Un soir dans une arrière cour


Chapitre 4

Butch n'en revenait toujours pas. L'autre se foutait ouvertement de sa gueule. Alors sans réfléchir, il lui balança un gnon, espérant le sonner assez longtemps pour aider la Princesse. Autant chercher à ébranler un roc, le mec cilla à peine ; pire, son sourire s'agrandit encore un peu.

V, lui, n'aurait pas dû être aussi surpris de s'en prendre une. C'était même étonnant que cela ait pris aussi longtemps. Le pire ? Il n'était même pas en rogne. En vérité, il adorait même ça.

Le flic avait complètement lâché la bride à son agressivité qui rayonnait tout autour de lui, tel un halo. Cette aura prenait V aux tripes aussi sûrement que n'importe quel aphrodisiaque. Il ne se rappelait pas avoir jamais bandé aussi douloureusement que ce soir. Il retenait également son sourire qui aurait dévoilé ses canines saillantes et érigées, prêtes à réclamer leur obole.

Puis se rappelant que les autres humains du restaurant avaient sûrement prévenu le 911, il amorça une lente retraite, faisant toujours face au flic, ce qui lui interdisait de se ruer sur la porte. L'autre cherchait une ouverture, ses yeux suivant attentivement les mouvements de V, allant même jusqu'à tenter de l'acculer. Le jeu amusait beaucoup ce dernier qui se voyait déjà attirer l'humain dans la ruelle derrière. Et qui sait alors comment il pourrait évacuer toute cette agressivité...

Son sexe durcit encore un peu plus. Son pantalon le comprimait horriblement, la peau sensible de son gland frottant à chaque pas contre la doublure du cuir. De quoi lui faire perdre la tête.

Reculant toujours, il franchit la porte de l'auberge et commença à les entraîner loin de la ruelle où l'Escalade avait été garée. Z était sûrement déjà parti, mais Vishous préférait se montrer prudent. Du coin de l'œil, il repéra une arrière-cour, discrète et mal éclairée.

Depuis qu'ils étaient sortis du restaurant, la démarche de son poursuivant s'était faite plus décidée, et celui-ci se dirigeait désormais vers V avec l'évidente intention de poursuivre son match de boxe.

Vishous sourit, ça lui allait aussi... Comme si un accord tacite s'était instauré entre eux, ils s'arrêtèrent une fois arrivés dans la courette repérée un peu plus tôt.

Tendus, prêts à bondir, ils se faisaient maintenant face. Pourtant aucun d'eux ne bougeait encore. L'expression du flic était partagée entre la colère (sans doute d'avoir laissé filer Z avec Marissa) et l'excitation d'avoir finalement trouvé un adversaire à sa mesure. V respectait ça, et il n'était pas loin de se dire la même chose. S'ils continuaient comme ça, il allait devenir accro à ces petits intermèdes.

Tout à ses pensées, il n'avait pas tout de suite enregistré ce que son nez cherchait à lui dire. Une écœurante odeur de talc l'arracha brutalement à sa transe. Il se figea et regarda autour de lui, à l'affût.

***

Butch saisit le moment exact où l'attitude de sa proie changea radicalement. Jusqu'ici, il avait été attentif, totalement concentré sur leur duel de regards. La lueur goguenarde avait enflammé les yeux de diamant comme si, au fond de lui, le mec savourait le moment. Et Butch devait bien avouer qu'il n'était pas loin d'être d'accord.

Puis, de manière brutale, l'autre se figea complètement, les narines frémissantes et les pupilles dilatées. Le magnétisme animal qui avait poussé Butch à le suivre comme la souris hypnotisée par le serpent disparut, laissant place à un tout autre chasseur. Ce nouveau prédateur ne cherchait pas à attirer sa proie dans sa toile, le flic en était convaincu. Celui-ci était sauvage, brutal et impitoyable.

Suivant la direction prise par le regard de diamant, Butch vit un groupe cinq types aux mines patibulaires s'aligner en face d'eux. Une odeur proprement répugnante atteignit ses narines à ce moment-là, alors même qu'il s'apercevait que tous les nouveaux venus étaient albinos. Étrange.

Aucun d'eux ne parlait, mais il était évident que les choses n'en resteraient pas là. Butch pensa tout d'abord à une bande rivale de celle du tatoué mais, au plus profond de lui, son instinct lui cria qu'il y avait autre chose là-dessous qu'une histoire de gang.

Sans même réfléchir, il se rangea aux côtés de son enfoiré et porta la main à son holster.

_Inspecteur Brian O'Neal. Police de Caldwell, n'avancez plus, jeta-t-il en brandissant sa plaque de sa main libre.

_C'est inutile Cop, ils ne t'entendent pas.

