4🌟Vivre dans le passé
Je mâchouille mon stylo, en secouant ma tête au rythme de la musique dans mes oreilles, de l'encre bleue sur le côté droit de ma main. Les yeux alternants entre ma feuille de cours et un livre d'apothicaire alors que Nora utilise mon sèche-cheveux, se trimballant à poil dans ma chambre étudiante pour le plus grand plaisir de mon voisin d'en face.
— Toi aussi tu veux devenir apothicaire ? me dit-elle en retirant un de mes écouteurs.
— Hein ? Non. Je me renseigne sur toutes les spécialités, c'est tout.
— Tu ne voulais pas devenir fonctionnaire pour intégrer avant tes trente ans le Conseil de la magie et baver sur le président ?
— Les choses changent... Et puis je ne dois pas me fermer des portes.
— De toute façon, Ilya l'a dit, tu as toutes les capacités pour réussir peu importe le domaine que tu choisis. Et puis tu... Attends.
Soudain, le sourire de Nora s'étire en retirant le bouquin sous celui que j'étudie. Elle fixe la couverture et me regarde comme si j'étais coupable d'un délicieux crime.
— Quoi ?
— « Impact de la magie dans l'Art : comment les sorciers d'hier sont devenus les artistes renommés d'aujourd'hui ? ».
— Oui et ? Tu connais ma soif de savoir.
— Je sais aussi que le professeur qui enseigne la spécialité « L'Art et la magie » est un certain espagnol très bien foutu... Est-ce que ça a un rapport ?
— Non pas du tout, réponds-je sincèrement. Il faut arrêter de voir un lien avec chacune de mes actions. Ce n'est pas parce qu'un professeur attire les gens comme des moustiques de ses morts en pleine canicule que JE dois être attirée.
— Tu as vraiment morflée cet été pour en vouloir autant aux moustiques.
— Je dis juste qu'il faut arrêter de voir de l'intérêt et de l'amour partout à chaque fois que je m'intéresse à quelque chose lié à un garçon. J'aime juste apprendre et être en couple avec un mec actuellement serait mauvais pour moi.
— Abel n'aurait pas supporté te voir comme ça...
Je pose doucement mon stylo et me retourne vers Nora, un regard assassin affrontant ses yeux verts à la fois réprobateur et triste.
On a toutes les deux été touchées par la disparition d'Abel, surtout elle qui était déjà orpheline et qui a encore perdu un frère mais de nous deux, c'est elle qui a su remonter la pente en trois ans.
Elle s'en est très bien sortie et s'est servi des économies de son frère pour s'inscrire à l'université et préparer sa formation d'apothicaire... Mais surtout pour me surveiller.
Parce que si Nora est vivante, je suis toujours une étoile en train de mourir. Si elle a perdu un autre membre de sa famille, j'ai perdu le seul homme capable de m'aimer malgré mon passif et pour mon caractère.
Le seul capable de me faire rire dans les pires moments et pleurer sans aucune raison. Le seul à me faire briller et me faire me sentir comme la plus extraordinaire des femmes.
Alors me remettre en couple, offrir mon cœur encore fragile à un autre, c'est hors de question. C'est pour ça que les sous-entendus de Nora m'exaspèrent.
— Qu'est-ce que tu en sais ? réponds-je sans retenir mon ton colérique.
— Abel aimait te voir vivante. Depuis qu'il... Tu n'es plus vive, Jill. Tu as arrêté de danser, de m'accompagner en soirée et tes blagues sont retombées au niveau collège.
— Alors le dernier point n'a rien à voir mais j'ai le droit d'être réservée. Je suis une casanière, que veux-tu ! J'aime apprendre de nouvelles choses et ce n'est pas dans une boite de nuit sordide que je vais m'enrichir en connaissance.
— Non mais tu vas te faire des amis, tu vas créer des relations, rencontrer des gens et peut-être même remplacer mon frère dans t-
Je claque le livre devant moi, la faisant taire pour ne pas entendre cette phrase tant redoutée.
« Je vais courir. Prends mon sac pour tout à l'heure, s'il te plait. »
J'enfile mes baskets, resserre les lacets de mon jogging et quitte ma chambre étudiante squatté par Nora pour affronter la matinée avec une bonne course avant les cours.
