Chapitre 3
Sergueï fit tourner son verre en fixant le liquide ambré alors que cela faisait plus d'une heure qu'il était installé dans le fauteuil noir, devant les spectaculaires baies vitrées de son appartement. Pensivement il leva son verre pour prendre une gorgée au moment où il entendit les portes de l'ascenseur s'ouvrirent. Jared traversa le vaste salon en se passant les mains dans ses cheveux trempés. La pluie battante fouettait les baies vitrées depuis dix longues minutes, alors que le ciel gris rendait le salon aussi sombre que l'étaient ses pensées à cet instant précis.
— Tu en a mis du temps, commenta Sergueï en fixant son ami d'un œil suspicieux.
Jared attrapa un verre vide sur le comptoir du bar et se servit un verre, laissant voguer sur ses lèvres un sourire très révélateur.
— Disons que la petite réunion avec madame Stinley c'est quelque peu...éternisé.
Sergueï étouffa un rire proche de l'exaspération.
— Tu ne peux pas t'en empêcher, c'est plus fort que toi.
— Hélas, soupira Jared en se laissant tomber sur le canapé. Désolé de ne pas être comme toi ou bien Vladimir.
— Il ne s'agit pas d'être comme nous, il s'agit d'être prudent, répliqua Sergueï durement. Nous ne sommes pas en Russie et encore moins au club. Ici aucune règle n'est établie ce qui signifie qu'elle pourrait se faire des idées sur la teneur de votre relation.
Jared souffla avant de gober son verre en une seconde.
— Je sais ce que je fais, je l'ai d'ailleurs prévenu que c'était juste comme ça, pour le plaisir.
— Et je suppose que tu savais à ce moment-là qu'elle était mariée ? S'enquit Sergueï en levant un sourcil.
Jared demeura interdit, laissant comprendre qu'il ignorait ce détail.
— Elle ne m'a rien dit ! Se justifia-t-il en écartant les bras. Comment j'aurai pu le savoir ?
— En regardant son alliance par exemple, suggéra Sergueï en décroisant les jambes.
Jared leva les yeux au ciel.
— Je suis désolé, mais je suis incorrigible tu le sais ? L'appel du sexe me fait parfois défaut.
— Une chance que je te renvoi en Russie alors, nota-t-il en terminant son verre.
— En effet ça ne me déplaît pas le moins du monde. Le problème Sergueï c'est que je n'arriverai jamais à être toi et pourtant dieu sait que j'en rêve.
Sergueï se rembrunit.
— Je ne suis pas un modèle d'exemple.
— Bien sûr que si, rétorqua-t-il en se levant pour aller se resservir un verre. Tu arrives toujours à garder le contrôle, tu as toujours une longueur d'avance sur tout le monde, tu as fait des études, tu es un bon lanceur de couteaux et quant aux femmes...
Sergueï fronça des sourcils devant cette salve de compliments.
— Même les autres t'envient au cas où tu ne le savais pas.
— Garder le contrôle en public ne signifie rien, Jared.
— Je sais, Vladimir m'a expliqué comment tu fonctionnais, j'ai encore beaucoup à apprendre sur toi et sur tes multiples personnalités. D'ailleurs j'aimerai retrouver le Sergueï railleur si tu le veux bien mais je suppose qu'il est parti. Pourquoi sembles-tu si énervé ? Ton premier jour en tant que professeur n'a pas été comme tu l'espérais ?
— Au contraire c'était encore mieux que je l'avait imaginé.
— Alors pourquoi tu fais cette tête ?
Sergueï prit une grande inspiration.
— J'ai contacté Vassili je lui ai donné les noms qu'il voulait et j'ai renvoyé cinquante-sept personnes en fin de journée.
Jared en resta scotché.
— Alors c'est fini ? En une journée ? Je pensais que tu voulais prendre ton temps ? S'étonna celui-ci.
Le plan de base en lui-même aurait dû durer bien plus longtemps en effet. Seulement un événement plus tôt dans la journée l'avait poussé à prendre une décision radicale.
— Je le pensais aussi, soupira Sergueï en posant son verre sur la table basse. Je comptais prendre mon temps en utilisant la fille du père que nous avons reçu ce matin pour rassembler un maximum d'informations.
— Et ? Tu n'as plus envie ? S'enquit Jared surpris.
— Disons qu'elle m'a fait changé d'avis, dit-il en se passant une main dans sa courte barbe.
