PDV Aaron :
Le week-end pointe enfin le bout de son nez, mais les idées que j'en avais volent en éclats, dehors, il pleut des cordes. Je pousse un bref soupir, choisis de ne pas m'apitoyer sur l'inévitable et descends les marches principales en courant. Alors que je traverse le parking en direction de ma voiture avec l'espoir de ne pas y arriver trempé, je ralentis en voyant la silhouette d'une jolie blonde appuyée contre le coffre. Un sourire apparaît au coin de mes lèvres, j'accélère le pas pour la rejoindre, animé par un élan nouveau.
— Alaska ! Qu'est-ce que tu fais là ?!
Elle fait volte-face, je me heurte à son regard de glace absolument bandant qui me fait ravaler mon sourire aussi sec.
— J'attends le déluge.
Une moue agacée vient souligner son air de garce, même après une semaine, je ne m'habitue pas à ces échanges. C'était clairement le genre de choses que je n'avais pas planifié dans ma vie. En plus du défi que j'ai relevé avec elle sous le feu de l'action, je n'arrive pas à savoir si je dois faire quelque chose pour la voir perdre ou tout simplement garder de la distance pour me protéger moi, d'une éventuelle défaite.
— Ok. Je t'aurais bien donné une clope pour l'attendre, mais elle risquerait d'être foutue.
J'opte pour la deuxième option, plus judicieuse, du moins, jusqu'à ce que je sois sûr de mes sentiments. Parce qu'honnêtement, Alaska a ce regard que j'ai jamais réussi à oublier, elle a cet air bien à elle que j'ai détesté dès la première fois qu'on s'est rencontrés, ce genre de petit air qui dit «cherche pas, je te vois» et bon dieu, ce que c'est déstabilisant. Alors sur mes belles paroles qui lui font perdre son air arrogant, je continue mon avancée, ouvre la portière et me glisse derrière le volant. En plus de n'avoir servi à rien, cet échange m'aura suffi à finir trempé de la tête aux pieds. La frustration retombe sur mon front en même temps que mes sourcils se froncent pour marquer ce sentiment incontrôlé qui se propage en moi. Ça laisse le temps à Alaska de se pointer de l'autre côté de la bagnole pour ouvrir la portière.
— Aaron. En fait j'ai raté mon bus et ça me fait chier de te demander ça, mais... Tu peux me ramener chez moi s'il te plaît ?
L'expression sur son visage est trop douce pour que je lui refuse quoi que ce soit. Mon regard bloque sur ses cheveux mouillés qui ruissellent sur ses épaules, puis sur ses lèvres, entrouvertes, pulpeuses, légèrement humidifiées par les gouttes de pluie. Je pourrais lui dire de sortir de ma voiture parce qu'à cause d'elle le siège va être mouillé et puis, c'est son problème si y a plus de bus, mais au fond, j'ai envie qu'on fasse un bout de route ensemble, parce qu'après ces années de silence, j'ai besoin de connaître les raisons qui font qu'elle vient tout chambouler dans ma tête. Jusque-là, notre relation me semblait claire, mais le malaise qui m'enserre chaque fois que je la vois m'incite à penser que je n'ai pas vraiment digéré notre histoire. Et ça me fait chier d'en venir à cette conclusion, parce qu'Alaska est mon passé et ce passé, je le déteste.
— Bon t'attends quoi pour monter ?
Ces mots sortent de ma bouche involontairement, un sourire moqueur se dessine sur les lèvres d'Alaska, je me demande combien de temps j'ai gardé le silence.
— J'attendais que tu finisses de me mater, question de politesse.
Elle rit doucement, s'installe et claque la portière. Je démarre, tente de me concentrer sur ce que je fais, mais je ne peux pas nier les sentiments que sa présence ranime.
— Alors ? T'as perdu ta langue ou t'as juste plus le sens de la tchatche comme avant ?
Mon regard dévie vers elle le temps de quelques secondes, juste assez pour remarquer que son attitude n'a rien de naturel. Du moins, je ne peux pas croire que je sois le seul que cette situation mette dans cet état, c'est tout bonnement impossible. Je le sens au timbre de sa voix trop assuré, à ses regards trop indécents alors que ses doigts tapotent nerveusement le dos de son téléphone.
— Je vais pas te mentir, y a un truc que je saisis pas et ça m'énerve. Pourquoi tu reviens maintenant alors que jusque-là tu me détestais ?
