Un soir dans un entrepôt
Chapitre 24 : Un soir dans un entrepôt
Du sang...
Tellement de sang.
Le sang de V...
Butch pouvait le sentir. Partout autour de lui. Il saturait l'air, s'échappant du corps de V en un flot dense et constant. Ça n'avait rien du tourbillon effréné, des torrents, qu'il s'était préparé à trouver. Non, c'était une fuite lente et inexorable. Presque mécanique... Mais impossible de ne pas percevoir à quel point son amant s'affaiblissait à chaque seconde qui passait.
Butch se tenait entre les lourdes portes en bois qu'il venait de défoncer à mains nues. Dans l'air froid de la nuit d'automne, son souffle rauque s'échappait de sa bouche en formant d'épaisses volutes blanches. Tous ses muscles étaient contractés et il paraissait encore plus impressionnant que d'ordinaire. Une aura de pure violence l'entourait, démultipliant la présence de son imposante stature. À lui seul, il semblait remplir tout l'espace, comme s'il s'était matérialisé à partir de la nuit environnante.
Il se figea au milieu des décombres pulvérisés de la porte, un dernier sursaut de lucidité lui dictant d'évaluer au moins sommairement la situation. Comme dans un film projeté au ralenti, son cerveau enregistra la scène qui se jouait devant lui.
Cet entrepôt délabré abritait une ancienne ligne de fabrication semi-automatique dont ne subsistaient que quelques vestiges. L'ensemble devait dater de l'époque où l'activité portuaire était encore florissante à Caldwell. De la chaîne de montage, il ne restait qu'un long tapis roulant qui n'avait pas dû voir un ouvrier depuis de longues années. Les supports métalliques étaient attaqués par la rouille, complètement bouffés par endroit, et certaines parties s'étaient même écroulées. Le monstre de métal convulsait au sol comme une énorme chenille agonisante.
Mais les lessers avaient de l'ingéniosité à revendre. Ils avaient imaginé un tout autre usage au tronçon encore stable de la chaîne. Les anciens systèmes de fixation, qui n'avaient pas encore été démontés pour être revendus à un quelconque ferrailleur, étaient parfaits pour y arrimer solidement tout un assortiment de chaînes et de lanières. Largement de quoi retenir un vampire affaibli...
V avait été allongé à même le tapis roulant, ligoté et entravé comme si les lessers tentaient de contenir le Diable en personne. Bras et jambes maintenus écartés par les liens, il était complètement nu, à l'exception de son gant. Les albinos n'étaient pas encore assez fous pour se frotter aux étranges pouvoirs du guerrier le plus puissant de la Confrérie.
À ce moment, une étrange pensée vint frapper Butch. Malgré les étreintes qu'ils partageaient depuis des semaines, c'était la première fois qu'il voyait V entièrement nu. Son amant avait toujours semblé désireux de conserver son pantalon. Et Butch était trop rassuré de voir que les choses ne se précipitaient pas entre eux pour lui en tenir rigueur. Pourtant, ça n'avait pas manqué de l'étonner et cette étrange question revint l'effleurer alors que ses yeux balayaient le corps exposé. Était-ce à cause de ces étranges tatouages qui couraient tout le long de l'aine de V, similaires à ceux de sa tempe et de sa main ?
Butch se secoua. Il aurait tout le temps de penser à l'encre de son mâle quand il l'aurait détaché de cette putain de table. Sous l'éclairage blafard des néons, il remarqua que le corps de V était maculé de sang. Celui-ci gouttait tout autour de lui, sur le tapis roulant et jusqu'au sol où il commençait à former une large tache sombre. Ces enculés l'avaient saigné, lentement, méthodiquement, pour l'affaiblir le plus possible. Ne lui laissant aucune chance. Pas étonnant que Butch ait senti cette hémorragie depuis l'autre côté de la porte.
Sauf qu'à en juger par les quelques longueurs de chaînes brisées qui gisaient au sol, V n'avait pas dû se tenir tranquille. Quelques lessers avaient également l'air plutôt mal en point. Butch se sentit gonfler de fierté. Son mâle était un guerrier, un vrai. Personne ne s'en prenait à Vishous, fils du Bloodletter, sans en payer le prix. Qu'est-ce qu'avaient cru ces enfants de putain ? Qu'ils auraient la partie facile ? Qu'un Frère pouvait renoncer à se battre ? Que V se laisserait faire comme une putain de demoiselle en détresse ?
