Chapitre 8



-C'est pour toi qu'ils viennent ! me hurle Rune alors qu'une sirène assourdissante retentit.

Nous mettons nos mains sur nos oreilles pour atténuer le bruit. Rune s'agite dans tous les sens, regardant autour d'elle comme un animal blessé pris au piège. Elle me crie quelque chose que je n'arrive pas à entendre. J'arrive à lire sur ses lèvres : Enfuis-toi ! Mais je suis encore sous le choc et mes réflexes de survie semblent m'avoir abandonnés. Je sais que l'on va nous arrêter d'une seconde à l'autre. Il n'y a aucun moyen de fuir.

-Ils ne doivent pas t'emmener! s'égosille Rune.

Je hausse les épaules, l'air de dire "Qu'est-ce que tu veux que je fasse?". Elle plisse ses yeux devant mon désœuvrement et affiche un air déterminé que je ne lui ai encore jamais vu. Sans prévenir, elle m'agrippe les épaules et me fais basculer dans la cascade.

J'ai l'impression que mon cœur s'arrête lorsque je tombe dans l'eau glacée. Heureusement, le courant me pousse violemment contre des rochers et la douleur m'empêche de perdre connaissance. Je tente de retrouver l'accès à l'air libre mais je tourbillonne inexorablement vers le fond. Lorsque je sens une branche frôler ma jambe, je l'attrape derechef et m'y accroche. Je réussis à poser mes pieds contre un rocher glissant, et à prendre appuie pour m'éjecter vers la surface. J'avale une grande goulée d'air avant d'être de nouveau aspirée par le courant.

Au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la cascade, je réussis à tenir ma tête hors de l'eau. En regardant autour de moi, je remarque que la lumière blanche est éloignée. Le courant devrait bientôt se calmer et me laisser remonter sur la terre ferme. Je me laisse glisser en surveillant les éventuels obstacles. L'eau est si froide que mes pieds et mes mains commencent à s'engourdir. Je n'ai d'autres choix que de sortir de l'eau avant de mourir de froid et de fatigue.

J'attrape toutes les branches que je trouve sur mon passage et les agrippe le plus fermement possible mais la force me manque. Un énorme tronc de bois flotte un peu plus loin et je le rejoins pour me hisser dessus. Je reconnais enfin l'endroit où le courant me pousse. Dans quelques mètres, un énorme saule se dressera devant moi et je n'aurais qu'à agripper le plus de branchages possibles pour revenir sur la terre ferme. Ce qui arrive.

Je m'allonge sur le terrain boueux et rêve de m'endormir à même le sol. Mais je n'ai pas le temps de souffler que déjà, les aboiements des chiens à ma poursuite retentissent. Je me demande un instant si je ne devrais pas les laisser m'attraper. Jamais rien de ce genre n'arrivait dans les districts. Personne ne se rebellait. Et même si ce n'était pas réellement ce que j'étais en train de faire, j'en donnais gravement l'impression. Les dégâts que je créais maintenant seraient irréparables. Je n'avais aucune raison de fuir et si Rune ne m'avait pas poussé...

Rune !

A cette pensée, je me mets debout et tente plus ou moins de marcher. Mes chevilles se dérobent régulièrement sous moi et je tremble comme une feuille mais je veux m'assurer que Rune va bien. J'imagine ce que je vais bien pouvoir dire à la Milice.

« Pardon mais mon amie m'a poussée dans la cascade. Elle est mentalement perturbée, veuillez l'excuser ... mais regardez ! Je suis revenue ! »

Et puis je réalise que revenir vers eux comme une gentille petite fille ne nous aiderait, ni l'une, ni l'autre. Nous avons été surprise en dehors de notre Secteur, après le couvre-feu. Et puis, je suis certaine qu'ils n'étaient pas là par hasard. J'avais raison de me croire surveillée. Peut-être que Max était bien resté tapi dans l'ombre, attendant ma tentative de fuite. Et je venais de lui donner raison.

J'imagine que c'est ce raisonnement qui a poussé Rune à me faire tomber dans la cascade. Elle savait que, si j'étais prise à ce moment, plus personne ne pourrait rien faire pour moi. Alors revenir à la cascade est le pire plan que je puisse mettre en application.

