A la nuit tombée - Partie 3
Une heure plus tard, à l'imprimerie Shallwoods
Dans le vaste bâtiment, usuellement vide et silencieux à cette heure-là, circulaient de nombreux soldats des trois corps d'armée, qui gardaient la place avec attention. Ils avaient pris l'entreprise d'assaut quelques heures plus tôt, à pas de loup ; elle leur servait désormais de repère. Plus que ça, elle serait la clé des évènements qui allaient se dérouler cette nuit-là.
Des ingénieurs tout juste réveillés par le raffut étaient penchés sur les vieilles et grosses imprimantes mécaniques, replaçant quelques pièces et prenant de rapides notes, sous les yeux attentifs des militaires.
Ils avaient bien pris garde de ne pas les brusquer : ils devaient les avoir dans la poche, ou tout leur plan s'écroulait. Lorsqu'ils les avaient sortis de leur sommeil de plomb, ils leur avaient aimablement servi un thé, quelques biscuits, et les arguments qui justifiaient un tel coup d'état.
Ces gens étant les premiers touchés par les conneries du gouvernement, il n'avait pas été compliqué de les convaincre et de les mettre au travail, se disait Ymir en les observant, adossée à une poutre métallique d'un air blasé. Elle bailla longuement et observa les lames qu'elle tenait dans ses mains.
« Quelle ironie, ricana-t-elle. Voilà qu'après avoir bataillé contre les ennemis, on se retourne contre nos alliés.
— Tu es de mauvaise foi, Ymir, rétorqua Historia à sa gauche. Tu sais parfaitement pourquoi c'est nécessaire.
— Bien évidemment que je le sais. La situation me fait juste rire. Regarde-les, ces types des Brigades Spéciales, obligés de nous blairer... On dirait qu'ils arrivent pas à lâcher une caisse.
— Gardez le silence. »
Un grand blond au visage grave, certainement officier à la Garnison, venait d'arriver à sa droite, par la porte qu'elles gardaient. Au vu de son air, il n'était pas ravi du tout. Ymir le salua sans grande conviction, retenant de justesse de répliquer, et il partit droit vers son supérieur, Dot Pixis.
« Hannes, l'entendit-elle, du nouveau ?
— Cinq sont en fuite, répondit l'autre en serrant le poing. Dans Stohess.
— L'impression a déjà commencé... Et la publication doit se faire dans une heure... »
Il réfléchit un long moment, et fit volte-face, faisant voler son long manteau militaire. « Je vais chercher Erwin et Naile. » La brune regarda, les yeux plissés, les trois chefs se réunir et discuter à voix basse.
Le blond suggéra immédiatement quelque chose, que le commandant des Brigades contesta ; après un échange de sourcils froncés, ce dernier parut convaincu, et le major reçut également l'approbation du chauve. Ils partirent donc chacun de leur côté.
Pixis partit voir Rico et un autre soldat, Naile s'approcha de Marlowe et Hitch à qui l'exploratrice avait brièvement parlé, et Erwin marcha vers elle, impassible. « Historia, Ymir, Jean. Partez avec les soldats désignés. Vous devez rattraper les fuyards. Vous serez sous le commandement du chef d'escouade Rico. »
Les intéressés le saluèrent et rejoignirent la petite femme au regard acéré. La plus grande claqua sa langue contre son palet ; voilà qu'elle se retrouvait avec l'autre tronche de cheval. Quoique, depuis les évènements à Shiganshina, il s'était encore calmé. Elle devrait pouvoir le supporter pour cette mission-là, tant qu'il ne reluquait pas Historia avec ses petits yeux de fouine.
Ils partirent donc dans la nuit noire et glaciale, prenant garde à ne faire aucun bruit. Ils déambulèrent dans les rues vides et sombres de Stohess pour arriver dans une petite impasse. La brune leva les yeux ; le ciel était couvert, et aucune lumière ne pointait.
« Bien », chuchota leur supérieure, sourcils légèrement froncés. « On se sépare. Vous, du Bataillon, partez inspecter le sud de la ville. Ceux des Brigades, le nord. Il y a déjà le caporal-chef Livaï à l'est, accompagné d'Armin et de Mikasa. Je m'occupe de l'ouest avec mon soldat. Soyez les plus silencieux possibles, restez groupés, et dès que vous trouvez quelque chose, faites un bruit de chouette assez fort. Ça résonnera dans toute la ville, de toute manière. »
Ils acquiescèrent. « Si vous pouvez les choper, faites-le, mais pas s'ils sont en surnombre. Vous devez être plusieurs pour chacun d'eux. Ce sont des élites », rappela-t-elle. « Compris ? » Ils acquiescèrent, et elle tourna les talons. « Bien. C'est parti. »
Le sud de la ville... Jean partit en avant, suivi des deux autres. « Bordel », marmonna-t-il. « Ces types sont des élites, hein... Si on se fait attaquer, on n'a aucune chance... » Historia pinça ses lèvres roses.