Butch imagina sans peine la colère qui avait dû habiter son compagnon quand ces enfoirés l'avaient réduit à l'impuissance et il sentit son cœur se serrer. C'était tellement contraire au caractère de V. Il avait dû lutter jusqu'à l'épuisement avant que les lessers ne parviennent à le maîtriser, utilisant toutes les armes à sa disposition. Un paquet d'albinos avait dû y rester. Le plus possible, espéra Butch en sentant la rage qui l'habitait se muer en une violence pure, en un besoin de vengeance sanglant et cruel.
Il allait venger son mâle. Venger la torture, venger les coups, venger l'humiliation... Ça ne serait pas propre. Ça ne serait pas rapide. Les lessers redoutaient déjà le fils du Bloodletter, mais ils sauraient désormais qu'il n'était pas le seul à craindre. Que personne n'approchait Vishous sans en payer le prix. Le prix du sang...
Les crocs de Butch étaient déjà déployés depuis un moment, mais soudain ce fut comme s'ils jaillissaient littéralement de sa mâchoire. Dotés d'une volonté propre, ils n'aspiraient qu'à déchiqueter ceux qui avaient osé porter la main sur son mâle. Butch détourna le regard de la silhouette martyrisée et observa, de ses yeux étrécis en deux fentes létales, les lessers présents autour de lui. Un par un, il fixa les albinos, figés dans la surprise, pris au dépourvu par son entrée fracassante.
Il n'eut pas besoin d'y regarder à deux fois pour identifier le responsable de cette boucherie. Ce bâtard se tenait debout à côté de V, une des lames noires du Frère entre les mains, dégoulinant du sang de ce dernier. Quelques gouttes de liquide carmin avaient éclaboussé les manches de son sweat sombre. Presque rien en fait. L'enfoiré savait travailler proprement.
Comme s'il avait senti l'arrivé de Butch, un grognement rauque s'échappa soudain de la gorge de V. Sa main, qui ne brillait plus que faiblement quand ils étaient entrés, fut à nouveau baignée de lumière blanche. Une fois encore, il remua, tentant de se libérer de ses entraves. Sans succès. Il était trop faible et le halo de clarté s'étiola très rapidement autour du membre maudit. Pourtant, ce mouvement rassura Butch. Même à demi inconscient, V avait encore le réflexe de se battre.
Dans la bataille le corps du vampire se tendit et il se cambra sur le dos. Les cuisses maintenues écartées par les liens, il exposa involontairement son entrejambe à Butch qui lui faisait face. Le premier réflexe de celui-ci fut de dissimuler la nudité de son compagnon. Personne n'avait le droit de poser les yeux sur le corps de Vishous. Personne sauf lui...
Mais ça, c'était avant que son regard ne s'attarde plus attentivement sur l'endroit exposé. Et ce qu'il vit – ou plutôt ce qu'il ne vit pas – transforma le fauve en lui en un véritable démon. Nom de...
Il manquait une couille à V. Bordel de Dieu, une couille...
Ces raclures avaient tenté de castrer V. Ils lui avaient arraché un testicule, l'avait saigné et mutilé à jamais, comme le dernier des porcs. Le mâle et le compagnon qui cohabitaient en Butch se rebellèrent d'une seule voix. Face à ce spectacle, une digue dont il n'avait pas conscience se rompit en lui et un torrent de fureur vengeresse irrigua chaque parcelle de son être.
Il oublia aussitôt toute menace se trouvant dans le périmètre. Il ne voyait plus que le grand blond dégingandé qui le regardait comme si le diable en personne venait de s'inviter à la fête.
Un grand blond ?
Dans un éclair de lucidité, Butch comprit que ce mec n'était pas un lesser, mais bel et bien un humain. Sauf que peu lui importait pour le moment. Tout ce qu'il voyait, c'était le bourreau qui avait mutilé V au plus profond de sa chair, portant atteinte à sa dignité, à son intégrité de mâle. Et il allait le payer. Oh oui... Butch le jurait sur ses propres couilles. Les deux...
Il empoigna ses dagues, celles que V avait forgées pour lui, avec patience et minutie, et amorça un pas en direction de sa cible. Gare à celui qui tenterait de s'interposer...