Epuisée, je décide de m'arrêter juste une minute. Je m'appuie sur un grand chêne et me laisse glisser au sol, vérifiant aux sons des aboiements qu'il me reste encore du temps avant leurs arrivés. Je ne sais pas quoi faire. Je sais que Rune ne risque rien, à part le fait d'être également mise sous surveillance. Et comme je suis sortie en douce, je sais que mes parents ne seront pas pris pour responsable de ma « fuite ».

Tremblante, je glisse ma main vers ma poitrine pour calmer les battements de mon cœur. Mais ma main trouve autre chose. Elle agrippe un petit objet dur et métallique. Le sifflet !

Je fixe l'objet avec stupeur. Je me souviens l'avoir reçu à l'entrainement mais je l'avais oublié depuis. Je ne l'avais même pas remarqué en me changeant.

A quoi peut-il bien me servir ? J'examine le sifflet, détournant momentanément mon attention du froid qui me glace le sang. A première vue, l'objet paraît anodin. Mais de chaque côté se trouve un rond gravé. J'essaie d'appuyer dessus mais rien ne bouge. C'est en pressant le dessus que j'entends un cliquetis résonner, et que j'arrive enfin à faire bouger le cylindre intégré à la structure. Je le dévisse à son tour et trouve un papier à l'intérieur.

« En cas de problème, siffle-moi. »

Je retiens un rire nerveux et laisse de la buée s'échapper de ma bouche. En cas de problème, siffle-moi. En cas de problème, surtout, indique bien ta position par un bruit strident et fais-toi repérer.

Pourtant, je ne peux m'empêcher de penser que ce sifflet ne m'a pas été donné par hasard. Que c'est pour ça que la secrétaire a insisté pour que je le garde. Je sais que mon idée est ridicule. Mais honnêtement, toute cette journée me paraît ridicule. Je remets tout en place et siffle doucement dedans. Aucun son. Je souffle plus fort cette fois mais il ne se passe rien. Je le jette loin de moi et, épuisée, m'endors contre le tronc d'arbre. Tant pis si l'on me retrouve.

***

J'entends un léger bruissement, comme le vent glissant dans les feuilles des arbres. Je me souviens vaguement pourquoi je suis dans une forêt, mais mes yeux refusent de s'ouvrir. Je me sens encore épuisée. J'ai passé la nuit à grelotter et à cauchemarder. Les rayons du soleil caressent doucement mon visage de leur chaleur. Le bruissement s'arrête et reprend plus fort. Quelque chose ne va pas.

A nouveau, je n'entends plus rien. J'ouvre les yeux et me retrouve face à une inconnue qui m'observe. Je sursaute avec un cri d'effroi et tente de me relever pour m'enfuir mais tous mes muscles sont engourdis et refusent de m'obéir.

-Calme-toi, me dit la jeune femme. Je suis là pour t'aider.

Elle me sourit et me tend une bouteille d'eau et une barre de céréales. Je les accepte avec méfiance, laissant ma vue s'habituer à la lumière du soleil. Elle porte des cheveux courts et rougeoyants. Ses yeux brillent d'un éclat que je ne connais pas. C'est en la voyant se relever et faire quelques pas que je reconnais la démarche.

-May ? Je demande.

-Contente que tu te souviennes de moi Faustine, acquiesce-t-elle. J'avais peur que tu ais perdu la mémoire en te cognant la tête.

-Pourquoi je...

-Ton amie nous a dit que tu avais été surprise par la sirène d'alarme et que tu étais tombée dans la cascade. Je pensais que tes chances de survie étaient nulles jusqu'à ce que tu nous préviennes.

-Vous prévenir ?

-Ah, le voilà...

Elle se baisse sur le sol et ramasse quelque chose qu'elle me tend. Le sifflet.

-Ce machin ne sert à rien, je réplique en lui jetant un regard mauvais.

Elle me sourit à nouveau de ce sourire gentil et agaçant qu'ont les personnes qui vous prennent en pitié. Je regarde ailleurs.

-Ce sifflet sert à te retrouver, m'explique-t-elle.

-Vous y avez intégré un émetteur GPS? Un micro aussi ? je me moque.

Elle soupire et fais non de la tête. Elle s'accroupit à mes côtés et tripote le sifflet avec intérêt.

-Vous me pistez grâce à ce truc pourtant, sinon tu ne serais pas là, je murmure suspicieuse.

