Solitude

Je lève la tête, les épaules droites.

Mon cœur se gonfle en reconnaissant les fenêtres brisées, la peinture écaillée, la porte déboîtée. Je me sens mieux à proximité de ce lieu presque sacré. Dans ma poche, les barres chocolatées m'attirent terriblement, mais je tiens bon.

Et puis, ce n'est pas comme si j'en avais bouffé trois sur la route, hein.

Je baisse la tête en ouvrant la porte, laissant fuir un moineau apeuré. Les lieux sont déserts, mais la forte odeur d'alcool ne laisse aucun doute quant à une présence récente. Je m'engage aussitôt dans les escaliers  et ouvre la porte gémissante.

Le bordel omniprésent m'effraie, j'ai l'impression d'être entourée par des objets hantés par leur propriétaire, et le visage déformé du tableau ajoute à l'angoissante ambiance. Je m'empresse de décaler la copie, dévoilant le conduit étroit.

Lampe torche en main, je m'allonge sur le sol crasseux, me disant que de toute façon, Marc l'a nettoyé avant moi de son tee-shirt. Je rampe entre les murs trop serrés, mes cheveux s'emmêlant aux irrégularités des plaques de fer tordues. Me tordant dans un angle à quatre-vingt-dix degrés, je finis par lâcher mon téléphone, et, contrainte de le laisser là où je suis, je progresse dans l'obscurité. Mais la route est brève, car bientôt, j'arrive dans une pièce, pas bien haute. Il n'y a pas de fenêtre, la seule source de lumière provient de l'ampoule au plafond qui pendouille au bout d'un fil. Les murs peints en blanc tâché d'humidité encadrent le sol en goudron.

Je n'ai pas peur, puisque je sens parfaitement la présence de Marc. Il doit souvent venir ici, comme il me l'a dit dans son message vocal.

J'ai tant l'impression que ce message date d'un siècle ! Même s'il y a un siècle, les messages vocaux n'existaient probablement pas... Chassant ces pensées dérangeantes, je contemple les cartons empilés en vrac, certains éventrés par d'éventuels rongeurs.

Puis, pour une raison inconnue, je pense à ma mère. Ma mère qui m'a passé le plus gros savon de ma vie pour lui avoir "caché la vérité". Le fait qu'elle m'imagine en couple avec un garçon - Marc, qui plus est - est profondément troublant. Je n'ai jamais été amoureuse jusqu'à présent, alors m'attribuer d'un seul coup un petit ami, désolée, mais c'est un peu trop violent.

En plus, je n'aurais jamais dû être ici. J'ai bel et bien fait le mur. Et si je ne suis pas rentrée d'ici son retour, je risque très clairement de me prendre un savon plus gros encore - l'image de ma mère me jetant un savon à la figure me travers l'esprit.

Plongée dans mes pensées, je repense soudainement à Marc. S'il m'a donné rendez-vous ici, c'est qu'il doit être présent... Il doit être douze heures trois, étant donné qu'avant d'entrer dans le tunnel, il était onze heures cinquante-neuf.

Je contourne un empilement de cartons, septique.

- Marc ?

Même l'écho m'ignore royalement.

Je me retourne, regarde de l'autre côté.

- J'ai tes Chocapic, tu les veux ou pas ?

Aucune réponse. Je commence à redouter de m'être pris un sacré râteau, tandis que mon esprit, lui, entrevoit déjà que mon ami a été enlevé par un gang pour servir de cobaye. Je fronce les sourcils, encore et toujours, en soufflant sur une mèche de cheveux qui m'obstrue la vue.

Elle ne bouge pas d'un pouce, je ne ferai plus confiance aux films.

Calant ladite mèche derrière mon oreille, je sors les barres de céréales, faisant crisser leur emballage dans le silence. Si Marc entend ce son, va-t-il abandonner sa partie de cache-cache solitaire et rappliquer en courant ? Il faut croire que non.

Et si l'idée de l'appeler me semble évidente, je me rappelle malheureusement que mon téléphone m'attend, tout seul, dans le petit conduit pour parvenir jusqu'ici.

J'observe autour de moi. Des cartons, encore et toujours des cartons. Une idée un peu trop farfelue me traverse alors l'esprit.

Marc se cache-t-il dans l'une de ces boîtes ?

Je commence alors à ouvrir les cartons les plus proches du sol, procédant méthodiquement pour ne pas perdre de temps. Je trouve des bouteilles de... liquide étrange et non identifié, des conserves de légumes aux étiquettes lacérées, des draps que je n'ose pas déplier...

Une boîte de barres de céréales Chocapic.

Un sourire traverse mon visage lorsque je comprends que je dois y déposer mes présents. Je dépose, bien droites, les trois barres terriblement attirantes, referme soigneusement. Puis je réfléchis, comme toujours. J'observe le carton contenant les Chocapic, en fouille le contenu. Je sors une bille, un porte-clé, et une carte postale en noir et blanc. Le maigre contenu pour le large espace disponible ne laisse aucun doute, je dois tout prendre.

Je saisis la bille bleue, le porte-clé en forme de trèfle, la photo d'un fleuve bordé de maisons.

Je les observe.

Je réfléchis.

Et comme c'est ma seule piste, je décide de me rendre au lieu indiqué sur la carte postale.

Je fais demi-tour dans le petit tunnel compact, m'empare de mon téléphone et m'extraie de ce conduit d'aération. Puis, sans perdre mon temps, je commence à courir à travers la Maison Ridée, dévalant les escaliers et ouvrant en grand la porte.

La lumière du jour me frappe de plein fouet, et je suis bien forcée d'arrêter ma course, moins d'une minute après l'avoir commencée. Brisée dans mon élan, c'est en marchant que je quitte le parc, et me dirige tranquillement vers le fleuve qui coupe la ville en deux. Une fois là-bas, je n'aurai qu'à repérer une rue ayant plus ou moins la même forme que celle que j'ai vue.

La vague image d'un savon passe devant mes yeux, mais, en ayant oublié la signification, je hausse les épaules et l'ignore royalement.

Hmm... il me semble que c'était quelque chose d'important. Quoi, déjà ?

Oh, et puis rien n'est plus important que Marc. En tant qu'ami, hein.

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