***
Lorsque le gigantesque vampire qui venait de débouler dans l'entrepôt verrouilla son regard embrasé sur lui, Chad Tenson sut qu'il n'avait aucune chance de salut, pas la plus petite échappatoire. Le monstre était un colosse, même selon les normes de ces abominations.
Et il était comme possédé par la haine elle-même, faisant corps avec elle. À tout moment, le jeune humain s'attendait à le voir disparaître dans un tourbillon de fumée noire qui laisserait place à un démon, semblable à ceux qu'il craignait de voir sortir des pages de sa Bible illustrée quand il était gamin. Un démon mugissant, avec des yeux de loup rougeoyant comme des braises et des cornes de taureau pointues comme des pieux. Un démon venu le plonger dans un abîme de souffrances et qui n'en finirait jamais de le torturer.
Mais l'imposante silhouette demeura inaltérée. Seuls les yeux noisette, devenus presque noirs, ne laissaient aucun doute sur le sort promis à Chad. Finalement, au regard de ce vampire, le démon de ses cauchemars n'était pas si terrible que cela. Deux dagues noires apparurent comme par magie dans des mains aussi larges que des battoirs, puis le mastodonte fondit vers lui à une vitesse folle.
Depuis qu'il bossait pour la Lessening Société, Chad pensait avoir vu son compte de vampires. Certains terrorisés, d'autres furieux. Sauf qu'il ne s'était encore jamais frotté aux guerriers de la Confrérie. En capturant le Frère tatoué, il avait commencé à comprendre pourquoi les lessers les redoutaient autant. Mais le vampire qui lui fonçait dessus à cet instant, c'était encore autre chose.
On aurait pu penser que Chad était traqué par un de ces fauves préhistoriques, quelque chose comme un tigre à dents de sabre, tant ses crocs saillaient. Sauf que les animaux tuaient pour se nourrir, ce qui n'était pas le cas des quatre créatures qui se lançaient à leur assaut en feulant. Parce qu'en plus, le démon n'était pas venu seul. À sa suite, s'étaient précipités trois autres de ces bêtes sanguinaires.
La meute réclamait vengeance et les lessers paieraient tous le prix du sang pour le Frère torturé. Ils allaient tous crever ici... Enfin surtout Chad. Et pourquoi ? Ce foutu vampire n'avait pas lâché un mot depuis sa capture, quoi qu'ils aient pu lui faire subir. Ils l'avaient battu, entaillé, tailladé, saigné comme l'animal qu'il était, tranchant ses chairs, enfonçant leurs lames dans ses organes.
Chad y avait pris un plaisir tout particulier. Avoir enfin entre les mains un de ces monstres responsables de la mort de sa famille... Il avait attendu ce moment si longtemps. Ce foutu barbu avait payé pour ses parents, son petit frère et tous les lessers tués au moment de sa capture.
Oh oui, il avait payé. Pendant des heures. Avec acharnement et méthode. Mais rien n'y avait fait. Le monstre s'était contenté de le fixer, sans dire un mot, avec ce putain de regard fait pour vous transpercer. Chad avait même hésité à les lui arracher, ces foutus yeux pour ne plus être vrillé par les pupilles de diamant, par la haine qui les habitait et par la peur qui en était absente.
Quand Chad avait posé la pointe de la dague au plus près du globe oculaire, le vampire n'avait même pas cillé, n'avait même pas émis un son, le défiant du regard. Comme s'il savait...
Et, bordel, Chad était sur le point de flancher lorsque la porte avait volé en éclats, le faisant reculer d'un pas, la lame noire figée dans sa main pour preuve de son crime. Et maintenant, c'était le tour d'un autre de se venger. Un autre dont il était la proie. Tant pis... Au moins, vendrait-il chèrement sa peau. Enfin, ce fut ce qu'il crut, l'espace d'un instant.
Dans le sillage du gigantesque vampire qui lui fonçait dessus flottait une odeur d'épices sombres qui lui remplit les narines. Chad sut que ce serait la dernière chose qu'il sentirait de sa vie, mis à part la douleur.
***
Butch avait laissé l'animal en lui prendre les commandes. Cet humain, faible et lourdaud, n'avait aucune chance face à lui. Il vit le type essayer de sortir son flingue tandis que lui-même se ruait dans sa direction, mais il ne lui en donna pas le temps. Et quand bien même... Il ne se laisserait pas arrêter par quelques balles. Il devait venger V.
