Chapitre 1: Départ forcé

« Sixtine, savais-tu qu'il faut environ vingt-un jours à une poule pour faire éclore son œuf, quatre-vingt cinq pour aller sur Mars et entre quatre mille et cinq cent mille ans à une bouteille en verre pour disparaître dans la nature ? Chaque chose, même qu'elle soit infime demande du temps. Grâce au temps on pardonne, grâce au temps on avance, mais surtout on mûris et même parfois on oublie. Nous avons besoin de ce temps.

Ces deux mois vont me paraître longs loin de toi. Je t'aime si fort.Prends soin de toi ma puce et appelle moi souvent.

Papa »

Sixtine mâchait furieusement son chewing-gum, ses cheveux courts ébouriffés,elle faisait rebondir une balle sur le sol. Elle attendait. Autour d'elle, la foule se bousculait, les rires ne cessaient pas et des enfants joyeux se pavanaient avec d'énormes ballons en forme de personnages de dessins-animés. La jeune fille se faufila parmi la foule. Elle s'arrêta, sortit deux ou trois euros de sa poche, et annonça avec clarté :

-Deux tickets s'il vous plaît.

-Pour Mam'zelle, répondit l'homme jovial en lui tendant les deuxtickets.

Le manège était assez classique ; et ; finalement elle renonça à faire son second tour. Avec les quelques euros qui lui restaient, elle acheta une glace puis se dirigea vers la sortie.Au-dessus, était inscrit en grosses lettres: la fête foraine des frères Sert vous remercie.Les frères Sert étaient connus et appréciés dans le coin, avec leur budget assez élevé, ils organisaient toute sorte de fêtes et de regroupements, et lorsqu'ils ne faisaient rien de tout cela, ils passaient leurs temps à parcourir le monde dans leur jet luxueux qui en faisait envier plus d'un. De New-York à Tokyo, ils arrivaient à se faire remarquer partout - du moins c'était ce qu'ils racontaient - et attiraient bon nombre de visiteurs devant leur villa qu'ils avaient fait construire à Blanche-Fort, une petite ville qui avait, grâce à eux réussis à se faire un nom.

Elle emprunta le tramway, son ventre se nouant devant les arrêts qui défilaient inlassablement. Lorsque la place Du-Fêvre arriva : ses jambes s'alourdirent et son visage pâlit, ses yeux châtains se teintèrent d'angoisse et de chagrin et ses mains devinrent moites.Elle descendit. Son cœur battait à cent à l'heure ;l'angoisse montait. En se rapprochant de la gare elle entendit son nom. Un haut-parleur placé au-dessus d'elle diffusait des informations.

- Mlle Fedelasi Sixtine est attendue au guichet n°11 de la gare Du-fêvre.

Elle pressa le pas, contrairement à ses habitudes la gare était vide et le bruit des pas résonnait sur le sol en pierre. Elle s'approcha du guichet.

- Je suis Mlle Fedelasi, annonça-t-elle en voyant la femme se pencher sur le micro, pour lancer une seconde annonce quelques secondes après la première.

-Bien.Avez-vous vos papiers ? Sixtine, fouilla dans son sac à dos noir et sortit sa carte et un peu de monnaie.

-Votre train partira dans quelques minutes, je vous conseille de rejoindre le quai rapidement. Un accompagnateur à la chemise rouge vous y attend.

Elle remercia la femme puis fit demi-tour et se dirigea vers le quai, il était presque vide et les seules personnes présentes semblaient en attendre d'autres. Un homme vêtu d'une blouse rouge se dirigea vers elle ; il lui attribua un badge qui lui permettrait d'être reconnue et prise en charge avant de s'éclipser au moment où un bruit sourd emplissait le hall : Le train venait d'entrer en gare.

Le train n'était pas très plein et seuls quelques individus montèrent à bord avec elle. Elle aurait voulu que son père soit là, mais elle savait qu'il ne viendrait pas ; elle devait assumer seule les conséquences de ses actes. Elle s'assit, prit une grande inspiration et ferma les yeux.


-Ce ne sont que deux mois. Se murmura-t-elle doucement.

*

Le train avait démarré, il y a une demi-heure : il était environ dix-neuf heures et le ciel s'était recouvert d'une épaisse brume foncée. Le train s'était un peu rempli et quelques passagers se promenaient fièrement avec des montres de luxe et d'énormes valises qui semblaient contenir tant de choses inutiles et dont ils ne paraissaient pas avoir besoin. Elle ferma les yeux et se sentit tomber : cela faisait un mois que cela durait ; chaque nuit, à chaque somme, elle sentait cette désagréable sensation,celle que le vide s'ouvrait sous ses pieds. Elle ouvrit les yeux et croisa le regard d'un garçon qui visiblement essayait de s'asseoir sans la réveiller.

-Je peux m'asseoir ?Tu attends quelqu'un ? Elle fronça les sourcils et tira son sac d'un geste brusque et maladroit.

-...Vas-y. Le garçon était souriant et semblait gêné de l'avoir''réveillée''. Il était blond pas plus grand qu'elle, les cheveux bouclés et les yeux verts.

-Tu vas loin ? Demanda-t-il en voyant qu'elle le fixait. Elle soupira et se frotta le front avant d'articuler mollement :

-C'est le terminus, on ne peut pas faire plus...

-Ça tombe bien moi aussi ! Tu pars en vacances ?

-Non. Je dois passer deux mois chez mon oncle et ma tante, et connaissant mon père pour qu'il ait recontacté la sœur de ma mère alors qu'elles ne se parlent plus depuis longtemps...J'hésite entre la tante folle et l'école buissonnière. Elle rit en articulant ces derniers mots et fixa sa montre d'un œil discret. Le garçon rit à son tour, un peu plus détendu.

-Et ta mère elle en pense quoi de tout ça ? Sixtine détourna les yeux pour les plonger sur la vitre.


Les deux pieds dans le plats, lui.


-Ma mère, elle est morte... Répondit-elle amèrement. À ces derniers mots il se tut avant d'essayer d'articuler un petit « désolé »qui resta entre deux soupirs. Elle colla son nez à la fenêtre,admirant les images défiler sous ses yeux à toute vitesse, sans pour autant réussir à en capturer dans sa tête.


Le train roulait depuis un bout de temps et Sixtine guettait l'arrivée.Une voix faussement accordée la fit sursauter :"Saverne".Elle embarqua son sac et réveilla discrètement le garçon, qui ouvrit un œil puis l'autre et finit par se lever. La foule était nombreuse et pendant un instant elle crut qu'elle n'arriverait jamais à reconnaître sa tante : pendant le trajet elle se l'était imaginé de mille et une façon. En fait, c'était une femme assez jolie et âgée, elle avait des petits yeux bleus-gris bridés un teint pâle,un sourire crispé des cheveux noirs, noirs tout comme elle mais finalement ne ressemblait en rien à sa mère. À côté d'elle se tenait un homme d'une cinquantaine d'années bien rasé aux yeux marrons et bien habillé. L'homme lui fit la bise et la serra dans ses bras tandis que sa tante se contenta de la regarder de haut en bas avant de lui ouvrir la portière.


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