Mes pieds foulent le béton mais rejoignent rapidement le chemin de terre m'entrainant dans le grand parc boisé et fleuri du campus universitaire. Le lieu créé par le Président himself a été très inspiré du campus de l'Université de Furman aux États-Unis.
Un grand espace verdoyant avec un lac central magnifique, de somptueux jardins et même un clocher quasi identique à celui de Furman. Depuis l'an dernier, j'ai pris l'habitude de faire au moins tous les deux jours un parcours faisant le tour de ce lac et ça, peu importe la température.
Ce que je préfère, c'est quand il fait encore sombre et que je peux voir le soleil sur lever sur le lac givré alors que mon souffle chaud est erratique et mes jambes en feu.
Moi qui adolescente détestait le sport, c'est Abel qui m'a poussé à en faire avec lui alors qu'il voulait devenir agent du Comité de la magie. Par amour, j'ai dépassé mes limites et maintenant, je prends plaisir à marteler le sol de mes baskets.
Par contre, je sens qu'il me giflerait bien fort s'il savait que j'ai commencé à fumer... à cause de lui. J'avoue que je ne suis qu'une fumeuse occasionnelle, surtout quand je suis stressée, mais je sens la différence sur mon endurance à chaque instant.
Je m'étire légèrement pendant quelques minutes avant de m'élancer dans la course, la respiration régulière et un sentiment de bien-être m'envahissant déjà.
Imaginant la présence d'Abel à mes côtés, me souriant, avant de me dépasser et de me narguer. Diable que je détestais ça mais ça me poussait à accélérer pour le rejoindre et il adorait me voir lui courir après.
Je passe devant de nombreux bâtiments et d'employés faisant l'ouverture, devant la serre magique mais également près de ce café que Nora aime tant avant de faire le tour d'une grande fontaine très prisé l'été et de m'engager sur la grande allée d'érables rouges.
« Bonjour mademoiselle Stella. »
Mes pieds se croisent et je manque de m'écraser au sol lorsque de puissants bras me rattrapent avant la chute.
« Tout va bien ?! » s'exclame une voix que je ne reconnais qu'à peine.
J'ouvre grand les paupières et manque de me rétamer une nouvelle fois au sol en voyant qui m'a retenu : le professeur Luna.
L'espagnol a l'air inquiet de mon état et attend une réponse pour me redresser sur mes jambes. Je hoche doucement la tête lorsqu'il soupire et laisse son souffle chaud caresser ma peau.
Je comprends pourquoi elle fantasme toute sur lui : il est vraiment sexy.
Mon professeur d'Histoire est tout transpirant dans son t-shirt de sport moulant parfaitement son torse musclé mais pourtant, je pense qu'il a dû abuser du déodorant car il sent bon la menthe fraiche. Il doit en être à quelques tours de plus que moi et ça ne m'étonnerais pas qu'avec des mollets pareils, il soit autant habitué à la course que moi.
« Un problème ? » me demande-t-il alors que je le mate sans gêne. Je secoue la tête et prends une grande inspiration tout en faisant rouler mes chevilles pour repartir à la course.
Mais sans surprise, il me suit et court à mon niveau.
— Vous vous êtes bien débrouillé hier pendant mon premier cours, mademoiselle Stella.
— Merci.
— J'espère vous voir participer en classe et que je serais plus « captivant » que mon prédécesseur.
— Mouais.
— Vous n'avez pas l'air convaincu.
— Ce n'est pas parce que vous êtes déjà populaire que vous êtes un bon professeur.
Visiblement piqué au vif, l'espagnol me dépasse avant de tourner le dos à la route et de courir à l'envers, le crâneur. Il fronce les sourcils et contrôle sa respiration avant de me demander :
— Comment ça ?
— Ça a l'air d'être facile d'avoir les étudiants à vos pieds quand vous êtes un Luna mais ça n'enlève pas la possibilité que vos cours puissent être à chier. Avec votre charisme, vous allez les captiver combien de temps ? Allez... Deux mois si on est généreux. Mais si votre cours est soporifique, vous vous retrouvez avec des élèves n'y assistant que pour votre belle gueule et matez votre beau cul.