Pendant que les Frères engageaient le combat avec les autres lessers pour lui laisser le champ libre, Butch emplafonna l'humain de toute sa masse. Un boxeur catégorie poids lourd n'aurait pas pu résister à l'énergie phénoménale déployée par cette charge. Alors cet humain un peu décharné, ce n'était même pas la peine d'y penser. Le type s'envola littéralement au travers de la pièce, poussant un long cri qui résonna au milieu des grondements du combat qui opposait Rhage et les jumeaux au bataillon de lessers qui occupait l'entrepôt.
Quand un mur arrêta le vol plané de l'humain, une dizaine de mètres plus loin, la jambe de ce dernier se replia selon un angle étrange, juste sous lui. D'où il était, Butch entendit les os craquer avec délectation. Et ça n'était que le début...
Tandis qu'il rejoignait sa proie, il ne pouvait penser qu'à une chose : V, attaché, humilié, mutilé. Chacune de ses pensées nourrissait son envie d'annihiler toute cette maudite espèce, comme s'il n'avait été conçu que pour ça. Quand il en aurait fini avec ces faces de talc, aucun lessers ne s'attaquerait plus aux guerriers de la Confrérie sans savoir ce qu'il en coûtait. En attendant, leur sale larbin allait payer au centuple pour chacun de ses actes.
Butch ne perdit pas de temps et se hâta vers le lieu de l'atterrissage, écartant de son chemin un lesser repoussé là par Phury. Il le fit disparaître d'un habile mouvement de sa dague. L'albinos s'évanouit dans un claquement sec, ne laissant derrière lui qu'un tas de vêtements puant le talc. Pour autant, Butch n'avait pas perdu de vue son objectif qui gémissait misérablement le long du mur de brique.
En quelques enjambées, il se retrouva au-dessus de l'humain, le surplombant de ses deux mètres. Il prit le temps de ranger ses dagues au fourreau. Ce qu'il avait à faire ne s'embarrassait pas d'accessoires aussi sophistiqués. Saisissant le déchet par le col, il le força à se remettre debout.
L'humain hurla quand il dut s'appuyer sur sa jambe brisée. Vu la tache rouge qui s'élargissait sur le tissu de son pantalon, il avait sans doute récolté une fracture ouverte. Toute couleur avait déserté son visage, désormais aussi livide que celui des albinos. Il semblait au bord de la syncope.
_Pas si vite, connard, cracha Butch qui lui agrippa la gorge pour le hisser à sa hauteur.
Il plongea son regard dans celui de l'humain qui s'agitait désespérément au bout de ses bras tendus, tentant de desserrer la prise pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons en feu. Le visage toujours déformé par la colère, Butch dégagea une de ses mains du cou mince sans pour autant reposer sa proie au sol. D'un mouvement souple, il fit glisser celle-ci entre eux, jusqu'à arriver à l'entrejambe du mec. Là, il s'empara des bijoux de famille du bourreau.
_Œil pour œil, enculé, murmura-t-il quand les yeux de sa victime devinrent fous, comprenant ce qui allait lui arriver.
Puis Butch referma le poing et tira d'un coup sec à travers le pantalon, arrachant l'ensemble, le service au complet. La moitié de la ville dut entendre le hurlement que poussa le type qui s'écrasa au sol lorsque Butch le relâcha comme un tas d'ordures, ses organes génitaux toujours en main.
Butch n'éprouvait aucune pitié pour la loque qui se tordait à ses pieds en poussant des cris déchirants. Il regardait même cette scène macabre se jouer devant lui avec une certaine satisfaction, détaché de sa propre barbarie.
Il s'apprêtait d'ailleurs à poursuivre son sinistre jeu de massacre lorsqu'un gémissement sourd s'éleva du tapis roulant, parvenant à atteindre Butch, aussi loin que l'ait entraîné sa folie vengeresse. Obnubilé par l'idée de faire payer l'humain, il en avait presque oublié que V était encore attaché, vulnérable...
Son mâle l'appelait, il avait besoin de lui. Maintenant...
Il était temps d'en finir. Butch se pencha donc et, d'un mouvement précis du tranchant de sa dague noire, ouvrit en deux la gorge de l'humain. Contrairement aux lessers que les Frères étaient en train d'achever, le cadavre ne s'évapora pas. Le sang goutta à flot du cou largement ouvert et imprégna le sweat du type d'une tache sombre. Ses yeux achevèrent de se révulser en quelques secondes puis il retomba au sol, immobile et exsangue.
