Chapitre 18 : Eliot
Le loft était baigné d'une douce lueur qui s'engouffrait par les baies vitrées. Cette lumière timide, dorée par le soleil qui se levait, dessinait des ombres se reflétant sur le sol immaculé.
Eliot adorait ce moment de la journée, quand tout était encore calme. Il préparait son sac de sport et s'apprêtait à se rendre à la piscine.
Il avait besoin de nager, de ne plus penser à rien, même un court instant.
Les images des derniers événements tournaient en boucle dans son esprit, tel un disque rayé.
Il revoyait Ella, son sourire, ses yeux verts, innocents, et ses ailes si ... noires.
Il songeait à la force qui s'était dégagée d'elle lorsqu'elle avait éclos, et qui tranchait tellement avec sa douceur apparente.
Il était inquiet. Comment pouvait-elle être une tueuse d'âmes, une Zorkhal ?
Il irait la voir après avoir nagé. Elle devait être si chamboulée par tous ces changements. Peut-être pourrait-il lui apporter un peu d'aide et de réconfort.
Mais si vraiment elle était une meurtrière, aurait-il la force de la trahir ?
Joan était sur leurs dos et était incapable de compassion. C'était un Soturi, une machine de guerre dénuée de sentiments.
Si Ella était une Zorkal, était-il possible qu'elle soit «différente » et qu'elle puisse faire taire sa vraie nature en demeurant la jeune humaine gentille et innocente qu'elle était ? Et si c'était possible, Joan l'épargnerait-il ?
- Salut mec, je vais courir tu viens ?
Alex l'interrompit dans ses pensées.
- Salut, non merci je vais à la piscine. Tu te lèves tôt, c'est pas dans tes habitudes; Ça va ?
- Bof. C'est un peu pesant tout ça. Je dors pas très bien. Et toi, ça va ?
- Pareil... j'ai besoin d'aller me défouler. J'irai sûrement voir Ella ensuite.
Alex lui lança un sourire en coin :
- Pour l'enquête ou parce qu'elle te plaît ?
- Quelle question bête, pour l'enquête évidemment. Je te rappelle que Joan nous a donné une mission...
- Comment pourrais-je l'oublier... fais quand même gaffe à toi. Tu as la moitié des meufs de la fac à tes pieds. Va pas t'amouracher de la seule qu'on va peut-être devoir ...
Il ne termina pas sa phrase. Son regard s'assombrit et il se dirigea vers la porte.
- Eliot sans déc', reprit-il, fais gaffe à toi.
Eliot ignorait si son colocataire s'inquiétait de sa sécurité quand il était près d'elle, ou de ses sentiments. Il n'eut pas le temps de répondre qu'Alex était parti.
Judith descendait les escaliers en baillant.
Le teeshirt noir qu'elle portait était beaucoup trop grand pour elle et dissimulait le haut de ses cuisses.
- Salut chouchou, ça va ? lui demanda t-elle en l'enlaçant.
Elle était la seule dont il supportait réellement le contact et les marques d'affection.
Elle était comme une sœur pour lui.
- Salut, ça peut aller, répondit-il en l'embrassant sur le front, Alex est parti courrir et je file à la piscine. Il reste du café si tu veux.
La belle brune le remercia, reconnaissante, et en s'étirant, se dirigea vers la cuisine.
******************
Ella était plantée face à Joan, tous deux l'air ahuri.
Joan avait repris sa forme pleinement humaine, mais la jeune femme, encore tremblante, ne parvenait pas à se ressaisir.
Ses ailes étaient toujours déployées et scintillaient à la lumière du soleil.
Ses yeux avaient perdu leur couleur flamboyante mais étaient toujours couleur parme chatoyant.
Les oiseaux s'étaient volatilisés.
On frappa à la porte.
Prise de panique, la jeune femme interpella Joan :
- Merde ! C'est qui ?
- Comment veux-tu que je le sache, on est chez toi.
- Oui ben j'en sais rien, j'attends personne et au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, j'ai des ailes et je peux pas y aller !
