perdait de plus en plus l'espoir de revoir le seul membre de sa famille.

À cause d'Annie..., se répéta-t-elle. À cause d'Annie... Son second combat contre Eren lui revint brutalement à la face. Et je ne suis pas tombée contre elle. C'est elle que je veux tuer. Eren... Eren était un ennemi, mais, à côté de la blonde, il n'était rien.

Elle sentit tout juste les regards lourds de Porco et Peak peser sur elle. Elle s'était cristallisée dès qu'ils étaient venus la chercher à Shiganshina : elle effleurait tout juste le fait qu'elle avait été en tort, à foncer ainsi dans le tas. Du reste, sa haine nécrosée était tout à fait justifiée. Non seulement les anarchistes qu'elle avait en face tuaient leurs camarades depuis un siècle, mais en plus...

Non. Je ne sais pas. Je veux juste... revoir Reiner. Tuer Annie. Annie. C'est à cause d'Annie. Et rien d'autre. « Quand est le prochain assaut ? » demanda-t-elle d'un ton mort.

À sa grande surprise, ce fut la voix de Falco qui s'éleva.

« Ce n'est pas encore planifié, lui rappela-t-il tout bas.

— Qu'est-ce que tu fais là... ? »

Elle le vit du coin de l'œil reculer légèrement. Autrefois, ils étaient rivaux. Ensuite, il avait échoué à gérer son titan et failli mourir. Enfin, il avait tout de même été envoyé au quarante-et-unième, au cas-où. Cependant, ses entraînements ne menaient à rien. Alors pourquoi venait-il lui dire ça ?

« Il fait aussi partie de ta promotion, lâcha Porco. Il ne va pas rester aux cuisines vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

— Mais c'est un échec.

— Gaby ! protesta-t-il.

— J'ai tort ? Si tu maîtrisais ton titan, tu pourrais participer à cette guerre. Tu aurais pu protéger... »

... Reiner ? Non. Il est parti. Falco ne l'aurait pas protégé de ça. « Je n'aurais pu protéger personne », contra-t-il d'une voix basse. « Mais j'aurais essayé. »

Gaby écarquilla illico les paupières, et se leva avec rage. « T'es en train de dire que j'ai pas essayé ?! » s'écria-t-elle. Le châtain manqua de bondir de leur banc, la bouche entrouverte.

« Gaby, calme-toi ! C'est pas ça !

— Qu'est-ce que ça signifiait, alors ? siffla-t-elle.

— Même si je ne suis pas doué... j'aurais essayé de vous sortir de là. Littéralement ce que j'ai dit. »

Elle ouvrit la bouche, mais ne sut quoi répondre. Tant pis. L'autre ne cacha pas son désarroi, mais elle n'eut pas la force de régler ce conflit-ci. Autour d'elle, beaucoup de choses s'effondraient. « Donc, Reiner ne reviendra pas », souffla-t-elle. Le silence qui suivit retourna le poignard planté dans sa poitrine.

Elle commença à se lever de la table, le regard sombre ; Falco lui attrapa le poignet de justesse. Si elle se dégagea d'un geste sec, les prunelles égéennes de l'autre s'emplirent d'une insistance incertaine.

« Qu'est-ce que tu veux... ? hésita-t-elle.

— Demain, on s'entraîne ensemble ? »

Question qui la prit de court. Du coin de l'œil, elle vit Peak acquiescer, comme si le jeune garçon avait pris une initiative pertinente. « Tu pourras t'entraîner contre moi aussi », ajouta-t-elle. Il n'y eut que Porco pour continuer de regarder sa bouillie.

Sa bouillie. La brune avait oublié qu'ils étaient dans le réfectoire : là seulement les brouhahas alentours explosèrent-ils à ses tympans. Elle se rassit lourdement. Elle le savait, ces trois-là tentaient de lui remonter le moral. Mais ce n'est pas vous qui avez perdu votre frère...

Et pourtant, elle ne protesta pas. Peak et Porco, elle les connaissait bien, pour avoir combattu à leurs côtés au Moyen-Orient. La première était compatissante ; le second, irritable, mais sans mauvaises intentions. Était-il temps qu'elle ouvre les yeux ? Oui. Elle était si fatiguée qu'elle envisagea s'ouvrir les yeux. Ouvrir les yeux sur cette situation. Ouvrir les yeux. Ce n'était pas bien compliqué.

Reiner avait fui cette guerre car c'était trop pour lui. Gaby ne pouvait pas le qualifier de lâche comme Porco le faisait, elle en était incapable. Quelque chose avait dû se passer, dans les Murs. Elle connaissait peu le jeune Braun, mais s'y était attachée si vite... Elle ne pouvait pas analyser son comportement, sans pour autant rester aveugle à sa souffrance. Était-il mieux, là-bas ?

Il devait servir la cause des États-Unis d'Amérique... Pourquoi... ? Cette guerre est aussi horrible que ça ? Les Murs lui ont fait quelque chose. Oui, j'ai juste à les détruire. Cette idée la heurta comme si elle la découvrait tout juste. Elle avait juste à les détruire. Son regard s'assombrit drastiquement : sur sa face se grava une détermination et une haine sans nom.

Et dans son esprit, Annie.


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