« Vous deux, vous savez vous défendre.
— Pas au point de rivaliser avec eux, grogna-t-il. Mais bon, si Erwin nous a choisis, c'est qu'il doit nous faire confiance, hein ? Il faudra quand même essayer... Mais c'est de la folie...
— Arrête de flipper, lopette, ricana la brune.
— Quoi ?! s'énerva-t-il en se retournant. C'est qui que tu traites de lopette, là ?
— Certainement pas Historia, même elle garde son calme, continua-t-elle vicieusement.
— Ymir ! protesta fermement celle-ci. »
L'intéressée serra les dents. Ça y est, elle était déjà piquée au vif. Toutefois, elle parvint à se calmer un peu lorsque la blonde posa une main douce sur son bras. Elle a raison, s'avoua-t-elle à contrecœur. On n'a pas des merdes en face de nous. Si ce connard fout le bordel... Je ne dois pas suivre.
Le connard en question soupira et joua nerveusement avec les manettes de commandement de son équipement. Ils cherchèrent un long moment, sinuant dans les rues vides de la cité et sursautant à chaque bruit. Elle-même sentait son pouls s'emballer lorsque son amie se raidissait. Ses nerfs étaient à fleur de peau ; le contexte était des plus dangereux, et il fallait que cette putain de major la pousse, elle, là-dedans, alors qu'elle savait à peine se battre.
Subitement, Jean leva une main : elles s'arrêtèrent net. « Il y a quelque chose », murmura-t-il. Tous les trois se turent, prêts à bondir à tout moment, et Ymir parcourut de ses petits yeux marron la minuscule place entourée de hauts bâtiments dans laquelle ils se trouvaient.
Bientôt, le bruit de pas sur les toits lui fit lever le regard. Ils étaient aussi légers que ceux d'une souris. « Ils sont trois ? » souffla discrètement Historia, son petit visage reflétant une certaine inquiétude. Son amie serra les dents pour donner un coup de coude à Jean.
« On fait quoi, là ? cracha-t-elle à voix basse.
— Le bruit de chouette, siffla-t-il. Historia, tu es douée pour ça. »
Elle hocha la tête et mit ses mains en porte-voix. Sa bouche s'entrouvrit ; mais avant qu'aucun son n'en sorte, quatre ombres se jetèrent sur eux, et les envoyèrent balader. La blonde se fit immédiatement immobiliser dans un cri.
Le cœur de la plus grande rata un battement, et la colère bouillonna en elle. Elle prit le bras du type qui essayait de l'agresser et le tordit, ne prenant pas la peine de s'occuper de sa défense. Elle se prit un grand coup dans le dos, qui lui coupa le souffle ; la joue écrasée à terre par une semelle dure, elle ne put que regarder, enragée, la petite se faire malmener par un enfoiré de première qui faisait trois fois sa taille.
Elle jeta un œil à Jean. Deux personnes étaient sur lui. Il parvint à lutter un moment, et entailla même l'un d'eux, lui arrachant un cri. Putain, qu'il s'en débarrasse vite-fait, ragea-t-elle intérieurement. Malheureusement, ses capacités de combat au corps à corps se retrouvèrent vite limitées par le niveau de ses ennemis.
C'est ainsi que les trois explorateurs se firent traîner sans ménagement, incapables de parler, incapables de lutter ; ils firent simplement face à la situation merdique dans laquelle ils se trouvaient, cherchant un moyen désespéré de s'en sortir.
« Descendez les deux dadais », lâcha alors l'un des inconnus. Elle vit Historia pousser un gémissement, ses grands yeux bleus tournés vers elle. Ils reflétaient un désespoir sans nom : sa poitrine se tordit à cette vision. Il est hors de question que je la laisse seule !
Son agresseur leva sa lame vers elle, et elle plissa les paupières. Désormais, son but était aussi clair que de l'eau de roche. Je dois la protéger à tout prix. A l'instant où il l'abattit, elle avança son épaule à la place de son cou ; l'arme s'y planta en profondeur dans une éclaboussure vermeille.