-Non, Faustine, c'est seulement en cas de besoin. Il est relié à un émetteur, qui s'allume lorsque tu souffles. Ensuite, tu peux l'éteindre en appuyant ici.

Elle me montre d'abord les côtés du sifflet qui ont servi à sortir le cylindre puis son écran de contrôle. Lorsqu'elle presse le siffler, un petit point lumineux  sur son écran, censé me représenter, s'éteint.

-Et tu es venue seule ? je m'étonne. Pas d'équipe du gouvernement ?

-Heureusement, ton amie a bien réagi. Elle nous a expliqué que vous vouliez fêter votre Révélation avant de commencer votre nouvelle vie. Que vous vous étiez perdues et qu'elle était contente de nous voir jusqu'à ce que tu tombes. Elle semblait anéantie.

-Anéantie, hein ?

En fait, savoir que Rune allait bien me mit en rogne. Alors que mon amie était sagement rentrée chez elle après avoir raconté un ramassis de balivernes, j'avais dû survivre à un torrent d'eau glacée. Bon, une partie de moi lui était aussi reconnaissante de nous avoir servie une excuse sur un plateau. Je n'y aurais jamais pensé.

-Dommage que vous ne m'ayez pas mise en cage hier soir, pas vrai ? je soupire avec sarcasme. Vous auriez pu rester tranquillement chez vous.

Elle fronce les sourcils et semble déconcertée par ma réaction.

-Nous n'allons pas te mettre en cage, me dit-elle simplement.

-Vous pouvez choisir un autre terme, mais c'est ce que ça représente pour moi.

-Quoi ?

-Le Gouvernement.

Elle me tend la main et je n'ai d'autres choix que de me relever avec son aide. Je me rends compte que je n'ai pas touché à la bouteille d'eau alors que je meurs de soif. J'engouffre tout le contenu de la bouteille et avale tout aussi rapidement la barre de céréales. May m'observe mais je l'ignore. Je sais qu'elle se demande comment elle va pouvoir m'amadouer.

-Mettons nous en route, dit-elle lorsque j'ai fini.

Elle tourne les talons sans attendre, et avance d'un pas vif. J'ai du mal à la suivre sans m'essouffler.

-Je ne comprends pas ton aversion pour le Gouvernement, finit-elle par dire.

-Étonnant, maugrée-je.

-Le Gouvernement te donne un Partenaire, un travail et un endroit où vivre.

-C'est ce que je croyais aussi.

Ma réplique est trop sèche. Mais je m'en moque.

-Ton cas n'est pas encore défini Faustine, soupire-t-elle d'un ton compatissant.

-Admettons. Mais si dans un an, la réponse est la même ?

-Et bien tu sauras au moins qu'il n'y a pas eu d'erreurs. Être Unique est un privilège. Cela te permet de devenir une personne importante, de veiller sur les autres, sur ton secteur par exemple.

-Je ne suis pas de celles qui se contentent de rester dans un bureau à étudier des statistiques et à proposer de nouvelles lois, pendant que d'autres triment au travail. Je ne comprends pas comment on peut aider les autres sans jamais les fréquenter

-Tu n'as pas connu l'Ancien Monde. Tu ne vois pas que tout ça est fait pour notre bien. Avant, les politiques et le gouvernement plaçaient leurs propres intérêts en premier, en se servant dans les caisses de l'État pour demander encore plus d'argent au peuple. Des personnes mourraient de faim dans la rue alors que l'ancien gouvernement jetait l'argent par les fenêtres.

Elle marque une pause et se tourne vers moi.

-Je te parle d'un monde dirigé par et pour des consommateurs. Un monde où ceux qui n'ont rien, ne sont rien. Un monde où le pouvoir d'achat dicte les lois, les règles et les modes de vie.

Je tique à l'expression pouvoir d'achat. Pour moi, ça ne veut strictement rien dire. On n'a pas de pouvoir quand on achète. Pas dans notre République. On achète par nécessité, par besoin. Pas par envie.

-Tu n'imagines pas ce que c'est, de ne pas avoir de travail, de ne pas avoir de maison, de ne pas pouvoir manger ou boire. Pourtant c'était une réalité et je t'assure que la majorité des gens s'en fichaient. Les gens consommaient toujours plus, comme si ça pouvait les rendre plus heureux, comme si ça les rendait importants.