Alaska n'apprécie pas que je ne rentre pas dans son jeu innocent au premier abord, mais elle ne lâche pas sa fierté pour autant.
— J'ai jamais dit que je te détestais.
— Me prends pas pour un con, en trois ans tu n'as pas manqué de me le faire sentir.
— Roh, pourquoi tu t'énerves comme ça, c'est le passé, arrête d'en parler.
Et la voilà qui croise les bras sous sa jolie poitrine en faisant mine d'être vexée comme si elle pouvait se le permettre.
— Pour quelqu'un qui n'arrête pas de l'évoquer à tout bout de champ, je trouve ça mal placé.
Silence. Enfin un espace pour souffler. Mettre un minimum d'ordre. Alaska ne sait quoi dire, elle change de position, adopte une posture plus conciliante.
— Je pensais pas qu'on en arriverait là en si peu de temps.
— Bah justement, quitte à en être là, pourquoi on en parlerait pas ?
Un deuxième silence s'impose, moins agréable. Je jette un regard en biais dans sa direction, Alaska plaque ses mains contre la vitre et fait mine de pousser des gémissements d'horreur.
— Je veux descendre de cette voiture ! Se plaint-elle faussement, avec une touche d'ironie qui lui est propre.
— Allez! C'est pas la mort, tu crois pas plutôt que t'as peur de devoir m'avouer que tu m'aimes encore ?
Je mise la carte de la provocation, avec un soupçon d'humour pour que le tout reste à la légère, comme elle a toujours aimé. Seulement, Alaska revient se placer correctement sur le siège, puis elle se penche vers moi avec ce regard captivant qui finit toujours par me mettre sur la touche.
— Et toi ? C'est ton cas ?
Elle me renvoie la balle pour éviter le sujet. A-t-elle donc des sentiments pour moi ? Je me risque à émettre cette hypothèse, rongé par le désir que ça soit vrai.
— Pourquoi ? Tu veux dire que c'est le tien ?
Alaska retombe contre le dossier du siège, laisse traîner un peu le suspense, elle aime avoir l'impression de contrôler les choses.
— J'ai pas dit ça.
— Oui, mais t'arrêtes pas de sous-entendre des trucs, je pige que dalle.
— C'est trop mignon.
Avec la pointe de son index, elle effleure ma joue en riant. J'ai horreur de ce qu'elle fait. De ce rôle qu'elle joue pour l'unique raison qu'il exerce sur moi un contrôle qui m'échappe totalement. C'est si déstabilisant de la voir à nouveau faire, que j'ai envie de voir jusqu'où elle veut mener la barque.
— De quoi ? Arrête de dire des trucs comme ça.
— Des trucs comme quoi ?
— Bah des trucs qui viennent juste emmêler les fils.
— Mais de quels fils tu parles ?
Alaska rit, se régale à m'embrouiller de la sorte en jouant avec les mots. À cet instant, c'est comme si deux années de silence n'avaient jamais existé. L'ambiance s'est décontractée. Si brusquement. Comme avant. On passait toujours du noir au blanc, de l'un à l'autre sans prendre conscience de nos propres nuances.
— Raah ! Mais de ça justement, de ce que tu fais ! Tu passes d'un truc à l'autre pour noyer le poisson !
Je hausse légèrement le ton, elle n'a pas l'air de me trouver crédible. Dans ses yeux, une flamme danse, celle du jeu. Et je suis précisément en train de cerner celui auquel elle s'adonne depuis quelques minutes. Elle se tourne vers moi avec ce sourire que je connais trop bien.
— Aaron... Quel poisson ?
Je roule des yeux, les reporte sur la route, puis sur elle. J'ai compris où elle voulait en venir, pour en avoir le cœur net, je sais d'instinct ce qu'il me faut dire.
— Alaska ?
Elle ne répond pas, je l'entends brièvement soupirer, un rapide coup d'œil dans sa direction m'indique qu'elle n'a pas lâché son sourire.
— Mmmh, joli pays.
Mes épaules se relâchent aussitôt, tout mon corps se détend à la tournure si familière que cette conversation prend.
— Jolie fille. Je rétorque alors.
Al me sourit, c'est la première fois qu'elle semble aussi sincère.
— C'était nul quand même.