Sergueï avait d'abord songé à se servir de l'histoire de l'étudiante pour asseoir sa vengeance en prenant son temps. Seulement lorsqu'il l'avait trouvé assise dans l'amphithéâtre, éloignée des autres, vêtue d'une large chemise, le regard tristement baissé, Sergueï avait ressenti de la pitié puis un profond respect pour la lutte qu'elle livrait. Les joues encore creusées, la peau pâle, il ne faisait aucun doute que la jeune femme n'était pas totalement guérie. Lorsqu'il s'était approché d'elle, la nervosité l'avait gagné. Il se souvenait encore du vacillement de son stylo entre ses mains avant qu'il tombe au sol précisément à ses pieds. Délibérément, il avait posé la semelle de sa chaussure sur ce dernier afin qu'elle le regarde dans les yeux. Ses cheveux aux nuances chocolatées, associés à son teint diaphane mettaient en valeur la couleur caramel de son regard. Sa bouche aux contours délicats nuancé d'un rouge garance l'avait alors quelque peu troublé. Ce fut à cet instant précis qu'il avait pris la décision de mettre un terme à son plan d'action. Il avait peut-être la réputation d'être dénué d'empathie, Sergueï savait reconnaître les âmes sensibles et perdues. Elle en était une.
— Donc si je te suis bien, c'est fini ? Vassili prend la relève ?
— Vassili ne prend aucune relève, il peut seulement les traduire en justice et c'est la seule chose qu'il peut faire. Nous ne sommes pas en face de truands et il le sait.
Jared écarta les bras, visiblement ravi de la nouvelle.
— Donc c'est fini ?
Sergueï eut une contraction des mâchoires.
— Je reste Jared, inutile d'insister, j'ai déjà contacté Vladimir, il est au courant. Je ne vais pas partir alors que je viens d'arriver.
Jared essaya de protester mais Sergueï l'interrompit en levant sa main.
— Tu ne peux pas comprendre Jared, tu comprendras peut-être un jour mon choix.
Sergueï désirait poursuivre parce qu'il sentait en lui qu'il en avait besoin. Bien que ceci n'altérait en rien sa véritable nature, sa décision était prise.
— Je comprends, finit par dire Jared en se calant contre le dossier du canapé. Seulement tu ne te rends pas compte de ce que tu laisses comme merdier à Moscou et je ne parle pas seulement de la mafia, je parle du club. Vladimir a peut-être omis de te dire que la porte numéro 7 est blindée tous les soirs et qu'il est obligé de recourir à la sécurité pour les chasser.
Sergueï esquissa un sourire en coin. Bien que flatté, ce détail n'allait pas le faire changer d'avis pour autant.
— J'ai pris ma retraite pour une durée indéterminée, conclut-il en se levant joignant Jared à faire de même.
— Bon eh bien je suppose que rien ne te fera changer d'avis. Il est temps pour moi de partir en espérant te revoir très vite. Parce que sans toi la mafia n'est pas pareille.
Jared lui donna une accolade puis quitta son appartement. À nouveau seul, Sergueï profita du silence pour faire le vide dans son esprit avant de s'installer au piano pour jouer un air de musique sous les coups répétés du tonnerre...
~
Ivana descendit l'escalier les lèvres pincées, complètement paniquée à l'idée d'avoir fait une erreur plus tôt dans la journée.
— Papa où sont tes livres qui étaient sur cette étagère ? Demanda-t-elle en s'installant à table.
— Dans l'entrée, dans la petite bibliothèque pourquoi ?
— Parce que monsieur Volkov m'a mise au défi de lui sortir un auteur russe connu et je crois que j'aurai dû m'abstenir.
— Lequel ?
— Lolita de Vladimir Nabokov, dit-elle en étirant une grimace.
Son père étira à son tour une légère grimace.
— Eh bien disons que cet auteur a suscité beaucoup de polémiques à l'époque, ce n'était peut-être pas le meilleur que tu aurais pu lui sortir. Tu en trouveras d'autres dans la bibliothèque.
Voilà...maintenant Ivana était au bord de la rupture totale.
— J'ai sorti ça parce que j'avais l'habitude de regarder tes bouquins il y a longtemps, ce titre est le seul qui a toujours suscité mon attention.
— Ça ne fait rien et je doute qu'il soit bouleversé à l'heure où nous parlons.
" Un bon littéraire se doit de toucher à tout vous n'êtes pas d'accord ? "
Cette phrase prononcée par son professeur lui revint en mémoire.
— Tu as sans doute raison, murmura-t-elle en glissant la serviette sur ses genoux.
— Alors ? Comment s'est passé ce premier jour ?
Ivana n'avait pas particulièrement envie d'en parler mais décida de faire un effort.
— Quelques commentaires, beaucoup de chuchotements mais rien d'alarmant. De toute façon je savais à quoi m'attendre.
