L'homme qui réclame la liberté, c'est au bonheur qu'il pense.
Point de Vue Victoire — 09 février 2078
Je laissai le silence planer, lui offrant le temps de se reprendre et, pour moi, d'intégrer tout ce qu'il venait de dire. C'était intriguant de connaître toute la vie d'un inconnu. Oui, j'avouais ce n'était pas vraiment bien...
— J'ai toujours été fan de musique depuis tout petit... J'ai baigné à peu près dans tous les styles grâce à ma mère et mon père. Puis quand la loi de 74* est passée, c'était fini... On a enterré tous nos CD, vinyles, cassettes audio dans une malle sous le jardin et le monde en a fait de même. Plus personne ne devait écouter de la musique si ce n'était pas de la musique classique, les paroles avec ses textes à double sens et à messages cachés étaient bannis... Jugées comme illégales. Ça a désolé tout le monde, mais ils s'y sont faits avec le temps.
Mais pas moi... J'étais né dans une période où la bonne musique perdurait**, je ne voulais pas la perdre. Alors, à l'abri des regards, je faisais des sortes de mini-soirées dansantes avec deux, trois potes...
Il était vrai que j'avais pu mener également quelques actes de rébellion musicale mais jamais de cette ampleur. Tout ce qu'il avait dit était vrai. Je me souviens de cette période, où les policiers et gendarmes, qui étaient nos amis pour la plupart, avait été contraints de nous enlever tout ça. Toute cette bonne culture musicale. Ce jour-là j'avais pleuré, c'était juste après notre concert au Zénith avec la chorale. Je ne disais pas que la musique était ma vie, mais elle en faisait partie d'une manière prépondérante. Je chantais H 24 et écoutais de la musique tout autant. Passer à la musique classique avait été un déchirement, mais je m'y étais plus où moins faite. De toute façon, il n'y avait eu que deux options : combattre ou subir. Je vous l'avais dit, j'étais lâche. Je soupirai et je sortis de mes pensées en secouant la tête. Il m'observa et, lorsqu'il, vit que j'étais attentive, il commença à jouer avec son pendentif de bestiole décharnée et poursuivit.
— Tu sais ce qu'est la hardmusic ?
— Non, avouai-je après un moment de réflexion.
— C'est un genre musical qui prend sa source dans la musique électronique et certain tempo peuvent aller jusqu'à mille battements par minute si on veut... Je suis très fan de ce genre-là et c'était quasiment que des musiques de ce style-là qui passaient sur mes enceintes durant mes fêtes illégales. Bien sûr, ce n'est pas que de l'instrumental et des basses, ce n'est pas que de la musique, il y a des tracts, – c'est comme ça qu'on appelle les "chansons" hard– qui ont des paroles. Mais, le plus souvent, elles sont juste là pour chauffer l'auditeur ou marquer le coup. C'est comme un accompagnement si tu veux, sauf qu'au lieu d'instruments qui accompagnent les voix, ce sont les cœurs qui se conjuguent à la mélodie.
— Je suis autant, voire plus dégoutée que toi que nos musiques préférées aient été ainsi censurées. J'avais l'habitude de fredonner des airs que j'aimais bien, j'ai même été choriste... C'est quoi l'excuse qu'ils ont servi pour censurer ton genre ?
— Tu veux dire malgré les manifs qu'on a faites pour prouver que les paroles n'étaient en aucun cas là pour engager de nouveaux adhérents dans le terrorisme ? Tu l'auras compris les gouvernements avaient jugé le style beaucoup trop violent... J'ai jamais vraiment compris pourquoi, ce sont des musiques comme les autres, alors certes ça peut faire bouger, mais c'est tout quoi... Comme si des basses pouvaient faire mal !
— Techniquement ça peut, vu que ça touche le système respiratoire et cardiaque au niveau de la fréquence, intervins-je sans pouvoir m'en empêcher.
— T'as réponse à tout, un-mètre-moins-vingt, t'en ai presque chiante...