Je ne réponds pas, repense à cet échange que nous avions eu en classe de sixième. Alaska s'ennuyait souvent, elle voulait jouer et ça me fascinait de la voir faire si spontanément. Aujourd'hui encore, et à force de prendre part à ses jeux, j'ai même appris à les retourner contre elle.
— De quoi ? Ton jeu ou ma superbe façon de t'aborder à cette époque ? Je lui demande, soudain bluffé par l'agréable sensation que me procure ce souvenir.
C'était bien. J'étais le seul à la comprendre dans ses jeux étranges qui n'avaient parfois pas le moindre sens et qu'elle lançait, comme ça, sans jamais prévenir ni même expliquer le but. Et elle aurait peut-être pu être la seule à me comprendre, si les choses s'étaient passées différemment.
— Peut-être les deux ?
— Peut-être. Je souffle, légèrement distrait.
Le silence refait surface, comme si Alaska venait de remarquer les lieux autour de nous.
— Aaron.. Pourquoi ça s'est passé comme ça ?
Ses paroles me prennent de court. Pourquoi les choses se sont passées comme ça ? Pendant ce qui me semble une éternité, les souvenirs du collège me reviennent, toutes les merdes que j'ai rencontrées à ce moment-là, ces questions que je n'arrêtais pas de me poser. Pourquoi ma sœur est morte ? Pourquoi ça s'est passé comme ça ? Pourquoi mon frère s'est barré ? Des pourquoi toujours des pourquoi, il y en a tellement. Pour celui-ci, je n'ai qu'une réponse.
— Les choses devaient sûrement se passer ainsi.
Je ne sais pas si Alaska suspectait la tournure des événements, mais quand je me gare pas loin de chez elle, elle ne bouge pas d'un pouce. Elle a l'air contente de pouvoir enfin me faire face, de m'incendier du regard, afin que j'y perçoive toute la colère qu'elle renferme.
— C'est pas les choses qui interagissent d'elles-mêmes, c'est toi Aaron. Toi et seulement toi.
Son ton est plein de reproches, ça m'irrite. Je n'ai pas envie d'en parler tout compte fait, parce que Alaska trouvera forcément le moyen de tout retourner contre moi.
— Écoute, ne remets pas tout sur mes épaules, je suis pas le seul fautif dans l'histoire.
— Ah oui ? Et qui a couché avec la pote de qui ?! C'est toi Aaron, c'est toi qui as foutu la merde !
— J'ai fait ça parce que t'arrêtais pas de draguer d'autres gars sous mon nez pour faire ton intéressante, alors t'as ta part de responsabilité dans ce qui s'est passé !
Je ne peux pas supporter qu'elle repousse la faute uniquement sur moi. En troisième, je me souviens parfaitement du plaisir qu'elle avait à me prendre pour un con en flirtant avec n'importe quel mec potable pour me faire rager. Alaska me cherchait et peut-être que rien ne serait arrivé par la suite si elle ne s'était pas amusée à me mener par le bout du nez.
— Quoi ? Non mais...
Elle s'interrompt, se pince l'arête du nez, puis pousse un profond soupir qu'elle accompagne d'un bref signe de la main comme pour balayer tout ça.
— Tu sais quoi, c'est ridicule qu'on s'engueule encore pour ça après tout ce temps. T'as raison, c'est du passé, on laisse de côté.
Pendant une seconde, je me demande si elle s'avoue véritablement vaincue ou si elle préfère fuir une part du passé. Peut-être que ce n'est pas le bon moment et peut-être que ça ne le sera jamais.
— Amis ? Souffle-t-elle en tendant une main raide entre nous comme pour sceller un accord qui s'avère être la seule issue possible.
Avec son autre main, elle saisit son sac, prête à partir. Si on reste sur une note négative, ça n'avancera pas dans les jours à venir, alors quitte à tenter le diable, j'espère en tirer quelque chose plus tard. J'arbore le sourire le plus vicieux que j'ai en réserve pour la provoquer une dernière fois.
— T'as pas les épaules pour ce genre de pari Alaska. On sait tous les deux que tu vas tomber sous mon charme comme la première fois, mais bon, à tes risques et périls.
J'arque un sourcil avec l'air du gars qui assure bien évidemment et plonge ma main dans la sienne. Alaska esquisse un sourire, le sourire.
— Pardon, mais, qui était tombé sous le charme de qui le premier ? Rétorque-t-elle avec cette étincelle dans le regard qui menace de me dévorer de l'intérieur.
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