Chapitre 16 (1/2)

L'amour non réciproque est la malédiction infinie d'un coeur solitaire.


Point de Vue Lolita – 06 février 2078.

Daniel vint vers moi. Il s'installa sur le sofa où j'étais assise. Il semblait nerveux. Je soupirai en levant les yeux au ciel, détaillant par la même occasion la salle de repos dans laquelle nous étions, seuls. Un bar se présentait derrière une petite cuisine aménagée, tandis que le canapé sur lequel nous étions, faisait angle de l'autre côté de la pièce. Une table ronde finissait de remplir l'espace au centre. Il se rongeait les ongles. Cela faisait déjà quelques mois qu'il était dans cet état. Je pensais aussi qu'il n'avait pas vraiment fait le deuil de son frère. Je n'avais pas tout de suite cru à son décès, mais lorsque j'eus son cadavre sous les yeux...

Son père m'avait conviée à son enterrement, quelques jours après mon internement. Je crois que je n'avais pas arrêté de pleurer pour lui. Même si nous n'étions pas très amis, peut-être même un peu rivaux, puisque j'étais la meilleure amie de Victoire et, lui, son petit ami, j'avais pleuré. Pas que pour lui, pour mes amis et ma famille perdus également, dont je savais que je ne les reverrai probablement jamais. En même temps, qui me certifiait que j'allais revoir Xena, les filles, ou même mon père ?

Alors, quand Dpékan m'avait demandé de rejoindre ses rangs, je n'avais pas tout de suite accepté. J'étais en plein deuil, ce n'était pas le moment de me lier à ceux qui m'avaient fait du mal. Enfin, c'était ce que je pensais. J'avais d'ailleurs refusé tout de go. J'étais catégorique. Je ne voulais pas trahir mes amis. Or, quand j'avais appris que c'était un groupe résistant qui avait assassiné ma famille et quelques-uns de mes amis, et non le gouvernement qui m'offrait la possibilité de me venger, mon sang n'avait fait qu'un tour. Depuis, je n'avais plus jamais versé une larme. Ma rage était telle que pleurer n'aurait servi à rien.

J'avais rejoint Dpékan et ses sous-traitants une semaine après. Ils m'avaient fait faire un examen sportif et de connaissances. Ils souhaitaient savoir si j'étais apte et si j'avais plutôt l'âme d'une guerrière ou d'une dirigeante. Après un long débat dans le conseil des directeurs, ils avaient tranché en faveur d'une dirigeante. J'avais donc, sous ma gouverne, une trentaine de personnes dites « aquas » et quelques centaines de « terras », dont Daniel, qui faisait partie de la première catégorie.

Nous étions chargés de glaner des informations en infiltrant des groupes de résistants, puis, quand le fruit était bien mûr et leur pleine confiance acquise, de les traquer et de les exécuter. Je trouvais cette chasse à l'homme diablement excitante, même si la trahison ne faisait pas partie de mes valeurs.

Au contraire, pourchasser des personnes, qui étaient responsables du chaos de notre nation et coupables de meurtres de familles entières, avait un goût jouissif. C'étaient des monstres, il fallait qu'ils paient les vies qu'ils avaient prises ! Je pensais beaucoup à Xena, les filles et ma famille. Ils m'avaient laissée seule en mourant et je pensais qu'infiltrer les rangs de la milice était le meilleur hommage que je pouvais leur faire. Je souris à cette pensée.

J'aurais tellement aimé que mon père me vît maintenant, qu'il soit fier de la femme forte que j'étais devenue en l'espace de quelques mois. Certes, j'avais fini seule, mais je m'étais fait pas mal d'alliés et j'étais également crainte. Un jour, je remettrai la main sur ses recherches et je poursuivrais ses travaux en sa mémoire.

— Daniel... Arrête d'angoisser comme ça, ton stress est contagieux !

— J'aimerai t'y voir, tiens ! C'est pas toi qui vas trahir un groupe que tu as infiltré il y a plus de quatre mois !

— T'es tombé amoureux ? demandai-je en croisant les bras.

— Quoi ? Mais pas du tout !

— Tu sais que tu vas devenir terra si tu tombes amoureux d'un résistant ?

C'était en effet une règle très stricte, comme celle de ne jamais révéler notre identité au groupe qu'on infiltrait, ni leur dire ce qu'on allait faire d'eux. C'était passible d'une déclassification, voire d'une exécution pour les cas les plus gravissimes.

— Mais bien sûr que je le sais ! J'ai retenu la leçon pour Paul ! Je ne ferai plus jamais d'erreur ! Avant, moi aussi j'étais caeli...

En effet, il avait trahi son père en aidant Paul dans son sauvetage de Victoire et ça n'avait pas plu à monsieur Mylost. Ce dernier en avait informé aussitôt Dpékan et Daniel avait été alors déclassé.

— Je te tiens à l'œil, Daniel, ne fais pas l'idiot, le mis-je en garde. Tu sais que je suis capable de te dénoncer.