La voix de Claire retentit en provenance de la porte d'entrée :
- Ella ! Tu m'ouvres ? Ecoute je voudrais qu'on discute, on peut pas rester fâchées pour ça, je veux juste comprendre.
- Joan, chuchota Ella la voix paniquée, je te déteste mais là tu vas devoir m'aider à gérer ça !
Le jeune homme, après lui avoir recommandé de ranger ses ailes sur le champ, quitta la cuisine et se rendit à la porte d'entrée.
Quand il ouvrit la porte, il se trouva nez à nez avec Claire, interloquée de le trouver là.
- Joan ?
- Bonjour à toi aussi, Clarisse.
- Mais... qu'est ce que tu fous là ? Il est 8h, t'as quand même pas dormi ici ? Où est Ella ?
Devant le silence de Joan, Claire donna à nouveau de la voix en forçant le passage.
- Ella, tout va bien ? Je rentre !
Alors que Claire était entrée dans le salon et se dirigeait vers la porte de la cuisine, Joan s'interposa et lui en bloqua l'accès.
Ils entendirent alors un grand bruit, puis du verre brisé à travers la porte.
- Heu, oui ! Tout va bien Claire, ne rentre pas !Juste une minute, j'arrive !
- Mais enfin Ella, qu'est ce qui se passe ? Tu vas bien ? Joan, laisse moi la voir !
- Non, je peux pas te laisser passer.
- Mais enfin qu'est ce que tu fous ? Pourquoi tu me laisses pas la voir ? Qu'est ce qui se passe ici ?
- Je ... tu ne peux pas rentrer parceque ... parceque ... Ella est toute nue, voilà.
Les yeux de Claire s'arrondirent en même temps que sa bouche se mit à former un O parfait.
- Quoi ? Mais qu'est ce que... toute nue ? Mais pourquoi elle serait nue dans la cuisine, c'est ridicule !
À nouveau de drôles de bruits sourds, assortis de jurons, provinrent de l'autre côté de la porte.
- Elle est toute nue parce qu'on vient de faire l'amour.
Claire était abasourdie. Sonnée, elle recula et bafouilla :
- Ella, je crois que ... enfin je suis désolée... je repasserai plus tard.
Elle s'enfuit, et dans la précipitation, claqua la porte derrière elle.
Une fois l'invitée surprise disparue, Joan rejoignit Ella dans la cuisine.
Toute la vaisselle qui séchait sur le bord de l'évier était éparpillée au sol, en miettes.
Une des portes du placard haut était à moitié arrachée.
Au milieu de ce désordre, les sourcils froncés et le regard furieux, Ella le dévisageait.
- Je suis toute nue parce qu'on a fait l'amour ? Non mais tu te fiches de moi ?
- J'ai été pris de court.
- C'est ça ton excuse ? Tu ne pouvais rien trouver d'autre, sérieux ?
- Au moins, tu as réussi à ranger tes ailes... certes, en faisant un peu de casse, mais tu as réussi.
- Ne change pas de sujet Joan ! Comment as-tu pu dire une ineptie pareille à Claire ? Qu'est ce que je vais lui dire maintenant ? Je passe pour quoi, moi ? Je n'aurais jamais dû t'appeler, c'est un cauchemar...
- Je suis désolé, Ella. Je vais y aller.
- Je crois que ça vaudrait mieux, oui, siffla t-elle, sans même un regard.
- Tu veux que je t'aide à ramasser la vaisselle cassée ?
- Dégage Joan, sérieusement, sors de chez moi.
Il s'exécuta sans un mot.
Ella passa la matinée à ranger, réparer ce qui pouvait l'être et faire du ménage.
Curieusement, Claire ne revint pas et elle n'osait pas la contacter ne sachant quoi lui dire après tout ça.
Quand Eliot sonna à sa porte sur les coups de midi, elle était toujours dans un état second.
Elle eut néanmoins plaisir à découvrir le visage souriant d'Eliot et se demanda pourquoi elle ne l'avait pas appelé lui, ou même Judith ou Alex, la veille.