Sans plus se préoccuper du cadavre, Butch s'en détourna. Il devait rejoindre V. Son instinct lui hurlait que ça ne pouvait plus attendre. Un rapide coup d'œil au périmètre lui apprit que les Frères avaient largement entamé les effectifs des lessers. Les trois guerriers étaient à peine moins enragés que Butch lui-même. Tant mieux... Parce qu'ils ne faudrait plus compter sur lui. Il devait protéger V.
Se désintéressant de la bataille qui faisait rage autour de lui, il se précipita aux côtés de son mâle.
Il commença par détacher les lourdes chaînes qui entouraient la taille et la poitrine de V, le clouant au tapis, tout en lui murmurant des mots de réconfort. Lui disant qu'il était là, qu'il allait le libérer et qu'il ne laisserait personne l'approcher, qu'il ne laisserait personne lui faire du mal. Puis, d'un geste vif de sa dague noire, il trancha les solides liens de cuir qui entravaient les membres de V. À peine libéré, le vampire roula sur le côté, en position fœtale.
Le cœur de Butch se serra en voyant V aussi vulnérable, exposé aux yeux de tous, le corps secoué d'irrépressibles frissons. Il s'empressa d'ôter sa veste et en recouvrit la haute stature avec douceur. La peau de V était si pâle. Si froide.
Butch grimpa aussitôt sur le tapis roulant et logea V tout contre son torse, le berçant en caressant doucement ses cheveux, murmurant une suite de mots désordonnés. Il frictionna le torse et le dos raides, essayant de lui communiquer un peu de sa propre chaleur. Il fut récompensé de ses efforts par le bras de V qui finit par se lever pour s'enrouler autour son cou. Butch appuya alors son front contre celui de V, lui ordonnant de s'accrocher. Mais son compagnon replongea immédiatement dans l'inconscience.
Une ombre soudaine fit relever la tête de Butch qui se prépara à défendre V. Mais non, ce n'était que la silhouette imposante de Rhage qui avait occulté la lumière des néons en s'approchant. Trop paniqué par l'état de V, Butch n'avait même pas remarqué que le silence était revenu dans l'entrepôt. Le combat était terminé. Les lessers avaient perdu, réduits en cendre par la fureur de la Confrérie. Ne subsistait dans le hangar qu'une forte odeur de talc et de poudre, ainsi que le cadavre du bourreau de V.
Hollywood s'approcha à pas mesurés de ses deux amis enlacés et contempla avec fureur et inquiétude le corps meurtri de V. Ses pupilles, habituellement aussi bleues qu'une mer tropicale, avaient presque été dévorées par une inquiétante lumière blanche. Butch crut entendre gronder la Bête quand Rhage jura.
_Merde, ces fils de putes l'ont saigné pour l'empêcher de se régénérer. Il lui faut du sang, dit-il tandis que les jumeaux se rangeaient à ses côtés. Mais dans cet état, il ne tiendra jamais jusqu'au manoir, constata-t-il d'une voix déformée par l'angoisse.
À vrai dire, Butch ne l'avait même pas écouté. Pris d'une impulsion soudaine, il avait commencé à lécher les plaies les plus superficielles, notamment celles qui couraient le long de la gorge et des poignets de V, espérant ralentir l'hémorragie. Ce qui était loin de suffire. Hollywood le savait, aussi tenta-t-il prudemment de raisonner Butch.
_Cop, tu m'écoutes ? Il faut essayer de le ramener à la maison. On va appeler Wrath et il fera venir d'urgence une Élue p...
À la mention de la femelle, Butch se figea, les yeux fous, et sa fragrance de mâle dédié explosa, menaçante, saturant l'air et se posant partout sur le corps qui gisait dans ses bras. Ce cocktail d'épices sombres était un avertissement explicite et impossible à l'ignorer : personne n'approcherait V tant qu'il ne serait pas en état de se défendre et de botter lui-même des culs.
En reniflant cela, les yeux des trois autres mâles s'écarquillèrent, comme si Butch venait de se transformer en un animal inconnu juste sous leurs nez. Tous avaient compris depuis belle lurette à quel point la relation entre ces deux-là était spéciale, mais personne n'aurait pu imaginer à quel point. Aucun d'eux n'avait jamais soupçonné qu'un lien d'une telle force puisse unir les deux mâles. Pas que ça soit vraiment étonnant, à bien y réfléchir.
