Chapitre 25 - Faustine
-Tu ne peux pas me tuer.
C'est la seule chose que May trouve à dire lorsque l'aiguille est à quelques millimètres de son cou. Je sens son cœur battre abruptement contre sa poitrine et ses yeux se dilatent sous la panique.
-Je vais faire bien pire que te tuer, je murmure à son oreille. Je vais te faire ce qu'ils m'ont fait.
Un cri étouffé sort de sa gorge et ses yeux deviennent humides. Quelques secondes plus tard, tout son corps est parcouru de frisson et je la voie se décomposer sous mes yeux.
Qui aurait pu croire que cette femme est finalement capable d'éprouver des émotions ?
-Je t'en prie Faustine...
La supplication dans sa voix me serre la gorge. Je ne suis pas faite pour tuer ou pour faire souffrir les autres. Je sens au plus profond de moi que c'est contre ma nature. Mais jouer la comédie, en revanche, est tout à fait dans mes cordes.
-Je suis désolée May. Mais tu ne m'as pas laissé le choix.
Au moment où l'aiguille touche sa peau blanchâtre, elle cède et plonge ses yeux verts dans les miens.
-Je vais tout te dire. Mais ensuite, vous devrez me laisser m'enfuir.
-Tu n'es pas en position de négocier, je tranche.
-Si je te révèle ce que je sais, je suis morte. Je te demande juste de me laisser une chance de m'en sortir.
-Tu n'as pourtant laissé aucune chance à mon père. Il est mort brutalement, dans une explosion, sans avoir pu dire au revoir à sa femme ou à sa fille. Tout ça parce que c'était quelqu'un de bien, qui voulait sauver sa famille. Peut-être que c'est le sort que je devrais te réserver ? Mourir par les flammes ? Te laisser sentir le feu dévorer chaque parcelle de ton corps dans une souffrance abominable ?
Une larme coule sur sa joue et j'ai du mal à croire qu'elle est réelle.
-Je suis désolée pour ce que j'ai fait, murmure-t-elle si bas que j'ai du mal à l'entendre.
-Que tu sois désolée ne change pas le fait qu'il est mort et qu'il ne reviendra pas. Cela ne changera pas non plus le fait que je ne pourrais jamais pardonner Jake pour ce que tu lui as fait faire. Je ne pourrais jamais me remettre des souffrances que le Gouvernement m'a causées. Et toi, tu espères m'avouer ce que tu sais et filer en douce pour finir tranquillement le reste de ta vie ? Ou serait la justice là-dedans ?
May garde le silence et j'éloigne l'aiguille de sa personne, pour qu'elle reprenne ses esprits. Je dois la faire parler mais je ne peux pas lui promettre de la laisser partir.
-Si tu me dis tout ce que tu sais, je te jure que je ne te ferais pas de mal. C'est le mieux que je puisse te promettre. Et tu ne mérites pas ma miséricorde alors réfléchis bien avant de répondre.
Je peux voir dans son regard qu'elle est partagée. J'imagine qu'elle aimerait avoir la force de m'envoyer me faire voir et d'assumer les conséquences de ses actes. Mais comme je l'ai déjà constaté à plusieurs reprises, May n'est qu'une lâche.
-Tu as vu ce dont Jay est capable ? fait-elle au bout d'un long moment. Tu es loin d'être la première à qui il a fait subir ce genre de... traitement.
Un nœud se forme dans ma gorge et je garde le silence. Je glisse discrètement la main dans ma poche pour vérifier que l'objet est toujours là.
-J'ai été engagée par la famille Balder il y a bientôt dix ans. Je venais d'être Révélée Unique et cela faisaient quelques années que le Gouvernement me surveillait.
-Pourquoi ?
-J'étais surdouée. Et comme toi, mes résultats aux tests étaient particulièrement excellents. Lorsque l'on m'a proposé d'être l'agent de communication du Gouvernement, j'étais honorée. Je me chargeais de protéger l'image de la famille Balder et du Système.
Les mots lui viennent difficilement. Cela doit lui coûter de m'avouer ses plus sombres secrets. Mais j'imagine qu'elle préfère ça à l'idée de subir le même sort que moi.
-C'était ma mission d'enquêter sur les risques qu'encouraient le Gouvernement. De suivre les cas difficiles, les réfractaires aux Système, les rebelles... Mais ensuite, une fois que j'ai fait mes preuves, le Gouverneur m'a chargé d'une mission plus importante. Effacer les traces des crimes de son fils.