Il soupira. Certes, il m'avait aidé à m'intégrer ici et j'en avais fait mon bras droit, mais je n'attachais pas de sentiments affectifs envers lui. Je ne pouvais pas me le permettre. Lui, il avait été faible et avait été relégué au rang de aqua, je ne voulais pas être dans la catégorie des anonymes et de la chair à canon. Je voulais diriger, commander une troupe, être écoutée, suivie et crainte. Cette soif de pouvoir devait sûrement me monter à la tête, mais je n'en avais plus rien à faire.

J'avais tant perdu et tout était à reconstruire. Pourquoi ne pas essayer d'obtenir le meilleur de la vie, cette fois ? Je regardai Daniel, longuement, et me levai, afin de me dégourdir les jambes. Il me retint, son visage était fermé et il inclinait légèrement sa tête vers le bas, et malgré mon âge plus jeune, dans une position de soumission. J'étais habituée à ça, mais aujourd'hui j'en fus surprise. J'ouvris légèrement la bouche, mais ne parvins pas à parler.

— Tu n'as vraiment plus aucun cœur ?

— Tu es amoureux.

Ce n'était plus une question, j'en étais absolument certaine, maintenant, et je me dégageai. Il fallait que je prévienne Dpékan sans tarder. Je savais où trouver son bureau, ce n'était pas la première fois que je faisais déclasser un membre de ma division. Il reprit ma main. Je marquai l'arrêt et fronçai les sourcils. Jamais il n'avait osé me défier même s'il était mon aîné, il m'avait traitée avec tout son respect.

— Je suis amoureux, oui, mais pas d'un résistant, avoua-t-il en rougissant.

— Et tu veux que je t'aide avec elle ? demandai-je en soupirant, manquant de patience.

— Non, Lolita... C'est de toi dont je suis épris...

— Quoi ?!

Ce fut ma seule réaction. Mes yeux s'étaient écarquillés, mon battement de cœur s'était accéléré et je me tendis. Comment pouvait-il m'aimer ? Et puis, depuis quand ? Et pourquoi ? Ça ne pouvait pas être possible ! Ce n'était pas mon genre et puis, c'était mon subordonné ! Comment pouvait-il ?! Je me défis de sa prise et sortis de la pièce lentement. Marquant chaque pas comme une distance de plus entre nous. Il laissa tomber sa main le long de son corps et se fit muet.

Il devait être aussi surpris que moi de son aveu, mais cette relation ne pouvait pas exister.
Elle était plus que malsaine. J'allai dans le bureau de Dpékan. Je frappai à la porte et attendis son accord pour entrer. Il acquiesça et je tournai la poignée. Lorsqu'il me vit, il sourit. Comme depuis un certain temps. Il était devenu assez paternel. On pouvait dire que j'avais vraiment changé aussi.

J'avais attaché mes cheveux blonds en une tresse qui faisait une couronne sur ma tête, mes joues avaient fondues, mes muscles s'étaient épaissis, mon ventre et mes hanches avaient mincis. J'étais presque passée d'une adolescente rondouillarde et pouponne à une femme forte et affirmée. Il avait vu un potentiel énorme en moi et je faisais tout pour qu'il ne soit pas déçu de moi.

Il m'avait fait le plaisir de renvoyer son subordonné, Georges, car il avait osé me toucher. Ce souvenir me glaçait encore quelques nuits. Le moindre contact, lent et prolongé dans ces zones, qui n'avait pas lieu d'être avec quelqu'un, surtout avec un professeur, m'infligeait une montée d'angoisse et une irrésistible envie de fuir.

Mais depuis, je me sentais un peu plus à l'aise avec la gent masculine. Je ne tremblais plus en présence d'un aîné et ne bafouillai plus non plus. Ce processus avait été très long, car malgré la faible gravité de ce que m'avait fait Georges, cela restera gravé dans ma mémoire. Maintenant, j'étais la protégée de Dpékan et tout le monde dans l'organisation le savait. Je m'assis quand il me présenta une des deux chaises devant moi. Son bureau, comme à son habitude, était soigneusement rangé. Seul un écran et un clavier holographique trônait sur la gauche. Il était d'un bois sombre et je devais admettre que c'était plutôt joli. Cela faisait ressortir le blanc crème des murs et la lumière qui entrait par la baie vitrée derrière mon mentor. Pourtant, je le regardai de façon assez neutre.

— Alors ma petite Lola, qu'as-tu donc à me dire ?

Seul lui m'appelait Lola. Ce diminutif ne m'avait pas plu du tout, mais j'avais eu beau lui dire au début, il avait continué et j'étais passée outre. Et puis à la longue, je finissais par le trouver joli et mignon, mais jamais je ne l'admettrais.

— C'est à propos de Daniel Mylost...

— Oh... Encore ? Qu'a-t-il donc fait ? Jean n'a pas eu assez d'un fils honteux...

— Il m'aime...

