CHAPITRE 7
Vingt-trois heures trente. Il est bientôt l'heure, et je suis déjà au point de rendez-vous. À la fois anxieuse et pressée d'en savoir plus, mes pieds ne tiennent plus en place. À force de tourner en rond, j'ai arrêté de compter combien de fois j'ai contourné le cimetière. Certes, il n'est pas très grand, mais à force, ça donne une impression de redondance.
Autour de moi, les badauds ne cessent de me fixer, inquiets. Je vois qu'ils se posent une tonne de questions, se demandant sans doute ce que je fais là. Moi-même je m'interroge. Puis-je vraiment faire confiance à cet homme ? Ne me jeté-je pas dans un piège ? Et comment je vais réagir si la tombe était vide ?
Toutes ces questions me donnent le tournis et je dois me retenir au petit muret qui borde ce lieu sordide.
— Tout va bien, mademoiselle ?
Je lève les yeux vers cette voix douce qui m'interpelle et me retrouve devant une vieille dame aux cheveux gris. Son sourire avenant me calme immédiatement et mes épaules retombent.
Je hoche la tête.
— Oui, ne vous en faites pas. J'ai juste eu un vertige, la rassuré-je, espérant du même coup qu'elle acquiesce et s'en aille.
— Vous devez être en manque de sucre, jeune fille.
Raté.
Elle fouille alors dans son sac grommelant des bouts de phrases. « Ces jeunes... », « où est-il ? », « c'est pas sorcier ». Elle finit par trouver ce qu'elle cherchait, et conquérante, me pointe d'un geste vif un carré de sucre sous les yeux.
— Prenez-le et mangez-le.
Dites donc, pour une grand-mère elle a encore assez la forme pour donner des ordres !
Amusée, je ricane et prends de bonne foi le morceau de sucre. Elle croise les bras et se campe devant moi, attendant que je le croque. Je lève les yeux au ciel et soupire pour la forme, avant d'ouvrir la bouche.
Satisfaite, elle hoche la tête, me fait un clin d'œil et se retourne pour partir je ne sais où. En tout cas, l'effet a été immédiat, je me sens bien mieux. Peut-être pas prête pour ce que je vais vivre, mais motivée à découvrir la vérité, si vérité il y a.
Je n'ai pas à patienter bien longtemps, avant que mon rendez-vous n'arrive. Nonchalant, les mains dans les poches et un petit sourire sur le visage, Dennis s'approche de moi. Il lance un coup d'œil à droite et à gauche pour vérifier que personne ne nous épie, et d'un simple mouvement de la tête, m'invite à le suivre.
Fronçant les sourcils, je finis par suivre ses pas, indécise. En tout cas, la politesse ne semble pas être quelque chose d'important pour lui.
Il nous faut un temps incertain avant d'arriver sur la tombe de mon père. Ma gorge se noue immédiatement, alors que je sens les larmes poindre à mes yeux. Sa disparition est encore trop fraîche dans ma mémoire. Bien que les paroles de mon compagnon m'aient donné un peu d'espoir, il n'empêche que je ne veux pas me faire de fausse joie. Et s'il se trompe ou me ment ?
Dans un sens, c'est bien ce que je souhaite, ainsi, je pourrais reprendre ma vie où je l'ai arrêtée, et surtout, continuer mes Chasses. Mais d'un autre côté, il semble si sûr de lui, que tout ça me trouble. Je vais bientôt le savoir.
— Nous n'avons pas beaucoup de temps, m'indique-t-il d'un ton un peu sec.
Je sursaute, ne m'attendant pas à ce qu'il m'adresse la parole, surtout aussi vertement.
— Très bien, ne puis-je que répondre.
Je ne sais pas quoi faire. A-t-il apporté une pelle ? Comment allons-nous déterrer cette tombe, au juste ? Comme s'il lit dans mes pensées, il se baisse, passe sa main derrière la sépulture et en sort une pelle.
— À vous l'honneur, glisse-t-il en me tendant l'objet du crime.
Je hoquette.
— Pardon ?
— Creusez.
— Vous vous fichez de moi ?
— Pas du tout.
Je lève les yeux au ciel. Très loquace, le monsieur.