Je retiens ma respiration en m'efforçant de rester calme.
-Tu sais de quoi il est capable. Jay aussi est un surdoué. Mais contrairement à moi, c'est parce que ses gènes ont mutés. Comme toi. Comme Peeter. Comme la majorité des Uniques.
Elle marque une pause et me dévisage.
-Tu n'as pas l'air surpris.
-C'est parce que je ne le suis pas. Je sais déjà que la plupart des Uniques pourraient avoir un Partenaire ou des enfants. Je suis même la preuve vivante que le Gouvernement ne recule devant rien pour mettre les individus aux gènes mutés sous contrôle. Les déclarer Unique et les envoyer dans les Centres du Gouvernement me paraît même ingénieux... sauf sur un point.
-Lequel ? demande-t-elle avec curiosité.
-A aujourd'hui, sans les Uniques, le Gouvernement est incapable de se défendre. Toute l'armée est constituée d'Uniques. Que se passera-t-il le jour où ils réaliseront qu'on leur a menti et qu'on les a voués à une existence solitaire à servir le Gouvernement... par intérêt ? Ou pire... par peur ?
Un cerveau tel que celui de May a sûrement déjà fait ce cheminement et elle sait exactement quoi me répondre quand elle reprend la parole.
-Il y a quelques années, la loyauté des Uniques envers le Gouvernement était à toute épreuve. Jamais tu n'aurais pu les convaincre d'une chose pareille. D'autant que certains Uniques n'étaient pas forcément déclaré comme tels. Mais depuis quelques années, les gènes semblent muter et se reproduire de plus en plus, et de plus en plus vite. Alors le Gouvernement a décidé que toutes les personnes à l'ADN modifié devaient être placées dans les Centres où ils travailleraient pour le Système.
-Et donc, qu'est-ce qui les empêcherait de me croire et de se soulever contre le Gouvernement si je leur disais la vérité ? Si je leur en apportais les preuves ?
May m'envoie un pauvre sourire et dirige son regard vers la seringue que je tiens.
-A ton avis, pourquoi testent-on des sérums en ce moment-même ?
Un frisson me parcourt le dos quand la cruelle vérité m'explose au visage : je faisais partie des cobayes pour créer un sérum qui rendraient tous les Uniques dociles et obéissants... comme je l'ai été.
-Ce n'est qu'une question de temps avant que le sérum soit finalisé. Quand ils comprendront qu'il n'a pas marché dans la durée sur toi, ils accéléreront les recherches. Ce n'est qu'une question de semaines maintenant avant qu'ils s'assurent que tous les Uniques soient incapables de se rebeller contre le Système.
Puis elle conclut :
-Encore une fois, nous avons un pas d'avance sur toi.
J'acquiesce. Mais je ne m'avoue pas vaincue. J'ai encore quelques semaines pour mettre mon plan à exécution et ce n'est pas garanti que le sérum fonctionne sur tout le monde.
-Tu te souviens de l'affreuse nourriture du Centre, le jour de ta Révélation ?
Je hoche la tête, cherchant le rapport avec notre conversation actuelle.
-Normalement, personne ne passe par les couloirs où je t'ai emmené. Mais il fallait que tu sois isolée. Le Gouvernement savait que tu poserais problème. Lorsqu'ils ont découvert qu'Henry échangeait tes résultats depuis l'enfance, ils ont voulu t'avoir à l'œil. Quand tu as remarqué ces odeurs étranges des cuisines, j'ai cru que tu avais compris.
-Compris quoi ?
-La nourriture est empoisonnée. L'eau aussi. Tout est bourré de produits chimiques ou génétiquement modifié pour avoir certains effets sur le corps. Même si tu arrivais à propager le message selon lequel le Gouvernement a menti aux Uniques, et qu'ils vérifiaient par eux-mêmes, ils ne pourraient rien trouver. Il y a longtemps que les occupants des Centres sont stériles et programmés pour mourir jeunes. C'est pour ça qu'il n'y a pas de personnes âgées au Gouvernement. Seuls les employés de la Tour sont protégés.
De la bile remonte de mon estomac jusqu'à ma gorge et je me retiens de vomir de justesse. Je chancelle légèrement et me laisse tomber sur le panier à linge qui me sert de siège. J'ai la tête qui tourne et j'ai envie de pleurer. Mais je ne cède pas et réussit à me reprendre. Ce que je suis en train de faire est trop important pour me laisser gagner par mes émotions.
