Un soir au Commodore

Chapitre 16 : Un soir au Commodore

Le lendemain soir, Butch fut réveillé par une migraine à se taper la tête contre les murs. Il grogna avant de rouler sur le dos, tout le corps douloureux. Il avait l'impression de se retrouver dans la peau d'un petit vieux perclus de rhumatismes. Bordel, il avait les idées complètement embrouillées. Ouvrant un œil, il ne reconnut pas du tout le lieu où il se trouvait, une pièce peinte en noir... Dans un lit, lui aussi bordé de draps noirs...

Un ronflement sourd lui fit tourner la tête. Allongé sur le ventre à côté de lui, se trouvait un V profondément endormi... et surtout à moitié à poil. Butch sentit un courant d'air frôler son propre ventre nu. Il se redressa sur les coudes pour constater qu'il n'était guère plus habillé que V.

Bordel, est-ce qu'il n'avait pas encore fait un de ces cauchemars à la con ? Non, tout cela semblait un peu trop réel à son goût. De plus, les souvenirs commençaient à affluer, beaucoup trop nets pour être le fruit d'un songe. Ses yeux parcoururent son corps nu et il comprit pourquoi il avait l'impression d'habiter une carcasse qui ne serait pas la sienne. La vache, c'étaient de sacrés muscles qu'il avait pris en une nuit !! Plus efficace que les stéroïdes le petit cocktail made in V... Alors c'était vrai, il était devenu un vampire ?

Tout en lui le lui criait : ses souvenirs, son instinct, sa vue tellement nette qu'il eut l'impression de redécouvrir le monde, et son odorat sur-développé. Et s'il en croyait celui-ci, la dernière partie de soirée n'avait pas non plus été un rêve : une odeur lourde de sexe et de sperme flottait dans la pièce. Il se passa la main sur le ventre.

Collant...

OK, une longue douche brûlante s'imposait et, ensuite, il réveillerait V. Il avait un bon million de questions à lui poser.

Butch se redressa, un peu chancelant. C'était sans doute la sensation la plus étrange qu'il ait connue que d'être aux commandes de ce corps gigantesque qu'il devait appeler sien. Il s'aida donc du mur pour rejoindre la salle de bain accolée à la chambre. Derrière la cloison mobile se devinait un grand living plongé dans l'obscurité grâce à d'épais volets de fer semblables à ceux du manoir. Tout l'appartement en était pourvu.

Il arriva à la salle de bain, ses pas un peu plus assurés. Un grand miroir occupait tout l'espace au-dessus d'un lavabo et d'un plan de travail en marbre noir. Butch y contempla son nouveau corps, passant et repassant ses mains calleuses sur ses muscles fermes. Il devait avoir pris vingt bons centimètres et peut-être bien trente kilos de muscles. Il ne s'était jamais vu comme un gringalet, sauf à côté des Frères peut-être, mais là, il venait de rentrer de plein droit dans la coterie des catcheurs trafiquants d'uranium !

Cette idée le fit marrer et un nouveau morceau de sa vie sembla se mettre en place. Il releva ses lèvres et contempla ses canines, nettement plus saillantes que celles des humains, bien qu'elles ne soient pas pleinement déployées. Puis il passa un doigt curieux dessus et sursauta : c'était foutrement sensible ! Merde, il était vraiment devenu un vampire, un vrai vampire...

Est-ce que ça voulait dire qu'il pourrait rester au manoir avec les autres, maintenant ? Bien sûr, il devrait probablement quitter son job et sa vie, mais après tout, qu'avait-il de si extraordinaire à laisser derrière lui ? Il secoua la tête, refusant de penser à tout ça pour le moment. Il voulait savourer pleinement la sensation d'avoir enfin trouvé sa place.

Sifflotant, il se glissa sous la douche et tourna le robinet.

***

V se réveilla en sursaut, pleinement alerte. La soirée de la veille lui revint en un éclair et il fit volte-face dans le lit. L'autre côté était vide. Il se releva en jurant et rattacha la braguette de son pantalon restée ouverte. Merde, et si Butch avait paniqué et s'était tiré ? Le soleil venait à peine de se coucher. Une odieuse angoisse le saisit et il se rua hors de la pièce. Il se figea en entendant l'eau qui ruisselait sur les parois de la douche pendant que Butch... chantonnait.

V l'imaginait déjà grillé par le soleil et cet enfoiré était en train de chanter sous la douche ? Non, mais vraiment, quel fouteur de merde ! Le soulagement lui tira un grand rire.

La cavalcade de V avait attiré l'attention de Butch qui se pencha hors de la cabine, un sourcil interrogateur relevé.

_La vache, tu es là ! J'ai cru que j'allais retrouver du Butch frit sur la terrasse.

Butch se paya le luxe d'éclater de rire à son tour, ce qui rassura V. Ou il ne se souvenait de rien ou il prenait les choses foutrement bien. Connaissant ce foutu Irlandais, la deuxième option était sans doute la bonne. Ça faisait pas mal de choses à encaisser, mais le regard noisette pétillait. Butch avait l'air... heureux...

Ceci étant, V savait que la transition n'était pas une promenade de santé. Il devait s'assurer que tout allait bien.

_Comment tu te sens ?

_Pour l'instant, j'ai l'impression d'avoir disputé les championnats du monde de boxe pour troisième âge... Mais si on considère que mes trois blessures par balle ont été guéries comme par magie, je suppose que « plutôt pas mal » est la réponse appropriée...