— Mon « beau cul », hein ?
— Je suis sûr qu'il y a déjà des classements sur le cul des profs et que vous êtes premier.
— Arrêtez de me draguer, mademoiselle Stella.
Il me dit ça avec un grand sourire et un air taquin alors que je fais une mine dégoutée. Je déteste les mecs qui se croient trop irrésistibles et qui pensent avoir le monde à leur pied en faisant tomber la chemise.
— Je n'ai aucun intérêt à vous draguer pour la simple et bonne raison que vous êtes mon professeur, que vous ne m'intéressez pas et que même si vous êtes sexy, je ne suis pas une de ces filles en chaleur que vous pouvez attirer dans vos bras.
— Outch ! En plein dans le cœur ! Ne vous inquiétez pas, je ne chasse pas les filles comme vous.
— Les filles comme moi ?
— Mal sapé, négligé et écrasant leur clope sur les murs. Se croyant supérieure parce qu'elles ont quelques points de QI de plus mais qui feraient bien de redescendre d'un étage.
Je plisse les paupières alors que son sourire sincère a été remplacé par de l'agacement envers moi. Soudain, il fronce les sourcils et se remet à courir dans le bon sens avant de fixer la route.
— Pardon, les mots m'ont échappé.
— Vous vous excusez ? Sérieusement ? Vous ne m'avez pas frappé, hein ?
— Non mais j'ai été méchant juste parce que vous avez froissé mon égo. Ce n'est pas le genre de la maison.
— J'imagine qu'un aussi grand partisan de Dieu va devoir aller confesser ses péchés pour avoir osé parler de la sorte à une de ses élèves ? Ça se passe comment chez les culs serrés d'ailleurs ? Vous allez tous les jours à la messe ? Vous l'avez déjà vu d'ailleurs, votre Dieu ?
— Pouvez-vous arrêter d'être méprisante envers ma religion ? répond-il d'un ton agacé. J'ai le droit de vénérer Dieu sans l'avoir jamais vu. C'est une question de foi.
— Oh gloire à Satan ! L'Histoire magique n'apprend-elle pas que Dieu et ses anges sont bien plus mauvais que le diable et ses fils ? Comment allez-vous aborder ce sujet en restant objectif si vous prenez déjà mal ce que je vous dis, professeur ?
Il ne répond rien et je vois une grimace d'exaspération se dessiner sur son visage lorsqu'il accélère sa course pour me doubler et me distancer jusqu'à totalement disparaitre de ma vue.
Tout le reste de mon footing me permet de regretter ce que je lui ai dit car se mettre à dos un prof dès le début de l'année scolaire, c'est la pire idée. Surtout quand ce dernier est déjà aimé de tous.
Merde... J'ai été méprisante avec lui. C'est vrai que les sorcières ne peuvent s'empêcher de faire souffrir les gens quand elles en ont l'occasion ?
J'ai mal parlé de sa croyance en Dieu alors que je suis la plus mal placé pour critiquer une religion et diable que je m'en veux...
Mais en même temps, il l'a cherché. Il avait l'air trop sûr de lui et son air trop gentil me donne l'impression que c'est un hypocrite.
C'est une heure plus tard que je rejoins ma salle de cours, pas lavé et puant la transpiration, pour assister à une étude sur la Langue démoniaque. Nora m'a abandonné au dernier rang à cause de notre petite dispute de ce matin mais surtout à cause de mon absence de douche récente.
Mais rien à faire, je me laverais à la pause de ce midi.
Sauf qu'avant ça, il y a déjà le cours du professeur Luna à suivre. Les filles installées au premier rang n'arrêtent pas de piailler entre elles et je suis sûr qu'il pourrait leur faire croire que le scénario d'Avengers: Infinity War est une vraie guerre humaine tant elles seraient hypnotisées par son corps.