C'est tout comme si je me l'étais infligée moi-même, sourit-elle. Du moins s'en convainquit-elle, et une bourrasque phénoménale d'énergie parcourut son corps. Un éclair aveuglant la foudroya ; sa forme titanesque s'éleva dans un hurlement sourd. Elle ouvrit la gueule et n'attendit pas plus pour se jeter sur le connard qui retenait son amie.
Tous paraissaient si minuscules qu'elle se retint difficilement de rire. Était-ce ce qu'avait ressenti Annie en massacrant toute l'aile droite de la formation de la 57ème Expédition extra-muros ? Elle avait l'impression d'écraser des fourmis, bien que celles-ci la piquèrent un peu.
Elle souleva sa première victime par le manteau et la broya dans sa main, ne lui laissant pas même le temps d'hurler. L'un d'eux fit l'erreur de lâcher Jean pour se jeter sur le monstre qu'elle était devenue ; le châtain en profita naturellement pour se dégager, foutre un coup dans les boules de celui qui le retenait encore, et tracer une profonde entaille dans le dos du second qui allait passer à la manœuvre tridimensionnelle.
Elle lui laissa le loisir de les achever pour se tourner vers le restant... Qui venait d'être plaqué à terre par une Historia hors de ses gonds. « Sale con ! » s'époumonait-elle. Elle profita de son bref désarroi pour lui mettre un couteau sous le menton.
Elle l'égorgea dans une pluie de sang, qui tâcha ses mains et sa chemise sans même qu'elle n'y jetât un regard. Elle est devenue plus douée que ce que je pensais, pensa la brune, soufflée. Elle se sentit alors déconnectée de la masse gigantesque qu'elle contrôlait.
Le changement de corps fut brutal. Le monde, soudainement si grand, tourna un long moment autour d'elle lorsqu'on tenta de la relever. Elle tenait à peine sur ses jambes ; il allait lui falloir une dizaine de minutes pour se remettre de sa transformation, qui lui avait pompé déjà tant d'énergie.
« Il faut qu'on débarrasse le plancher », la hâta le soldat. « Les gens commencent à sortir... » En effet, des lumières s'allumaient, et des voix paniquées s'élevaient. Un autre titan dans Stohess, ça n'allait pas faire bonne impression, mais Ymir s'en foutait royalement ; même si leur petite révolution était fichue, Historia était, elle, saine et sauve.
Celle-ci la porta doucement et passa à la manœuvre tridimensionnelle, imitée par Jean. Traversant la nuit noire et agitée, ils arrivèrent rapidement à Shallwoods. Les journalistes et les ingénieurs étaient partis ; les affiches étaient en train d'être placardées. A peine franchirent-ils le pallier de la porte que Livaï déboula, la plaquant contre un mur.
« Pourquoi tu t'es transformée ? » demanda-t-il, un air effrayant sur le visage. Irritée, elle claqua sa langue contre son palais. Il lui avait été strictement interdit d'utiliser ses pouvoirs, sauf en cas d'urgence.
« On était pris au piège, s'interposa la petite.
— Je t'ai pas sonn... Eh, qu'est-ce que tu as aux doigts ? »
Tous baissèrent le regard vers ses mains. Ses index avaient été tout bonnement et simplement tranchés en deux. Dents serrées, traits crispés en une grimace de douleur et larmes aux yeux, la jeune fille tenait brutalement ses moignons.
« Va à l'infirmerie, ordonna immédiatement le caporal-chef. Jean, tu l'accompagnes. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?, lui jeta-t-il.
— Comme elle l'a dit, siffla l'intéressée en tentant de dégager la main forte qui l'étouffait à moitié. »
Elle lui raconta brièvement les faits, et il la lâcha enfin. Elle s'écroula au sol, passant un doigt sur son visage déformé et rougi. Ils étaient dans la merde, elle le voyait dans l'expression sombre du petit homme.
Il n'ajouta rien de plus et tourna les talons pour aller chercher les trois chefs de corps. Putain... Un mal de crâne affreux la prit aux tempes, mais elle l'ignora superbement et se releva, les jambes flageolantes. Elle retint de justesse un haut-le-cœur. Historia... Pourquoi est-ce que ses doigts ont été coupés...?
***
Quelque part dans le mur Rose, 17 janvier 851
Hansi se releva avec difficulté de la couchette dans laquelle elle était allongée. Elle se trouvait dans une tente, en pleine montagne ; là où devaient se réunir les trois corps d'armée une fois leurs manigances accomplies.