-Tu ne m'as pas dit ce que Jay avait fait. Ou pourquoi cela semblait si important pour toi de m'éloigner de Peeter à tout prix. Honnêtement c'est ça qui m'intéresse. Ça fait longtemps que je sais que le Gouvernement est prêt à commettre toutes les atrocités pour garder le pouvoir.
May soupire, visiblement déçue de n'avoir pas pu changer de sujet de conversation. Elle jette régulièrement des coups d'œil à la seringue que je laisse en évidence.
-Jay a toujours eu des tendances... sadiques. Une tare que son père refuse obstinément de voir. Le peu de fois où j'ai pu lui parler des conséquences que les actes de son fils avaient, il me répondait que c'était mon travail de les gérer.
J'imagine bien le vieux Gouverneur balayé des meurtres, des viols, des actes de torture d'un revers de mains en laissant la responsabilité d'assumer les conséquences à d'autres.
-Comme les Uniques sont séparés de leurs familles, ils n'ont personne à qui se plaindre. S'ils le font quand même, je suis chargée de les faire taire, d'une manière ou d'une autre. Et crois-moi, il vaut mieux que ce soit moi qui m'en charge que Jay...
-J'imagine.
-Un jour, Jay s'en est pris à une fille que je connaissais. C'était même ma meilleure amie. J'ai essayé de le dissuader de lui faire du mal, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour la muter ailleurs. Mais ça n'a fait que renforcer son envie d'abuser d'elle. Quand il en a eu finit avec elle, il m'a demandé de m'en débarrasser. En fait, il m'a même chargée personnellement de la tuer.
-Et tu l'as fait ?
-Pas immédiatement.
Son regard en dit long. La suite promet d'être particulièrement atroce. Mais je suis prête à l'entendre.
-Alice était enceinte.
Peeter. Au moment où ces mots sortent de sa bouche, je ne peux m'empêcher de penser à ce qu'il ressentira quand il entendra la vérité.
-J'ai réussi à la cacher quelques mois, le temps qu'elle mette au monde son enfant. Un garçon, qu'elle a prénommé...
-Peeter.
L'idée qu'elle prononce son nom m'est insupportable et je la devance pour la suite.
-Elle t'a demandé de protéger Peeter coûte que coûte, t'as parlé de quelqu'un qui accepterait de garder le secret et de l'élever et tu as abandonné l'enfant avant de tuer sa mère ?
-Presque. Alice m'a effectivement demandé de placer Peeter auprès de quelqu'un qu'elle connaissait et je l'ai effectivement abandonné à son sort. Mais je n'ai pas tué Alice. Le temps que je revienne dans notre planque, elle avait mis fin à ses jours.
Un long silence suit cette déclaration. Je suis incapable de parler. Incapable même, de penser.
Je sais que je devrais lui demander de m'expliquer, dans ce cas, pourquoi est-ce qu'il était si important pour elle de m'éloigner de Peeter. Quel rapport il y a entre cette histoire et tout ce qui m'est arrivé à moi depuis des mois. Mais je suis incapable de poursuivre cette conversation. Moi qui pensais que plus rien ne m'étonnerait, me voilà à nouveau confronter face à l'horreur de la nature humaine.
Savoir que Peeter est le fils de Jay Balder, celui qui m'a torturé, battu et rendu stérile, est au moins aussi horrible que d'apprendre que sa mère s'est suicidée après l'avoir mis au monde. Je n'arrive pas à croire que tout ceci soit vrai. Jay et Peeter n'ont absolument rien en commun. Ils ne peuvent pas être de la même famille.
-Je te hais, je murmure, bien consciente pourtant que May n'y est pour rien.
Pas cette fois.
-Moi aussi, je te hais, me répond-t-elle froidement. Le jour où je t'ai amené au Centre d'entrainement, je savais que tu croiserais Peeter. Je me doutais qu'Henry avait déjà fait le nécessaire pour vous mettre sur la piste tous les deux. Et ce jour-là, je t'ai laissé une chance. Si tu m'avais fait confiance, si tu m'avais parlé de Peeter, alors je t'aurais dit la vérité. Je t'aurais dit que tes parents et toi étiez sous surveillance, que le Gouvernement vous avait à l'œil et qu'en te rapprochant de Peeter, tu n'aurais fait que l'exposer lui aussi.
Je serre les dents tandis que ma colère revient au galop.