Butch jeta un œil à son allié d'occasion. Il avait repoussé les pans de son manteau, laissant apparaître une poitrine bardée de muscles durs sous le tee-shirt noir. Un harnais de cuir était croisé sur les pectoraux saillants et retenait deux dagues. Il devait aussi avoir un holster puisqu'un Beretta atterrit soudainement dans sa main.

_Putain, tu fais quoi là ? Tu crois que je vais vous laisser vous canarder au milieu de la rue ?

En réponse le mystérieux soldat feula, un truc complètement démentiel, venu du plus profond de sa gorge. Ce fut comme un signal et les albinos se jetèrent sur eux.

Butch comprit très vite que les blanchis n'en avaient rien à cirer qu'il soit flic. Ils se concentraient principalement sur son compagnon, mais ça n'empêcha pas un de ces connards de foncer droit sur lui. Bien, il allait être servi. Butch le réceptionna d'un splendide crochet du droit qui le fit reculer. L'albinos secoua la tête, mais ne parut pas plus affecté que cela.

Ce moment de répit avait toutefois permis à Butch de dégainer son arme de service qu'il brandit. Il brailla à son assaillant de s'arrêter, mais l'autre se posta face à lui sans un mot, dégainant une sorte de katana qu'il portait attaché dans le dos.

Les choses se corsaient...

Butch se campa bien fermement sur ses pieds et quand l'albinos fit mine de se jeter sur lui, il lui logea trois balles dans le bide. Ça ferait tache dans le rapport, mais c'était toujours mieux que de finir en rondelles.

Bien convaincu d'avoir envoyé son adversaire au tapis pour de bon, Butch se retourna pour voir comment s'en sortait son partenaire de circonstances. Celui-ci était aux prises avec une paire de ces enfoirés mais, étrangement, les deux derniers albinos semblaient avoir disparu de la surface du globe. Éberlué, Butch vit le soldat plonger une de ses dagues directement dans le cœur d'une de ces faces de craie. Et là, sous ses yeux ébahis, l'homme disparu dans un claquement sec.

Envolé, désintégré, évanoui...

La surprise paralysa Butch, aussi il ne vit pas son précédent adversaire se relever.

***

D'un geste à la précision létale, V achevait son dernier adversaire lorsqu'un hurlement de douleur lui glaça le sang. O'Neal, qui pensait sûrement avoir achevé son assaillant en lui tirant dessus, ne l'avait pas entendu se ranimer et lui arriver dans le dos. Comme au ralenti, V vit le lesser récupérer le katana avec lequel il venait de transpercer O'Neal de part en part. Hébété, le flic porta la main à son abdomen. Il regarda le sang qui la maculait puis releva les yeux pour croiser le regard de diamant de Vishous. Douleur déchirante et stupeur se mêlaient dans les prunelles noisette. O'Neal tomba à genoux, d'un bloc, avant de s'écrouler sur le sol.

Le quartier tout entier dut entendre le rugissement que poussa Vishous en se ruant sur le chef des lessers. Cet enfoiré allait payer très cher. Sous le coup de l'émotion, le vampire était devenu nitescent. Dominé par la rage, celui-ci ignorait s'être illuminé comme une vitrine de noël.

Conscient de voir la faucheuse marcher sur lui, l'égorgeur essaya d'esquiver la charge inexorable, mais Vishous était un combattant aguerri. Il plongea instinctivement dans la même direction que le lesser et le faucha de sa dague. La gorge de l'albinos produisit un gargouillis écœurant en s'ouvrant et libéra un flot de sang noir. V ne prit pour sa part pas le temps d'admirer son œuvre, il transperça le cœur de son ennemi, le renvoyant à l'Oméga.

La menace anéantie, il se rua vers O'Neal. Celui-ci respirait encore, quoique faiblement. Vishous en remercia la Vierge Scribe. Pour autant, la situation n'était pas brillante : l'humain perdait beaucoup trop de sang et certains organes internes devaient être touchés. Au même moment, la sirène d'une voiture de police retentit dans le lointain.

Merde, il devait se décider rapidement.

V ne pouvait se résoudre à laisser O'Neal crever au fond de cette cour crasseuse. Même dans l'hypothèse où les flics arriveraient assez vite pour récupérer leur collègue, le temps qu'une ambulance se pointe, le blessé allait très certainement y passer. De plus, V n'avait pas vraiment le temps de lui effacer la mémoire. Il prit sa décision en une seconde et effectua un bandage de fortune, insuffisant pour arrêter l'hémorragie, mais qui lui permettait de gagner un temps précieux.

Puis il fouilla les poches d'O'Neal à la recherche de ses clés de bagnole. Quand il les trouva, il souleva délicatement le blessé qui n'avait même plus la force de gémir. V le ramena à la Vic, déverrouilla les portières d'une main et allongea O'Neal avec précaution sur le siège arrière.

Contournant la voiture pour s'installer au volant, V adressa une nouvelle prière à la mère de la Race pour que le flic tienne jusqu'au manoir. Sa respiration était de plus en plus erratique ; V devina que son pouls faiblissait.