Inconscient des questions qui agitaient les Frères, Butch ne pensait qu'à empêcher quiconque d'approcher son mâle. Il resserra son étreinte autour de V en montrant les crocs, tel un fauve enragé. Tant qu'il le tiendrait dans ses bras, V serait en sécurité.
_Personne ne le touchera, gronda-t-il.
Ne voulant surtout pas déclencher d'incident, Phury, le plus diplomate, leva ses mains devant lui, paumes ouvertes, pour prouver qu'il ne constituait pas une menace. Il essaya de chasser l'angoisse de sa voix pour s'adresser à Butch d'une voix posée, comme à un enfant buté auquel il faudrait faire comprendre l'urgence de la situation.
_Butch, écoute... Il faut soigner V. Pour ça, il lui faut du sang et un médecin. De toute urgence. Et là, nous perdons du temps.
_Il aura tout le sang qu'il faut, hurla le flic dans un sursaut de rage. Le mien !
_Cop, tu sais que ça ne marche pas comme ça, plaida tristement Phury en secouant la tête.
Mais Butch, bien au-delà de la raison, n'en avait rien à secouer de cette belle logique. V était inerte dans ses bras, son corps de plus en plus rigide, sa peau de plus en plus froide. Il pesait de tout son poids contre la poitrine de Butch qui savait avoir en lui ce qu'il fallait. V l'avait sauvé avec son propre sang le soir de sa transition. Butch s'en souvenait très bien. C'était le moment de payer sa dette.
Ça allait marcher, ça devait marcher...
Butch porta à sa bouche son poignet libre et le déchira de ses crocs, arrachant quelques lambeaux de chair au passage. La plaie était profonde et le sang commença à en jaillir.
Calant d'un bras la tête de V, il approcha son poignet des lèvres livides en retenant son souffle. Il espérait de toutes ses forces voir la bouche d'ordinaire moqueuse s'ouvrir pour aspirer le précieux liquide. Alors il colla sa peau directement contre le visage de V. Une goutte de sang perla le long du bouc noir et s'écrasa plus bas.
Butch attendit encore, mais rien ne se produisit.
_Butch..., tenta à nouveau Phury.
Gagné par la panique, Butch ne l'entendit même pas. Et sans plus se préoccuper de son public, il commença à s'époumoner en secouant V.
_Écoute-moi, sombre connard ! Tu vas boire. Je refuse de te laisser crever ici. Tu es à moi. TU M' ENTENDS, ENFOIRÉ ? À MOI ! Si quelqu'un doit te trouer la peau, ce sera moi ! Alors, maintenant, BOIS !
Plus personne n'osait bouger autour du tapis roulant. L'éclat de Butch les avait pétrifiés. Les Frères retenaient leurs souffles, conscients d'espérer un miracle qui ne s'accomplirait pas. Rhage et Phury adressaient néanmoins des prières silencieuses à la Vierge Scribe. Après tout, si elle ne se remuait pas pour son propre fils, quand seraient-ils en droit d'attendre quelque chose de leur déesse ?
Leurs vœux furent-ils entendus ou V puisa-t-il dans ses dernières forces pour s'accrocher à la colère désespérée de son mâle ? Ils ne le surent jamais. Toujours est-il qu'un frisson d'espoir renaissant les agita lorsque ses lèvres s'entrouvrirent, juste assez pour laisser passer le sang qui jaillissait toujours du poignet de Butch.
Calant le dos de V contre son torse, le flic libéra sa seconde main et aida le blessé à déglutir en lui massant doucement la gorge. De temps en temps, il embrassait avec révérence la tempe tatouée de son compagnon tout en lui murmurant des paroles d'encouragement. Sa tendresse était totalement incongrue au milieu de la puanteur douceâtre des lessers. Pourtant le mouvement délicat de ses doigts calleux sur la gorge de V valait toutes les déclarations du monde.
_C'est bien. Comme ça... Continue, nallum. Prends tout ce qu'il te faut.
Les Frères n'osaient détourner le regard bien qu'il aient conscience d'être de trop.
C'était très étrange de voir quelqu'un, qui plus une brute épaisse comme Butch, toucher avec autant de douceur un guerrier vampire centenaire. Z et Rhage n'auraient pas témoigné plus de révérence à leurs shellanes adorées.