— Non mais j'hallucine. Vous m'annoncez de but en blanc que mon père est en vie, que nous allons trouver une tombe vide, et c'est à moi de creuser ?
Il hausse les épaules en réponse.
— Vous marchez sur la tête, vous. Ce n'est pas à moi de faire le sale boulot, grogné-je en croisant les bras.
Je me doute que ma réaction soit puérile, mais après tout, je ne l'ai pas supplié pour ce qui va suivre. C'est lui qui m'a donné rendez-vous, sans que je n'aie le temps de répliquer. Cela ne me dérange pas de me salir les mains, je le fais chaque jour, mais il ne faut pas pousser.
— Il n'est pas l'heure de faire votre capricieuse, s'agaçe-t-il. Vous voulez la vérité, non ?
— Bien sûr, mais...
— Alors creusez !
Il me colle la pelle contre mon estomac d'un geste vif. Le souffle coupé, je fais deux pas en arrière, tout en poussant un gémissement de douleur. Ce mec m'insupporte.
— Et qui me dit que ce n'est pas un piège ? Peut-être êtes-vous passé juste avant pour la vider.
Oui, je fais preuve d'une grande mauvaise foi. Je sais.
Il soupire.
— Vous entendez ce que vous dites, au moins ? Vous êtes si bête que ça ?
J'ouvre la bouche, prête à répliquer et indignée qu'il ose me traiter de la sorte, mais il m'en empêche.
— Si j'étais passé avant, comme vous semblez le penser, la terre serait retournée et humide, rétorque-t-il sur un ton désabusé.
OK, je lui accorde ce point. Mais après tout...
— Qui me dit que cette tombe n'a pas été vidée quelques mois avant ? Enfin je veux dire, si mon père est en vie – ce dont j'ai du mal à croire –, pourquoi avoir rempli ce caveau d'un autre corps pour nous faire croire à sa mort ?
— Pourquoi ? Lors de l'enterrement, vous avez vu son corps allongé dans cette boite ? me demande-t-il d'une voix sarcastique.
Je déteste le ton qu'il prend avec moi. Les poings serrés, je m'accorde quelques secondes de pause. Il faut que je me détende. Rien ne bon n'arrivera si je m'énerve.
— Bien sûr que non. D'après les professionnels, son corps était... trop amoché, expliqué-je, la gorge nouée.
Il doit voir que mettre ce sujet sur la table est douloureux, car son visage se détend et une lueur de pitié passe dans ses pupilles. Je déteste la pitié.
Je me pince les lèvres.
Il hoche simplement la tête.
OK, sujet clos, passons à la suite.
— Très bien, abdiqué-je, je vais creuser. Mais hors de question de le faire toute seule !
— Je n'ai jamais dit que ce serait le cas, rétorque-t-il en empoignant une deuxième pelle, cachée elle aussi derrière la sépulture, qu'il lève au-dessus de sa tête, l'air triomphant.
— Vous...
Quel. Connard !
— Je ?
— Vous...
Il ouvre la bouche, mais je lui donne un coup de poing dans les côtes, lui coupant la respiration.
— Fermez-la. Vraiment, fermez-la.
Une lueur amusée dans les yeux, il fait deux pas vers moi. Je lui lance mon plus mauvais regard et plante la pelle dans la terre.
Une chouette hulule au-dessus de nous, me provoquant un frisson désagréable dans tout le corps. Aux aguets, mes yeux tournent de tous les côtés, craignant que nous soyons découverts en train de dégrader un lieu public. Alors que nous semblions seuls, j'ai l'impression du contraire : des ombres sur les pierres tombales ; des bruissements dans les arbres ; des bruits de pas incertains.
Tout cela me rend folle, et l'endroit où nous nous trouvons ne m'aide pas non plus à être rationnelle et détendue. Je me fustige intérieurement. Ou est la femme forte sans peur lorsqu'elle chasse ? Il faut croire qu'elle est partie se planquer ailleurs.
— Arrêtez de trembler comme une pauvre petite chose fragile, me lance alors mon compagnon.
Je grommelle des noms d'oiseaux à son encontre, alors qu'il relève la manche de sa veste pour...
— Une heure moins le quart. On a déjà perdu quarante-cinq minutes à palabrer pour rien. Vous me faites perdre mon temps avec des questions inutiles. Creusez, maintenant !