La bombe fut lâchée, mais il ne laissa pas apparaître tristesse, déception ou colère, au contraire, il avait plutôt l'air heureux. Je fronçai les sourcils, surprise de sa réaction. Je me demandai s'il avait compris ce que je venais de dire. Je réitérai. Il se leva donc, contourna son bureau et ouvrit la porte, laissant entrer justement Daniel. En parlant du loup... Je ne comprenais pas grand-chose à tout cela. Avait-il patienté derrière la porte en attendant un signal de la part du dirigeant ? Dans ce cas-là, depuis combien de temps faisait-il le pied de grue ? Qu'avait-il entendu ? Étaient-ils tous les deux complices ? C'était une caméra cachée ?

Ce dernier était rouge et visiblement mal à l'aise. Il vint s'asseoir à côté de moi sur la chaise conjointe à la mienne et mon mentor fit de même. Sa bonhomie n'avait pas quitté son visage. Il ouvrit un tiroir et en sortit une tablette holographique. Fallait-il que ce soit moi qui signe le formulaire de sa dégradation ? Pourtant d'habitude on ne me demandait pas ma signature biométrique ; mon accord verbal suffisait. J'avais beau être insensible à ce genre de chose, je ne pourrais pas être pleinement d'accord à prendre parti de l'acte.

— Bien, vu que vous êtes tous les deux, nous allons pouvoir procéder à cette union.

— Excusez-moi, monsieur, mais je crois que Daniel est déjà mon subordonné, je ne vois pas de quelle union vous voulez parler...

— Il passera de aqua à caeli en devenant ton conjoint...

J'étais tellement surprise que je m'évanouis.

∴∵∴

Je me réveillai dans ma chambre. Bord*l qu'est-ce que je foutais là ? Ah, oui, le fameux contrat de... de mariage, en fait ! Bon sang ! J'étais furieuse, mais j'essayai de me calmer, ça ne servait à rien de s'emballer. Je cherchai des yeux une veste dans la pièce, car j'eus un frisson et que je me souvenais que j'en portais une, plus tôt.

En quatre mois, j'avais réussi à la rendre un peu moins austère. J'avais récupéré deux fauteuils, certes complètement aplatis sur les bras et salis, mais ils étaient diablement confortables. J'avais rajouté trois petits plaids sur mon lit et deux oreillers supplémentaires. J'avais dégoté un petit meuble de rangement où je logeais mes deux autres tenues et quelques bricoles que j'avais accumulées. Elle était donc plutôt conviviale.

Toujours un peu vaseuse, je me redressai de sur mon lit. Un vertige me prit légèrement de cours. Je serrai les poings et me mis debout. Je fis quelques pas et ouvris la porte, c'est en regardant ma main que je fis une découverte horrible.

— DANIEEEEEEEEEEEEEEL !!!! criai-je plusieurs fois, en le cherchant du regard.

Il accourut aussitôt et je lui montrai la bague qui ornait mon annulaire gauche, il blanchit. Je la sortis et la lui jetai à ses pieds en lui disant qu'il ne me marierait pas de force. Non seulement, parce que je ne l'aimais pas, mais aussi parce que je ne voulais pas me marier à seize ans. Il ramassa l'anneau et referma son poing dessus.

Il s'apprêta à tourner les talons, mais je le pris par l'épaule. Je saisis son poignet et il l'ouvrit. Nous regardâmes longuement ce cercle de métal. Il n'avait pas la même signification chez chacun. J'étais, au fond de moi, triste de ne pas partager ses sentiments. Cela aurait été plus simple, mais la vie n'était jamais simple. Au même titre que la vérité.

— Écoute Daniel, murmurai-je pour qu'il soit le seul à entendre. Si, j'ai un cœur, mais je ne suis pas prête à aimer qui que ce soit, j'ai perdu mes amis et ma famille. Je suis meurtrie et je ne veux pas que ça recommence... Je n'ai pour toi aucun sentiment affectif. Ni pour toi, ni pour qui que ce soit. Cependant, je ne veux pas que toi, tu sois blessé par ma faute et que tu sois mon obligé. Si tu veux changer de caeli, je comprendrai tout à fait et t'en laisse le choix. Je pourrais même te guider pour choisir le bon, mais fais ça pour toi, arrête de m'aimer et vis ta vie avec une personne qui te mérite et qui t'aime. Garde cet anneau pour la personne de ta vie, pas pour une adolescente aigrie comme moi.

Je refermai sa main sur l'anneau avec un sourire discret et détournai pour la première fois mes yeux après avoir gardé mon regard dans le sien durant tout mon laïus. Sa respiration et sa déglutition étaient difficiles. Je savais que d'une minute à l'autre il pouvait fondre en larmes. Je détachai ma main de la sienne et fis un pas en arrière. Il ne demanda pas son reste et partit en courant.

La division de caelis et de terras me regarda et je repris mon masque dur, je les passai au rayon X de mes iris et tous, pris de peur, se remirent à leurs occupations. Si j'étais tout à fait honnête avec moi-même, je n'avais pas dit totalement la vérité à Daniel. Ce n'était pas que je n'étais pas prête à aimer, c'est que je ne pouvais pas l'aimer, lui. Depuis quatre mois, j'en aimais un autre. Et c'était vers sa cellule que je me dirigeai.





















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