Il soupira, peiné. Au moins, il avait dit « presque », cette fois, ça voulait dire que je remontais dans son estime ? Oui, je vous voyais venir, ça me rendait heureuse de pouvoir parler tranquillement de tout ça. Avec les garçons au centre, on n'avait pas parlé de ces lois sordides. Ça nous déprimait de penser au dehors et à tous ceux qu'on avait laissé derrière nous. Or, avec Eydan, c'était presque facile de vider ce qu'on avait sur le cœur, comme si... Comme si on s'était toujours connus. J'étais sûre que vous voyez ce dont je parlais. Cette même sensation que l'on a avec son meilleur ou sa meilleure amie de toujours. Il redressa la tête, toujours son collier en métal dans la main. J'osai une question qui me taraudait depuis notre cachette en feuille.
— C'est le logo du genre, ton antilope à demi-morte ?
Il éclata de rire en levant le pendentif.
— Ça ? Non ! Déjà on ne sait pas vraiment quel animal c'est et puis, c'est le logo d'un label de DJ que j'apprécie, enfin que j'appréciai beaucoup, vu qu'il n'existe plus...
— Je t'avoue que c'en est effrayant !
— C'est le but en fait, alors oui, c'est un peu contradictoire avec ce que j'ai dit, mais c'est pour montrer un peu la violence ou du moins la puissance de la musique. Et puis un des DJ que j'affectionnais particulièrement avait un masque qui pouvait faire penser à des psychopathes des films à l'époque où eux non plus n'était pas censurés...
— Ah oui d'accord... Mais tu as continué longtemps tes petites fêtes cachées ? Tes parents étaient d'accord pour ça d'ailleurs ?
— Un jour, un de mes voisins m'a balancé aux flics et on m'a confisqué les enceintes, mon casque et tout ce qui pouvait contenir de près ou de loin de la musique... Je m'en suis sorti avec une brimade, vu que j'étais encore qu'un gosse, mais je sais que d'autres ont eu moins de chance puisqu'ils étaient adultes, ils avaient plus de vingt-et-un ans... D'autres, adultes déjà, – enfin t'es pas vraiment adulte à vingt-et-un an – n'ont pas eu ma chance... De ce qu'ils sont devenus j'ai jamais su... Mes parents, eux, n'ont jamais su que je faisais ça régulièrement, le jour où on m'a pris la main dans le sac j'ai juré que c'était la première fois et que je ne recommencerais plus jamais...
— Et tu en as refait ?
— Sans matos, c'était compliqué même si j'aurais bien voulu tu vois...
— Et c'est pour ça que tu as été enfermé ? m'empressai-je, désireuse d'avoir le fin mot de l'histoire.
Ça faisait un peu voyeuse mon attitude, néanmoins, c'était plus fort que moi et son histoire était vraiment intéressante. J'étais un peu impressionnée par ce gars qui n'avait ni l'air bien costaud ni franchement féroce, mais qui avait bravé l'autorité plus d'une fois. L'inverse de moi en somme. J'avais l'impression d'être toute petite à côté. Non ! Je voyais venir d'avance ! Je savais que j'étais petite, mais je ne parlais pas de ça. J'avais ce sentiment d'infériorité, ça me renvoyait mes propres erreurs. Pourtant, il ne se vantait pas, il semblait même regrettait avec une amertume dans la voix.
— Non... Attends un peu... J'ai pas fini mon histoire par rapport à ça... Après tout ça, ça m'a foutu dans une rage ! J'avais l'impression que tout ça était injuste ! Bon je savais que notre pays n'était pas vraiment démocratique comme ils essayaient de nous le faire gober, mais je m'en rendais compte au fur et à mesure. C'est pour ça que, du coup, j'ai essayé de faire élever ma voix dans les quelques manifestations qui se présentaient, parfois je passais dans des reportages fliqués par l'État.
— Comment ça ? l'interrompis-je, n'était pas sûre de comprendre.
— Tu vas pas me dire que tu croyais tout ce que tu voyais à la télé ?
— Non, enfin pas tout, j'ai un peu de jugeote même si ça se voit pas vraiment, hein !
— Bah voilà, les journalistes et les équipes de production sont à leur solde... Donc, ils filment et interviewent les gens selon un cadre bien spécifique... Moi, j'apparaissais toujours comme un détraqué, sorti d'un asile ou un truc du genre. Ils utilisaient de faux arguments basés sur de fausses preuves pour nous discréditer, mais je m'en foutais, j'avais pu dire les choses comme je le voulais...