Mais eux aussi étaient des mâles dédiés. Ils comprenaient...
Z se souvint de ce qu'il avait vécu lorsque Bella avait été enlevée par l'autre déséquilibré. De tout ce dont il avait été capable pour elle. À cet égard, Butch n'était pas différent. Butch qui, à l'heure actuelle, serrait le corps de V comme un objet infiniment précieux.
V, lui, sembla entendre l'appel de son compagnon et comprendre qu'il se battait pour sa vie. Après quelques gorgées un peu douloureuses, ses lèvres s'ouvrirent davantage et il mit plus de force dans sa succion tandis que ses canines émergeaient. Quand Butch caressa ses cheveux noirs pour l'encourager, V gronda de contentement.
Dans la cohue, la veste de cuir qui le couvrait glissa, découvrant une partie de son dos. Le regard des Frères se porta sur sa peau nue, encore marquée par les coups et les sévices infligés par ses ravisseurs. Pourtant, il leur semblait...
_Douce Vierge Scribe, ça marche, bafouilla Rhage en regardant les chairs se ressouder, juste assez pour que V ne se vide plus de son sang. Il se régénère !
La prise de V s'était affermie et il surprit tout le monde, Butch y compris, lorsqu'il abandonna sans préavis le bras de son mâle pour se jeter à sa gorge dans un mouvement d'une puissance inattendue.
Butch se retrouva sur le dos, plaqué contre le tapis roulant, V pesant de tout son poids sur lui. Il crut un instant que le vampire allait le lacérer de ses crocs, aussi se prépara-t-il à l'impact. Pourtant, au moment de le mordre, V marqua un temps d'arrêt, la pointe de ses canines suspendue à quelques millimètres de la jugulaire palpitante. Butch comprit que, même rendu à demi fou par la soif, son compagnon attendait sa permission. Avec tendresse, il libéra son bras droit et pressa la tête brune contre son cou en inclinant la sienne de côté pour mieux s'offrir. De son pouce calleux, il caressa le cuir chevelu en un geste d'encouragement.
Quand les crocs de V transpercèrent sa gorge avec révérence, Butch ne put retenir un gémissement de pur plaisir. Que les autres aillent se faire foutre ailleurs s'ils étaient gênés, pensa-t-il furtivement avant de s'abandonner au plaisir qui éclata dans ses veines. Il enlaça V et, une nouvelle fois, relâcha sa fragrance de mâle dédié dans l'air.
À présent, il ne comprenait même plus ses hésitations. Marquer cet homme comme sien et s'offrir ainsi était la chose la plus juste qu'il ait faite de toute sa putain de vie. Il ne chercha même pas à ouvrir les yeux pour voir la tête des autres. Ils n'existaient même plus. Il ne sentait que V en train d'aspirer son sang. Sa vie s'écoulait dans les veines de son homme et Butch se dit qu'il se foutait de mourir maintenant. Il était complet.
S'affaiblissant, il se laissa peu à peu glisser dans une apaisante inconscience. Juste avant de sombrer, il entendit Rhage s'adresser à V.
_V, arrête ! Tu dois le lâcher, ça suffit...
La réponse de V fut immédiate. Relâchant à son tour sa fragrance, il enlaça Butch plus fort, dévoilant ses propres crocs. Pour la première fois depuis leur arrivée à l'entrepôt, ses paupières se soulevèrent l'espace d'un instant, laissant échapper un flot de lumière blanche, presque aveuglante. Son odeur de mâle dédié se mêla à celle du flic évanoui.
Rhage fit un pas en avant, sur le point d'insister, inquiet pour ses deux amis, mais ce fut la voix rauque de Z, aussi calme et tranchante qu'une lame, qui réussit à atteindre la raison de V.
_V, si tu continues, tu vas le tuer. Tu vas tuer Butch.
V se figea, focalisé sur son amant inconscient. Un éclair de lucidité traversa ses yeux de diamant un instant avant qu'ils se referment et que ses canines se rétractent. Dans un dernier grondement menaçant, il s'affala sur le torse de Butch, évanoui lui aussi.
Durant un long moment, les Frères contemplèrent les deux corps enlacés, incapables de parler ou de bouger. Rhage fut le premier à retrouver la parole.
_Bah merde alors ! Je l'avais pas vu venir, celle-là...
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