Son visage s'emplit de tristesse à l'évocation de ces souvenirs. Pourtant, il me semble qu'elle est trop jeune pour avoir vécu à cette période sombre de l'histoire de l'humanité.

-J'ignore encore pourquoi il a fallu attendre la preuve que notre destin se trouve dans notre ADN. Pourquoi personne ne s'est rendu compte que l'on s'auto-détruisait. Que nous devenions si individualiste et si éloigné de la nature, que nous en avions oublié l'essentiel. On a pas créé la Nouvelle République et le Système à cause de ces problèmes. C'est parce qu'il y a eu le Système que nous nous sommes rendus compte qu'il y en avait.

Je médite plusieurs minutes sur ses paroles. May vient de créer un moi un trouble profond. C'est vrai que la mise en place du nouveau Gouvernement nous a aidé. Que le Système a rendu notre monde meilleur. Je le reconnais.

-Pourquoi être Unique signifie-t-il forcément devoir vivre sans sa famille ? Tu ne trouves pas ça un peu injuste?

-Si. Mais la corruption vient de l'attachement aux autres, et aux choses. Donc le gouvernement n'accepte que les personnes sans aucun lien.

-Mais jamais je ne...

-Disons que ton amie Rune devienne gravement malade. Est-ce que tu n'essaierais pas d'utiliser tes relations au Gouvernement pour qu'elle soit prise en charge par les meilleurs médecins ?

Évidemment que oui. Évidemment que je ferais tout ce que je pourrais pour la sauver.

-Si. Je ne vois pas en quoi c'est mal.

-Ce n'est pas mal de vouloir sauver ton amie. Ce n'est simplement pas juste par rapport aux autres qui n'auront pas tes contacts. Et cette injustice fait monter le désordre dans le peuple. Pourquoi certains auraient de l'argent ? Et pourquoi d'autres de la nourriture ? Pour une société réellement égalitaire, il faut supprimer les faveurs, les privilégiés et répartir au mieux les ressources. Équitablement.

J'ai envie de lui répliquer quelque chose mais rien ne me vient. En fait, elle a tout à fait raison. C'est un sacrifice à faire pour le bon déroulement de notre Système.

-Mais si je ne veux pas contribuer à tout ça ? Pourquoi est-ce que les Uniques n'auraient pas le choix? Si je préfère être peintre, même sans avoir d'enfants ou de Partenaire ?

May glousse.

-Faustine, tu n'es définitivement pas faite pour être peintre.

-Et alors ? Et si je voulais faire autre chose ?

Elle s'arrête et se retourne, exaspérée.

-Tu crois réellement être la seule à te dire ça ? Que ce n'est pas juste de ne pas pouvoir choisir ? Mais réfléchis bien une seconde. On a fait des années de recherche pour trouver que l'Homme est génétiquement destiné à une tâche plutôt qu'à une autre. C'est pour ça que la femme enfante. C'est pour ça qu'il y a des lents, des rapides, des idiots, des génies, des sportifs, et j'en passe ! Si on te dit que tu es faite pour une chose, pourquoi vouloir faire autre chose en sachant que tu es faite pour une tâche particulière? Juste pour satisfaire ton orgueil d'adolescente enragée?

Je sens le rouge me monter aux joues. Oui je pensais être un cas unique (c'est le cas de le dire). Oui je pensais que la majorité des gens ne se posaient pas ce genre de questions. Peut-être que je suis vraiment naïve et immature de penser que le Système est mal conçue. Qu'il y a eu une erreur sur mon Orientation. Je ne sais plus vraiment quoi penser.

-Au Gouvernement, tu n'es pas forcément derrière un bureau, continue t-elle. Je vais te montrer tous les domaines de compétences que nous couvrons. Peut-être que tu trouveras ta voie. Peut-être même que tu finiras par aimer ça.

-Peut-être, fais-je en tentant de cacher mon pessimisme.

En quelques minutes, cette femme a remis en cause toutes les idées auxquelles je croyais. Je me sens vraiment étrange, comme si je venais une toute nouvelle facette du monde dans lequel je vis.