— Attends, le coupai-je, ayant en tête une manifestation bien précise. T'étais dans la manif à Limoges le lendemain de la mort de Oadkageou, celle qui allait vers la mairie ?
— Oui, pourquoi ? Tu y étais aussi ?
— Je me disais bien que ta voix me disait quelque chose ! Je suis descendue du bus au moment où vous passiez Churchill, et c'est toi qui m'as parlé, mais le temps que je me retourne t'étais plus là !
— Sûrement, je ne me souviens pas de toi... En tout cas, bon nombre d'entre nous se sont faits tabasser. J'ai réussi à m'enfuir avant qu'on me choppe en flagrant délit. Parce que bon, j'en avais presque oublié que j'avais été filmé. Quel débile !
— T'as pas eu peur ?
— Peur de quoi ? Défendre nos droits ?
— Non, de mourir. Tu sais, ce qu'a fait et continue de faire le gouvernement par rapport aux opposants politiques.
— Ouais j'aurai pu, mais non. Je savais que je n'allais pas mourir, parce qu'on ne m'avait pas attrapé.
— D'accord, n'insistai-je pas. Pardonne-moi de t'avoir coupé...
— T'en fais pas, j'aurai aimé que tu le soulignes avant que je fasse plus de bêtises que ça, mais je ne te connaissais pas à l'époque... Je n'avais pas fait que des mouvements contestataires, j'avais déjà créé des groupes sur les réseaux sociaux, — avant qu'eux aussi soient fermés — pour qu'on puisse convaincre le gouvernement d'abolir la loi. Ca marchait plutôt bien, on avait réussi à rallier pas mal de gens à la cause, tout le monde commençait à trouver tout ça d'un mauvais œil. À force d'amasser des lois stupides, on finit par soulever les foules !
— Tu t'y es fait des amis ? Je sais que c'est une question bizarre, mais tu parles que de toi depuis le début, tu ne mentionnes personne d'autre, et comme tu étais seul en cellule, je m'interroge...
— Non, j'ai pas vraiment eu d'amis, ni grâce à ça, ni d'une autre façon... Mais j'ai rencontrer l'amour dessus, enfin je croyais que c'était l'amour... Du coup, tu auras compris, que j'y ai rencontré mes ex... L'une à distance puisqu'elle habitait à l'autre bout de la France qui a vite sympathisé avec moi... pour mieux se payer ma tête. L'autre, c'était au lycée, elle a fini par me reconnaître... Elle n'était pas vraiment fan du type « bad boy, » même si je n'en étais pas vraiment un. Elle a fini par me dire qu'elle en avait marre de toute cette histoire et qu'elle préférait mourir seule et vieille que jeune avec moi. Elles m'ont fait du mal, chacune à leur façon, mais c'est ce qui m'a poussé à me battre pour la liberté, finalement. Je me disais que je n'aurais pas souffert avec cette dernière si écouter de la hard ou un autre style n'était pas déclarer illégal. J'ai pensé au futur aussi... Je voulais des enfants et je ne voulais pas qu'ils subissent un monde comme celui-ci. Je me suis battu, mais il y a eu ce fameux jour où...
J'avais beau essayer de suivre, mes yeux se fermaient tous seuls. Je n'avais pas osé l'interrompre, mais je tombai presque de fatigue et j'y étais presque, je voulais savoir le fin mot de l'histoire, je luttai contre le sommeil, mais il l'avait vu.
— Si tu es fatiguée tu peux me le dire, hein ?
— Non, non, je suis pas fatiguée, je t'écoute...
Je me calai sur le lit, de façon à être couchée et plus à l'aise pour écouter mon ami. Je voulais connaître la raison de son enfermement et me laissai sur un cliffhanger comme celui-là, c'était inadmissible ! J'insistai, mais il ne poursuivit pas. Ou peut-être que si, mais que j'étais déjà endormie. Il me semblait pourtant avoir entendu un « t'es super belle. » Bizarre.
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