Chapitre 4

Leila se jette sur elle et la frappe de toutes ses forces, mais ses coups n'ont aucun effet si ce n'est celui de faire rire l'usurpatrice.

- Vous m'avez volé mon corps ! sanglote la jeune femme après avoir repoussé Amélie de dépit.

- Chacun son vol ! s'exclame Amélie en continuant à ricaner. A présent ton corps est à nous, et nous comptons bien en profiter à tour de rôle.

- Profiter de quoi ? Vous avez la liberté, la possibilité de faire tout ce que vous souhaitez !

- C'est là que tu te trompes, nous ne sommes pas libres. Au contraire. Bien sûr au début tout est exaltant, on traverse les murs, on vole... Mais le jour où ça ne t'amusera plus, tu commenceras à te rendre compte de ta véritable condition. Nous sommes des spectres, invisibles et inaudibles pour les mortels, incapables de toucher quoi que ce soit. Nous existons sans exister, nous ne savons même pas si nous mourrons réellement un jour. Immortels et inutiles, voilà ce que nous sommes !

- Mais vous n'êtes pas les seuls fantômes, vous pouvez vous rassembler pour tromper l'ennui, non ?

- La plupart des esprits vivant dans ce monde ne sont pas fréquentables. Ils deviennent aigris et agressifs avec le temps, ils s'enferment dans leurs souvenirs et ne s'intéressent pas aux autres esprits.

- Mais tu as bien rencontré Matthieu ?

Un sourire tendre éclaire le visage fin d'Amélie.

- Matthieu est l'exception. Il faut dire qu'on est morts au même moment, dans un accident de voiture.

Son regard s'assombrit.

- Je n'aime pas trop parler de ça...

- Mais et moi ? C'est le sort que vous me souhaitez ?

- Désolée pour toi, mais l'occasion fait le larron comme on dit. Cela fait plus de 50 ans que nous errons sur Terre, alors nous méritons de vivre à nouveau, même si c'est par intermittence...

- Il n'y a pas d'autres corps vides disponibles que vous pourriez squatter ? La voix de Leila se fait suraiguë.

- Malheureusement nous avons déjà essayé. Les personnes dans le coma, par exemple. Et ça n'a jamais marché, car leurs corps n'acceptent plus d'esprit, comme si la mécanique était grippée. C'est la première fois que ça marche !

Leila tente alors d'étrangler la jeune femme par la pensée. Elle mobilise toute sa rage pour y parvenir, mais Amélie ne semble pas du tout affectée.

La colère la quitte lorsqu'elle regarde à nouveau son corps s'animer devant elle. Matthieu le pilote à présent à travers la pièce. Il ouvre le frigo de la cuisine et prend une cannette de bière. Ce qui lui manquait le plus, c'était la nourriture ? Elle aurait la nausée si elle avait encore un estomac. Maintenant qu'elle s'en trouve dépossédée, son enveloppe charnelle lui manque terriblement. Dire que tout à l'heure elle était heureuse de s'en être débarrassé. Quelle ironie !

Elle commence à ressentir ce qu'Amélie décrivait : la nostalgie. Ce monde parallèle perd tout ses attraits soudainement. Les visages de ses parents, ses sœurs, ses amis défilent à toute vitesse devant elle. Jamais plus ils ne la verront, si elle reste comme cela. La colère revient en elle comme une flamme qui embrase son âme. Amélie devine ce qu'elle va faire et murmure, incrédule :

- Tu n'oseras jamais....

- On parie ?

Réplique Leila alors qu'elle se jette en avant et plonge dans son corps, qui est en train d'attraper un paquet de bonbons dans le placard au dessus de l'évier. L'action se déroule si vite que ni lui, ni Amélie, n'ont le temps de réagir. Elle ferme les paupières de son esprit, de toutes ses forces. Quand elle les rouvre, la peur au ventre, elles sont faites de chair et c'est un soulagement intense. Elle sent son cœur frapper sa poitrine, ses jambes qui la portent et la chaleur de l'air qu'elle respire. Des larmes coulent sur ses joues tandis qu'elle se laisse tomber à terre. Le froid du carrelage de la cuisine contre ses genoux réchauffe son esprit. Elle caresse le sol du bout de ses doigts, dans un état second. Elle est vivante.

Et demain elle cherchera un nouvel appartement. Pas question de vivre avec des esprits frappeurs !

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