Le sourire de Butch, franc et ouvert, laissait dépasser la pointe de ses canines. V se détendit et remarqua soudain que son flic était à poil devant lui, sa silhouette imposante mal dissimulée par le verre dépoli. La petite session de la veille lui revint en mémoire, d'autant plus que l'odeur de leurs semences mêlées le couvrait encore. Il déglutit péniblement.

Butch, qui paraissait avoir suivi le cours de ses pensées, se mit à rougir violemment. Son regard parcourut le corps de V et s'attarda longuement sur la gorge de V où se voyait encore nettement la marque de ses crocs. Il s'empourpra davantage et ouvrit la bouche pour dire quelque chose quand un coup de tonnerre le coupa.

Les deux mâles se figèrent, dans l'expectative.

Apparemment, un poing rageur venait de rentrer en collision avec la porte.

_Bordel, ça doit être Rhage, percuta V. Il m'a aidé à t'amener ici et je lui ai dit que je le tiendrai au courant. Je vais aller lui ouvrir avant que cet enfoiré défonce le blindage.

Au passage, V décrocha un sweat dans sa penderie et l'enfila prestement, dissimulant autant que possible les traces de morsures sur sa gorge. Il ouvrit le battant si brusquement que Rhage, qui se préparait visiblement à le réduire en poussière, faillit basculer à l'intérieur. Il était suivi de Manello et de Phury, tout aussi inquiets. Les trois compères se dandinèrent d'un pied sur l'autre dès qu'ils avisèrent V, aucun n'osant se risquer à le questionner. Puis Phury dut sentir que le pire avait été évité, aussi se lança-t-il.

_Mon Frère, nous étions tous morts d'inquiétude quand Hollywood est revenu hier soir. Est-ce que Butch va b...

Il était dit que Phury ne terminerait jamais sa phrase. Sa mâchoire s'ouvrit en une mimique comique et ses yeux s'écarquillèrent en fixant un point derrière l'épaule de V. Hollywood Manello suivirent son regard et arborèrent à peu près la même expression. Rhage fut le premier à se ressaisir assez pour croasser :

_Heu, Cop, c'est toi ? T'as l'air... changé...

Phury se reprit également.

_Un peu qu'il a l'air changé ! Douce Vierge Scribe, il a passé la transition ! Mais, mais... Comment est-ce possible ? V, tu savais que ça aller marcher ? Que tu devais le changer ?

_Je n'étais pas certain que ça fonctionne. J'ai eu une intuition, mais rien de sûr... Je dirais qu'on a eu du bol sur ce coup-là.

_Putain, mais quel merdier ! s'écria Manello. Bien, bien, bien... Je crois que c'est le moment d'annoncer l'heureux événement à Wrath, hein, les gars ? Il va adorer le petit dernier de la famille !

_Et un petit dernier foutrement impressionnant ! s'esclaffa Hollywood. Tu crois que c'est le sang de V qui l'a rendu comme ça ?

_Je n'en sais foutre rien, répondit Fury d'un air dubitatif tandis que V haussait les épaules. Bon, on y va ? Je crois qu'on n'aura pas assez de la nuit pour les explications...

V les retint.

_Donnez-moi juste cinq minutes, les gars. Il me faut une douche. Posez vos culs, j'en ai pas pour longtemps.

Sans ajouter un mot, il se détourna vers la cloison coulissante qui les séparait de la chambre. Ils l'entendirent prendre des fringues dans le dressing avant que la douche soit mise en marche. Les trois vampires et le médecin n'osaient plus se regarder, soudainement gênés. Pris dans la stupeur du moment, ils n'avaient pas fait attention au décor, mais il était évident qu'ils se trouvaient dans l'antre de Vishous.

Ils faisaient tous des efforts méritoires pour ne pas poser les yeux sur l'étalage de fouets, baillons et accessoires divers exposés un peu partout. Et il était encore plus difficile d'éviter la gigantesque croix de Saint-André au beau milieu de la pièce.

Les préférences sexuelles de Vishous n'étaient un secret pour personne, mais elles étaient rarement aussi exposées. Les Frères n'en parlaient pas, évitant généralement le sujet avec soin. Aujourd'hui, cernés pas cette collection d'accessoires SM, les quatre hommes se sentaient comme des éléphants dans un magasin de porcelaine...

Butch un peu plus que les autres. Après tout, il entretenait désormais avec V des relations qui dépassaient vaguement le cadre de l'amitié. Aussi découvrir de ses propres yeux que le mec avec qui il s'était envoyé en l'air la veille était un maître dominateur l'angoissait tout de même un peu.

Il fut sauvé de ses pensées par Rhage qui avait attrapé une paire de menottes, l'air égrillard.

_J'aurais pensé que le trip du vilain flic, c'était plutôt pour toi, Cop.

Butch hésitait à le frapper quand Hollywood remit précipitamment l'accessoire à sa place. La douche venait de s'arrêter et Rhage n'était pas pressé de se faire surprendre par V en train de jouer avec ses instruments.

Pour lui faire payer sa boutade, Butch décida d'en rajouter une couche.

_Hum, il va falloir que je signale au commissaire V que nous avons un individu suspect. Il voudra sûrement procéder à l'interrogatoire lui-même...

Rhage avalait difficilement sa salive lorsque V apparut à la porte. Celui-ci coula un regard circonspect à son Frère tandis que Butch et Manello se retenaient de sourire.

_Bon, les gars, quand vous aurez fini vos conneries, on pourra y aller...

Butch hésita un moment avant de lancer sa dernière vanne, mais c'était décidément trop drôle de voir Rhage essayer de disparaître dans le sol.

_Oui, Maître... Bien, Maître... Nous vous suivons, Maître...

Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top