-J'ai toujours fait en sorte que le Gouvernement ne s'attarde pas sur Peeter. J'ai passé des années à m'assurer qu'on ne cherche pas à l'étudier ou l'emmener à la Tour. Et tu as débarqué comme ça en ruinant tous mes plans.
-Tu t'es octroyée le droit de détruire des vies entières, juste pour protéger le fils de ton amie ? Même moi, je n'y crois pas. Tu n'as pas assez de sentiments ou de moral pour ça.
May se redresse et hausse légèrement les sourcils.
-Je ne prétends pas avoir fait ça pour lui mais tu ne peux nier que sans mon intervention, tu serais réellement Unique et tu ne l'aurais jamais rencontré. Ton idylle avec ton cher Peeter est née grâce à moi, quoique tu en dises.
Son regard change et je m'attends ensuite au pire alors que mon sang boue déjà dans mes veines.
-Tu imagines donc l'ironie de la situation, quand j'ai dû t'amener à la Tour et que j'ai vu Jay refaire avec toi, la même chose qu'il a fait à Alice.
C'est à ce moment qu'une vérité m'explose en plein visage. Je me revois à la Tour. Je revois Jay s'allonger sur moi. Je le revois me toucher. Et je revois la porte s'ouvrir. J'entends une femme lui dire d'arrêter. Le menacer. Et je réalise que cette femme, ce n'était pas Myla.
C'était May.
-On devait juste te tester mais Jay voulait plus que ça. Et quand je dis qu'ils reviendront te chercher, je ne plaisante pas. Jay ne lâche jamais sa proie. Si jamais Jay réussit à survivre à tout ça, sache que tu seras la première à en subir les conséquences.
-Je pense plutôt être la seconde, en l'occurrence.
Son expression change.
-Qu'est-ce que tu veux dire ? fait-elle, suspicieuse.
-Si tu cherchais à m'éloigner de Peeter, ce n'était pas pour le protéger. C'était pour empêcher le Gouvernement de faire des tests sur lui et qu'ils réalisent ensuite que Jay est le père de Peeter. Parce que cela aurait voulu dire que tu as désobéi à un ordre direct. Que tu as laissé une preuve échapper à ton contrôle.
Je me penche vers elle en insistant du regard.
-Et en découvrant la vérité, Jay aurait fait bien pire que te tuer. Parce que, comme tu viens de dire, Jay ne lâche jamais sa proie. Pas vrai ?
May hoche la tête avant de baisser les yeux.
-Tu n'es qu'une sale égoïste répugnante, je siffle entre mes dents en retenant mes pulsions meurtrières. Tout ce que tu as fait, c'était pour plaire au Gouvernement, ce même Gouvernement qui a torturé et condamné une de tes amis. Et au lieu de te battre contre lui, tu as continué à cautionner leurs actes, à effacer les preuves de leur tyrannie, à tuer des gens ou à les forcer à vivre un enfer... tout ça pour sauver tes pauvres petites fesses ?
A nouveau, May hoche la tête mais finit par me regarder.
-Je n'ai pas l'intention de m'excuser, si c'est ce que tu attends. Je suis comme ça. J'ai fait ce qui était le mieux pour ma survie.
Je secoue la tête et recule d'un pas, comme si son égoïsme et sa traitrise étaient contagieux. Elle ne regrette rien et referait la même chose si tout était à refaire. Je me demande ce qui me retient le tuer ou du moins, de lui faire du mal.
Mais ce n'est pas à moi de juger. Ce n'est pas à moi de la punir. Je ne veux pas devenir comme elle. Je vaux bien mieux que ça.
Je vide le contenu de la seringue dans les airs et la jette dans une corbeille. Puis je sors un petit objet noir de ma poche et appuie sur pause.
Les yeux de May s'écarquille quand elle comprend ce que je tiens dans la main.
-Qu'est-ce que tu...
-La seringue était fausse, je la devance. Je l'ai trouvé dans l'ancienne maison de Peeter et j'ai pensé qu'elle me serait utile. En revanche, ceci est un vrai magnétophone. Et je viens de tout enregistrer.
Le choc lui coupe la parole et elle semble manquer d'air. Toutes les couleurs ont quitté son visage, la laissant livide, ses yeux sortant de leurs orbites.
Je me retourne et ouvre la porte. De l'autre côté, Miles et Peeter s'écartent et me laissent sortir. Malgré mon corps qui tremble, je me sens plus forte qu'auparavant. Avant de fermer la porte derrière moi, je me retourne et affronte une dernière fois le regard de May.
-Et, merci. Pour ta contribution.
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