Elle savait que des soldats des Brigades Spéciales avaient placardé des affiches dans toutes les cités de périphérie des Murs, Maria mis à part. Non, le coup de génie d'Erwin et de Pixis avait été de sauver les journalistes suspects des griffes de la brigade anti-personnelle du centre, se mettant ainsi la plupart des journaux dans la poche, mis à part les plus conservateurs.
Avec ce qu'ils y avaient inscrit – des copies des restrictions de publication, une lettre ouverte à la population sur les réelles menaces qui pesaient sur eux, et une dénonciation du réel objectif de la brigade de Mitras au travers de l'enlèvement de Marion – les choses n'avaient pu que bien se passer, et désormais, le Bataillon et un morceau de la Garnison et de la police militaire devaient être en route pour le repère qu'ils s'étaient implantés ici, au milieu de rien.
Elle y était allée à l'avance, accompagnée de Moblit et de Nifa. Sa blessure au pied allait un peu mieux, et on lui avait rapidement fabriqué un pansement pour son moignon, en attendant une prothèse qui lui permettrait de reprendre la manœuvre tridimensionnelle, et qu'elle avait commencé à confectionner avec Armin.
« Chef », l'appela son subalterne en passant la tête par la tente. « Ils arrivent. » Elle hocha la tête, positionna ses lunettes sur son nez, attrapa ses béquilles et boita jusqu'à l'extérieur, inspirant une grande goulée d'air pur et glacial.
Devant elle s'étalait une vaste vallée immaculée, au fond de laquelle cheminait une rivière d'eau claire qui descendait des sommets des montagnes. Presque tout était recouvert d'une neige épaisse ; ils n'étaient pas montés très haut en altitude pour éviter les soucis de l'hiver, et le campement allait de toute manière s'étendre jusqu'en bas.
Heureusement pour eux, des chemins étaient déjà tracés, et ils avaient bien pris soin, avec les quelques autres soldats présents, de les dégager dès que le besoin s'en faisait ressentir. Ainsi arrivait une armée d'innombrables points noirs dans une mer de blanc.
Une demi-heure plus tard, Livaï arriva à sa hauteur, suivi d'Erwin. Le premier descendit de son cheval noir pour l'attacher à un arbre voisin, et s'approcha d'elle, la lorgnant de pied en cap. « Ton pied ? » finit-il par demander, le nez froncé.
Elle haussa les épaules. « Ça cicatrise. » Il la dévisagea un moment, pour croiser les bras.
« Du nouveau ? questionna-t-elle.
— A part Ymir qui a foutu la merde... Une branche des Brigades a rejoint le gouvernement, renifla-t-il d'un air peu aimable. Naile Dork est resté là-bas. On suppose qu'il va se faire exécuter.
— Et la population ?
— Aucune idée. On a laissé des espions chez nos nouveaux meilleurs amis, lâcha-t-il. Un type des Brigades, qu'est-ce que c'est que son nom ? Marlood ? Mar-quelque chose. Avec une fille, Hitch, une peste mais qui devrait bien se tenir pour cette fois. »
Hansi eut un petit sourire.
« Tu lui as fait quelque chose, je suppose ? le taquina-t-elle.
— Imbécile. Il fallait bien que quelqu'un lui secoue les puces. Elle était en train de devenir une vraie bourge, tu me vois sérieusement laisser ça en plan ?
— Ah ça, non, rit-elle, accentuant l'air ennuyé de son interlocuteur. Enfin... reprit-elle plus sérieusement. Quel est le plan, maintenant ?
— Une tasse de thé, jeta-t-il en entrant dans sa tente. »
Il en sortit immédiatement. « Une tasse de thé dehors », rectifia-t-il, un air dégoûté sur le visage. Ils se firent donc de la boisson chaude, et Mike et Erwin les rejoignirent, manifestement fatigués.
Ils s'installèrent sur des bûches de bois servant de banc de fortune. « On reste ici pendant quelques jours », expliqua le grand blond. « Jusqu'à ce que Marlowe et Hitch nous fassent signe. » Les autres acquiescèrent, et tous les soldats commencèrent à s'activer, montant des tentes et rassemblant du bois.
Bientôt, la nuit tomba, et ils dégustèrent les rations sans goût de l'armée autour d'un feu. Hansi partit vite se coucher, tout aussi fatiguée et la cheville douloureuse ; mais l'espoir pointait en elle.
Une fois ce gouvernement renversé, ce sera à notre tour de jouer nos cartes face aux ennemis.
Lien vers l'image : https://www.deviantart.com/minnoux/art/Iron-608809239
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