Elle se sentait si honteuse d'avoir ainsi été humiliée et d'avoir cru en Joan qu'elle préféra garder sous silence les derniers événements.
Néanmoins, Eliot n'était pas dupe et semblait se rendre compte qu'elle était perturbée.
- Tu n'as pas bonne mine Ella.
- Merci.
- Non mais je dis pas ça méchamment. Allez, viens, tu as besoin de te changer les idées. Je t'emmène manger quelque part ça te fera du bien.
- Et si jamais je m'énerve et que mes ailes se déplient sans que je puisse le contrôler ? Devant tout le monde ?
- Quelle drôle d'idée ! T'as déjà eu tellement de mal à les faire apparaître sur la plage qu'il y a peu de chance que ça arrive !
- Ben c'est que ... ça m'est arrivé depuis.
- Vraiment ? C'était quand ? Où ?
- Chez moi, hier soir et ce matin.
- Ah...
- Tu comprends que je ne sois plus certaine que ça soit une bonne idée que je sorte de chez moi. J'ai l'impression de ne plus rien maîtriser.
- Ok, détend toi. J'ai une idée dans ce cas, on va aller quelque part où on ne verra personne, ça te va ? Tu ne peux pas rester cloîtrée chez toi de toutes façons.
- Je sais pas, j'ai peur que ...
- Je serai là, Ella. Je veillerai à ce que tu ne perdes pas le contrôle. Allez viens, prends un maillot de bain et un chapeau. On y va.
Faute de chapeau, la jeune fille se vissa sur la tête une vieille casquette de base ball et chaussa des lunettes de soleil noires pour camoufler ses yeux, au cas où ils changeraient à nouveau de couleur.
Une fois dans l'allée piétonne, en dessous de son immeuble, elle se sentit agressée par l'énergie de la ville et le bruit environnant.
Il lui semblait qu'elle ressentait tout de façon plus intense qu'avant. Les odeurs étaient plus nettes et entêtantes et elle parvenait même à distinguer parfaitement les conversations des gens autour d'elle. Elle se sentait assaillie de toutes parts.
Eliot perçu son trouble et la pris par la main.
Ils croisèrent à ce moment là un petit groupe d'étudiantes qui les dévisagèrent. Ella les entendit distinctement malgré le brouhaha de la ville.
- C'est la nouvelle avec Eliot !
- Eliot avec une meuf, non mais on aura tout vu !
- Ben elle cache bien son jeu celle-là, à peine arrivée, elle se tape un dernière année.
Quand Ella se crispa, Eliot resserra sa main davantage autour de la sienne. Elle leva les yeux vers lui.
Il avait entendu aussi, évidemment.
Il la réconforta d'un simple regard. La jeune femme prit une profonde inspiration et entrepris de se détendre.
Ils poursuivirent leur chemin jusqu'au ponton, puis Eliot l'invita à monter dans le bateau.
Une fois au large, loin de l'agitation de la ville, Ella respira enfin. Le poids qu'elle avait sur le cœur commençait à se dissiper au fur et à mesure que la côte s'éloignait.
Elle se surprit même à esquisser un sourire tandis que la chaleur du soleil caressait son visage.
Arrivés dans une crique, Eliot jeta l'ancre dans l'eau translucide.
- C'est magnifique, Eliot !
- Je savais que ça te plairait.
- Je te remercie... j'avais besoin de ça. J'ai envie de nager, tu viens ?
- Je te suis vas-y, je vais d'abord mettre la glacière avec les sandwich à l'ombre et enfiler mon short de bain.
- Tu avais tout prévu !
- Oui, je pensais t'emmener à la plage au départ donc on a tout pour un super pique-nique !
- Merci, ça me fait vraiment plaisir.
Alors qu'ils discutaient, ni l'un ni l'autre ne virent, très haut dans le ciel, les petites ombres noires qui virevoltaient.
Les silhouettes étaient si loin que des yeux humains ne pouvaient pas les apercevoir.
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