Il hocha de la tête pensivement. Sans doute essayait-il de savoir si elle disait vrai.
— Et ce nouveau professeur alors ? Comment est-il ?
— Comme tu as sans doute pu le remarquer, il a le potentiel pour se faire écouter.
Igor confirma son dire en levant un sourcil éloquent.
— Effectivement c'est un homme très charmant, il s'est s'imposer. Il a quelque chose de spécial.
Ivana frémit sans savoir pourquoi. Il n'était pas seulement charmant. Ivana avait senti autre chose s'émaner de lui.
— Il est brillant, ses connaissances sont remarquables, ajouta-t-elle tout bas.
— Je suis content de le savoir.
Ivana piqua un morceau de salade en regardant son père avec hésitation.
— J'ai eu un rendez-vous avec la conseillère et la psychologue. Elles ont suggéré qu'il serait peut-être bon pour moi de retourner sur le campus.
La réaction de son père fut exactement comme elle l'avait imaginée. Il lâcha ses couverts qui retombèrent sèchement dans son assiette. Ravalant sa colère comme il le put, il s'empara de sa serviette pour essuyer sa bouche, les yeux plantés dans les siens.
— Je t'ai promis de ne plus rien te cacher, ne te fâche pas s'il te plaît.
— As-tu oui ou non envie de retourner sur le campus ? La questionna-t-il d'une voix altérée par la colère bloquée dans sa gorge.
— J'ai beaucoup réfléchi et la réponse est non, répondit Ivana. Cependant le trajet d'ici à l'université n'est pas pratique ni pour moi ni pour toi. Alors peut-être que je devrais envisager de prendre un appartement.
— Je ne suis pas encore prêt pour ça et toi non plus d'ailleurs, conclut-il gravement en fuyant son regard. Tu viens à peine de rentrer, j'ai failli te perdre comme j'ai perdu ta mère. Si tu espères de moi que je te laisse partir alors que tu es à peine guérie tu te trompes Ivana.
Elle aurait dû s'attendre à cette réaction et la comprenait. Ivana n'était pas prête et le savait. L'idée même de se retrouver seule l'effrayait.
— Si c'est le trajet qui t'inquiète je vais trouver un moyen.
— Ah oui lequel ? Parcourir New-York matin et soir plus les petits boulots que tu fais à côté vont finir par t'épuiser.
— Ce travail je le fais par passion je n'en ai pas nécessairement besoin.
Ancien officier de l'armée, son père avait la tête dure comme le bois. Ivana savait qu'elle allait droit vers un échec mais décida de tenter l'impossible.
— Si je prends la vieille camionnette ? Elle fonctionne encore assez bien.
— Non, c'est...
— Papa ! Le coupa-t-elle en inspirant profondément. Je sais que tu veux me protéger mais si tu refuses de me faire confiance alors...
Ivana ne termina pas sa phrase en posant ses doigts dans le creux de ses tempes.
— Je te fais confiance ma chérie c'est au monde que je ne fais pas confiance.
— Je n'ai pas l'intention de quitter la maison tout de suite. Ce que je veux c'est pouvoir me rendre à l'université par mes propres moyens.
Il céda à sa demande mais elle savait à quel point cela lui coûtait. Un baiser sur sa joue conclut alors cette conversation plus ou moins tendue. La dernière chose qu'elle voulait c'était de se fâcher avec son père.
Le lendemain, comme promis, Ivana se rendit à l'université avec la vieille camionnette de sa mère. C'était presque un miracle qu'elle soit parvenue à destination sans perdre le moteur en route. Un détail qu'elle espérait bien garder pour elle.
Ivana traversa le parking puis monta sur l'herbe fraîche sous un beau soleil de printemps malgré l'orage de la veille.
Elle traversa la route pour changer de trottoir mais sentit une poigne de fer presque terrifiante enrouler son bras. Elle fut tirée en arrière sous les coups de klaxons répétés d'une voiture qui faillit la frôler à son passage.
Sous le choc, Ivana cilla avant de tourner la tête en direction de son sauveur. Lorsqu'elle capta le gris orageux de cette paire d'yeux bleue, elle cilla à nouveau, la gorge nouée. Lentement les doigts du professeur libérèrent son bras.
— Soyez plus prudente à l'avenir mademoiselle Koskov, déclara-t-il d'une voix où pointait un léger mécontentement qui la troubla. Je ne serais pas tout le temps là pour vous sauver.
Il mit ses lunettes de soleil puis ajouta avec un infime sourire à peine perceptible avant de partir.
— Bien que l'idée est assez tentante...
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