Nous regagnons sa voiture isolée dans un parking et repartons vers ma maison. May m'explique qu'elle va attendre que je me prépare pour que nous puissions commencer le programme. A mon arrivée dans le salon, ni mon père, ni ma mère ne me posent de questions. Je monte prendre ma douche et m'habille rapidement avant de redescendre. Je salue mes parents en piquant un fruit au passage. Si ma mère semble hésitante quant à me retenir, mon père n'esquisse qu'un vague hochement de tête. J'en profite pour m'éclipser discrètement.

De retour dans la voiture, le moteur ronronne doucement, propice à mon sommeil. Je tente de lutter mais au bout de plusieurs kilomètres, ma résignation m'abandonne et je me laisse tomber de fatigue. Je me réveille une heure plus tard, la bouche sèche et ouverte. Je tourne la tête vers ma tutrice qui, à mon grand étonnement, m'observe.

-Il faudra mieux dormir les autres jours, m'informe-t-elle avant de sortir de la voiture.

Au dehors, le soleil brille tellement que la lumière m'aveugle pendant plusieurs secondes. Un silence de mort règne sur le parking désert alors que je lève la tête vers l'ensemble de bâtiments bétonné et artificiel.

De sa démarche toujours sautillante, May me mène vers l'entrée. En regardant autour de moi, je remarque qu'il n'y a rien. A part les bâtiments, le reste du terrain est désert sur plusieurs kilomètres. Même si cela met tous mes sens en alerte, je n'ose pas poser de questions à ma tutrice. J'imagine que j'ai déjà fait suffisamment d'histoires pour aujourd'hui. Pourtant, j'ai un mauvais pressentiment.

En entrant dans le premier immeuble qui se présente à nous, je suis tout de suite choquée par la même blancheur qu'au Centre de mon Secteur. Tout paraît si lisse, si immaculé, que j'en ai le souffle coupé. Mais il n'y a personne en blouse blanche cette fois et je ne croise que des attroupements de militaires au repos. Je cherche le regard de May, mais celle-ci se sent parfaitement à l'aise dans cet environnement.

Une once de panique m'envahit à nouveau. Des regards curieux se centrent sur moi. A chaque coin de couloir, je m'attends à ce qu'une escouade vienne m'arrêter pour ma fuite de la veille. Nous continuons de marcher ainsi en silence jusqu'à ce que May m'amène à une porte au bout d'un couloir. On lit très nettement en gros, gras, et rouge qu'il est interdit d'entrer. Ma tutrice ne montre aucune sorte d'émotions et se prépare à frapper quand elle réalise que je me tiens plusieurs mètres derrière elle, prête à courir au moindre signe de danger. Elle se retient de frapper à la porte et revient vers moi.

-Est-ce que ça va Faustine ? me demande-t-elle le plus innocemment du monde.

Je regarde autour de moi en vérifiant qu'il n'y a personne.

- Où sommes-nous ?

-Au Centre Principal de la Milice Nationale.

J'acquiesce, mon cœur accélérant ses battements.

-Et pourquoi sommes-nous ici ?

Je me sens de plus en plus prise au piège.

-Je t'ai dit que je te montrerais tous les services du Gouvernement. La milice en fait partie.

-Vous... Vous n'allez pas m'arrêter ?

Elle semble visiblement étonnée par ma question. A croire que ça ne lui avait jamais traversé l'esprit.

-Pourquoi m'emmener ici en premier alors ?

Mon ton est agacé. Mais j'ai l'impression d'être une marionnette depuis la veille. Je ne comprends plus rien à ce qu'il se passe dans mon existence.

-Faustine, si tu es réellement une Unique comme ta première Révélation le prétends, alors c'est ici que tes tests te dirigent en premier.

Je reste un instant estomaquée par la nouvelle.

-Ah oui ? je réplique, sarcastique. L'armée ? Vraiment?

-Et bien, tu as les capacités pour. Tu es intelligente, rapide, sportive, avec de bons réflexes. Tu as même survécu à cette chute dans la cascade. Et tu as visiblement une peur bleue de te retrouver derrière un bureau. Maintenant, si tu préfères commencer par l'administration...

-Non. Merci.

Elle me fait un bref signe de tête et retourne à la porte, frappant fortement trois coups contre la paroi en bois. Je me rapproche discrètement et patiente avec May. Quelques secondes plus tard, un officier vient nous ouvrir. Il semble moins détendu que ceux que nous avons croisé dans le couloir mais ne montre aucune agressivité. May me fait asseoir dans le couloir, aussi semblable que tous les autres, tandis qu'elle s'éloigne en montrant plusieurs papiers à l'officier. Ils disparaissent dans un bureau et je me retrouve seule.