Je tourne ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler. Cette fois j'abdique, par curiosité, mais il ne perd rien pour attendre.
Nous nous mettons donc au travail, chacun de son côté. Découvrir le cercueil nous prend bien une demi-heure de plus. Le manque de luminosité est un frein non négligeable. Des lampadaires font le tour du cimetière, mais nous sommes trop éloignés de l'entrée pour être correctement éclairés.
Ce sont les trente minutes les plus longues de ma vie. En plus de cet effort physique, mon mental en prend un coup. Les souvenirs avec mon père me remontent en mémoire, comme une voiture se prend un mur. Le choc est brutal et douloureux.
Bien qu'il se soit séparé de ma mère alors que je n'étais encore qu'une enfant, il a toujours été là pour mon frère et moi. Il était doux, drôle mais aussi très autoritaire. Nous partions parfois de longs week-ends sur un coup de tête. À la plage. À la montagne.
C'est en creusant que je me rends vraiment compte que ces derniers mois, je me voilais la face. Je n'avais pas encore accepté sa mort, alors là, tout est plus tangible. Jamais plus je ne reverrai son sourire. Jamais plus il ne me prendra dans ses bras pour me consoler.
J'ai envie de croire ce que Dennis me dit, mais je ne veut pas fonder trop d'espoir. Tous ces coups de pelle sont une façon pour moi de lui dire au revoir. Tout cela peut paraître paradoxal, mais pourtant, c'était ce que je ressens. Et ça me fait mal. Mon cœur est en mille morceaux et pourtant, il faut que je garde la face, que je montre que je suis forte malgré tout.
Enfin, après un millième coup, ma pelle touche le bois. Je me dépêche alors d'enlever les derniers fragments de terre. Une goutte de sueur coule dans mon dos dans une cascade désagréable lorsque le cercueil apparaît devant mes yeux.
Je sens que mon corps va bientôt me lâcher : fatigue, effort et curiosité ne font pas un très bon combo chez moi. Mais surtout, j'ai peur d'ouvrir le couvercle et de découvrir qu'il est vide. Que Dennis a raison. Que mon père est en vie.
— À vous l'honneur.
Je lève précipitamment la tête vers mon interlocuteur. Son regard est franc, et toute animosité a disparu de son visage. Je recule d'un pas, alors que mes mains gigotent dans tous les sens.
— Non. Je ne peux pas, soufflé-je. Vous avez déjà réussi à me convaincre de vous suivre, ne me demandez pas en plus d'ouvrir la tombe de mon père.
— Ce n'est pas...
— C'est la tombe de mon père ! grondé-je.
— Soit.
Les mains derrière le dos et mes doigts croisés, je me recule encore un peu, lui faisant ainsi comprendre que je ne ferai rien de plus. C'est au-dessus de mes forces.
Profaner une tombe n'est pas déjà pas dans mes mœurs, mais en plus, celle de mon défunt père... encore moins. Une grimace se peint sur mes traits. Tristesse, peur et dégoût gonflent en moi, et je n'arrive pas à me calmer. Alors que j'essaye de prendre sur moi une nouvelle fois, mon pied gauche se dérobe et mes genoux cognent le sol. Un cri étouffé sort de ma bouche alors qu'une larme de douleur tente de passer la barrière de mes yeux.
Dans un élan de compassion, Dennis s'approche de moi et pose sa paume sur mon épaule.
— C'est bientôt fini, tente-t-il de me rassurer.
Je hoche négativement la tête.
— J'ai plutôt l'impression que ce n'est que le début.
Il tousse pour cacher son gloussement qui n'est pas le bienvenu.
— Vous avez raison. Le début de beaucoup de choses.
Je passe une main tremblante et remplie de terre sur mon front couvert de sueur.
— Regardez, m'enjoint-il.
Les paupières closes, je n'ose pas lever la tête. J'ai réellement peur de ce que je vais découvrir. Vraiment.
— S'il vous plaît.
Cette demande quelque peu plaintive me donne un peu de courage.
— OK. OK. Je vais le faire.
Prenant mon courage à deux mains, j'ouvre les yeux et les plante sur ce cercueil. Ce maudit cercueil. Ce putain de maudit cercueil. Vide.
Il est vide.
Vide. Vide. Vide.
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