_Me lâche pas maintenant, Cop. Tu vas t'accrocher, je t'emmène voir un toubib. Alors fais pas le con...

V n'aurait jamais pensé que le trajet jusqu'au manoir puisse paraître aussi long, pourtant la vieille voiture repoussait ses limites dans les rues désertes de Caldwell. Lorsque les aiguilles du compteur lui indiquèrent 140 km/h en plein centre-ville, il jura pour que ce tas de ferraille réussisse à décoller. Il aurait donné sa main droite et ses visions pour ça.

Tenant le volant d'une main, il sortit son portable de son blouson pour appeler sa sœur. Comme avertie par un sixième sens, elle décrocha à la première sonnerie.

_Payne, réveille Manello. Dis-lui de se bouger le cul et de préparer le bloc. Je vous amène un blessé grave, humain, blessures à l'arme blanche, les organes internes sont touchés. Il lui faudra aussi une transfusion d'urgence. Nous serons là d'ici cinq minutes.

O'Neal respirait à peine lorsqu'il arrêta la voiture dans le garage souterrain. Le roi, l'intégralité de la Confrérie, les shellanes, ainsi que Payne et Manello, virent un Vishous barbouillé de sang et visiblement très agitéce qui ne lui ressemblait guère – émerger d'une vieille voiture inconnue.

Sans un regard pour son public stupéfait, V arracha presque la portière arrière et sortit O'Neal avec précaution. Il était d'une pâleur effroyable.

_Bordel, où est cet enfoiré de Manello ?

_Ici, Bouc-du-diable. Le brancard est là, pose-le dessus, je l'emmène au bloc tout de suite. Qu'est-ce qui lui est arrivé ?

_Un lesser l'a embroché avec un katana.

_OK, tout le monde dégage.

V gronda en voyant Manello et Payne s'éloigner vers le bloc, poussant le brancard du flic, mais il se retint de les suivre. Dans son état, il serait plus une gêne qu'autre chose.

Putain, pourvu qu'O'Neal s'en sorte. Le mec était solide, mais prendre des paris serait plutôt hasardeux vu la situation.

Merde, merde, merde.

V se sentit soudain très las. Sans s'occuper du sang qui souillait ses mains, il se frotta le visage. Quand il releva la tête, les traces rouges qui zébraient ses joues et son front lui donnaient un air d'animal agonisant.

Vishous sentait la stupéfaction de ses Frères et de tous ceux qui l'entouraient. Le flot continu de leurs interrogations se déversait dans son crâne comme un gigantesque tourbillon qui lui donna envie de hurler. Pourtant personne ne parlait. Du moins jusqu'à ce que la voix, faussement maîtrisée, du roi s'élève.

_Vishous, tu peux m'expliquer ce qui t'a pris de ramener cet humain ici ?

_Il allait mourir, ta Majesté.

Le roi prit deux profondes inspirations avant de poursuivre, contrôlant visiblement mal son irritation grandissante.

_Oui, j'ai vu ça. Mais explique-moi un peu : depuis quand tu te soucies du sort d'un humain ? Et d'après ce que m'ont dit Z et Hollywood, celui-ci a une certaine tendance à se retrouver constamment dans nos pattes. Quoi qu'il se soit passé, tu aurais dû laisser les humains s'en occuper. Et notre gêneur aurait disparu de lui-même.

Le sous-entendu était clair, mais V ne se laissa pas démonter.

_Gueule autant que tu veux, Monseigneur, mais j'ai la nette sensation que ce n'est pas vraiment un hasard si on retrouve si souvent ce flic en travers de notre chemin.

Vishous sentit que Wrath voulait ajouter quelque chose, mais jusqu'ici ses pressentiments et ses visions avaient très largement guidé la Confrérie. Donc si V disait que l'humain devait vivre, il vivrait. Point barre.

V avait un peu honte de tromper délibérément son roi, pourtant, quelque part au fond de lui, il sentait que cet humain aurait bel et bien un rôle à jouer dans leurs destins. Leurs destins ? Ou le sien ?

_Bon, très bien, V. De toute façon Manello et toi seriez capables de me dépecer si j'ordonnais qu'on sorte ce mec de ma demeure. Et, soupira le roi, rien n'est plus inquiétant que les moments où vous êtes du même avis !

Un rire étouffé courut parmi les frères. L'hostilité entre V et le chirurgien n'était un secret pour personne. Généralement, si l'un disait « blanc », l'autre s'empressait de dire « noir ».

_Donc, reprit Wrath, je résume la suite des événements pour que ce soit bien clair pour tout le monde : le doc le répare, tu l'effaces et dehors les romanos !

Un petit sourire moqueur étira les lèvres de Vishous, le premier depuis qu'O'Neal avait été blessé. Il avait la sensation que tout irait bien maintenant.

_Comme tu voudras, ta Majesté.

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