Je commence à fouiller mes poches en quête d'un morceau de nourriture, histoire de m'occuper les mains, l'esprit, et l'estomac. Mais je n'ai rien dans mon jean kaki, et je ne porte rien d'autre qu'un débardeur gris sous un pull noir. Je n'ai même pas emporté mon portable ou une feuille sur laquelle gribouiller. J'attends patiemment plusieurs minutes, me concentrant sur un bout de fil qui dépasse de ma manche.

May finit par revenir avec trois soldats qui s'avancent avec elle en ma direction. J'essaie de cacher mon intimidation et me lève pour les rejoindre.

-On va commencer par les salles d'entraînement, me dit-elle.

J'acquiesce et les suis docilement. Au fur et à mesure de la visite, les trois soldats m'expliquent à tour de rôle l'utilité de telle ou telle salle, d'un objet plutôt qu'un autre, et même les procédures d'alerte. Je suis assez étonnée et satisfaite de ce que je vois même si je trouve leurs vies plutôt difficiles. Je suis épuisée rien qu'à visiter le bâtiment en entendant leurs emplois du temps habituels.

Soudain, l'idée de rester assise derrière un bureau me semble bien plus alléchante. Mais j'avoue acquérir de l'admiration pour ces soldats que je méprisais auparavant. Dans le Secteur 9, la milice n'intervient que pour arrêter des personnes n'ayant pas respecté le règlement. Comme moi, hier soir.

Autrement, ils ne viennent jamais secourir des personnes ou prêter main forte aux habitants en cas de catastrophes naturelles comme c'est arrivé il y a deux ans, avec des pluies continuelles qui avaient inondées l'ensemble du Secteur. Je comprends en regardant les plans de déploiement, qu'ils n'ont pas le temps ou assez de soldats pour intervenir partout.

-C'est pour ça que le Gouvernement a plusieurs services, m'explique May. La milice, les secouristes, les administrations, les centres d'aides et de soins...

J'aime de plus en plus cet endroit. On me montre ensuite la cuisine et les soldats plaisantent entre eux sur le fait de me laisser juger ou non par moi-même le terrible goût de la nourriture. Depuis les fameuses inondations il y a deux ans où nous sommes restés sans approvisionnement pendant plusieurs semaines, je me contente de manger ce qu'il y a dans mon assiette. Je ne me plains pas.

Mais ces Hommes qui risquent leurs vies tous les jours mériteraient sûrement mieux que d'avaler n'importe quoi. La visite continue vers les chambres et les dortoirs et je suis ravie de constater que les murs se peignent maintenant de bleu ou de jaune. Les locaux bleus à gauche sont des chambres pour les plus gradés. Les soldats de base sont placés dans les dortoirs à la peinture jaune pâle. Les hommes et les femmes sont séparés, théoriquement, mais je vois tout le monde discuter dans les petits couloirs ou les cages d'escalier.

-Notre tour s'arrête là petite, me dit l'un des soldats.

Sa peau est mâte, presque d'une teinte chocolat. Il a les yeux rieurs et une cicatrice sur la joue. Il me tend la main et serre la mienne rapidement avant de me lancer un clin d'œil.

-Tu pourras venir t'entrainer, me dit un autre soldat en me saluant à son tour.

Je lance un regard interrogateur à May qui hausse les épaules.

-Si elle en a envie, elle peut venir quand elle veut, précise le dernier soldat. Bon courage petite. On accepte toutes les recrues.

Je prends leurs paroles avec bienveillance et me sens quelques secondes comme faisant partie de l'équipe. Je leur souris et m'apprête à repartir quand je remarque que nous ne sommes pas seuls.

Je suis soudainement paralysée. Je ne peux plus respirer alors que je tente de ne pas m'effondrer sur le sol. A l'autre bout du couloir, en position de garde à vous, mains croisées derrière le dos, un jeune homme me regarde.

Il me fixe.

Je reconnais le jeune homme de la photo.

Je n'ai pas le temps de réagir qu'il porte sa main à sa tempe et me fait un salut militaire. Un battement de cils plus tard, il a disparu.

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