« Bonjour mesdames, messieurs. » s'exclame-t-il en entrant dans la salle en chemise blanche et pantalon noir. « Aujourd'hui, premier cours et j'ai décidé d'aborder la création du Comité de la magie d'un angle différent de mon prédécesseur. »
Le professeur Luna pose ses mains sur son bureau avant de fermer les yeux et de commencer à faire les cent pas. Le silence s'éternisant se fait de plus en plus troubler par les chuchotements et les interrogations lorsqu'il s'arrête enfin devant le tableau pour écrire une série de chiffres.
— Est-ce que quelqu'un peut me dire ce à quoi correspondent ces chiffres ? Oui ? Vous, au deuxième rang.
— C'est le nombre de bénéfices qu'a rapportés le Comité depuis sa création ?
— Si peu, non. C'est le nombre de décès qui ont eu lieu ces dix dernières années avant que l'actuel Président reprenne en main le Comité de la magie.
Quoi ? Autant ?!
— Mais professeur, s'exclame une autre personne, c'est impossible avec tous les agents qu-
— Impossible ? l'interrompt-il en arquant un sourcil. On vit dans un monde à la fois humain et magique. Si les créatures fantastiques ont en grande partie disparu, les démons et les sorciers ne se sont jamais retenus pour se haïr jusqu'au sang. Ce chiffre, c'est le résultat d'une déclaration historique de la part le Conseil de la magie d'il y a dix ans. Vous savez laquelle ?
Nous sommes tous pendus à ses lèvres et je dois dire que je regrette encore plus d'avoir dit qu'il avait intérêt à être captivant... Parce actuellement, on pourrait nous annoncer une nouvelle pandémie que nous serions prêt à nous confiner dans cet amphithéâtre pendant des mois pour avoir la réponse.
— « L'ordre a été établi depuis la Création : les sorcières sont les reines, les sorciers les servants et les démons les esclaves. Pour quelles raisons devrions-nous accorder le même respect à cette race n'ayant pour seul objectif que de se nourrir de notre chair ? Les démons se doivent de comprendre que ce sont nous qui régissons le monde. »
— Professeur... C'était vraiment une déclaration officielle ?
— Non mais c'était mot pour mot et il a suffi qu'une oreille trop curieuse traine au mauvais endroit au mauvais moment pour déchainer la fureur démoniaque et augmenter les crimes, au grand daim de Satan et ses fils.
Tout ça à cause d'une déclaration raciste de vieilles sorcières croulantes...
« Professeur ? Quelle était votre position à cette époque ? »
Nous regardons l'espagnol perdre peu à peu son sourire avant de caresser les poils naissant de sa barbe comme s'il faisait mine de se souvenir.
Il sait très bien, il doit juste se décider à nous le dire ou non.
« J'avais 21 ans et en tant qu'agent du Comité débutant, j'ai été affilié au service des enquêtes comme « Memorizer ». Les crimes étaient bien trop nombreux et il ne fallait pas punir les mauvaises personnes donc j'étais mis sur toutes les affaires sans exception pour servir de « base de données » humaine. Analyse, observation et déduction. »
À mon âge, il trainait déjà sur les scènes de crimes... Et c'était il y a à peine treize ans. Je savais que cette époque était bien sombre dans notre monde mais j'ignorais que même en débutant, on pouvait être autant impliqué dans ce genre d'affaires.
Soudain, une question déplacée me vient à l'esprit et je lève à peine la main qu'il me désigne du menton.
— Professeur Luna, vous avez été sur toutes les scènes de crimes ?
— La très grande majorité, mademoiselle Stella. Pourquoi ?
— Et votre talent, c'est la mémoire absolue, non ?
— Oui.
— Alors vous...
Je ne termine pas ma phrase, passant ma langue sur ma lèvre par pure gêne alors que les autres étudiants m'interrogent du regard. Même Nora que je pensais plus vive, me regarde comme eux.
Bande de cons, il faut vous faire un dessin ?
— Vous avez tout retenu, terminé-je en baissant honteusement la tête.
— Exact. Les corps, du moins ce qui en restait, le sang, les membres arrachés, les pleurs des familles, le moindre détail sur les victimes, les causes de leurs morts... Tout.
— Oh putain... chuchote Nora à côté de moi avec les yeux grands ouverts.
— Je suis désolé, professeur. Je n'aurais pas dû...
L'espagnol lève la main pour m'interrompre et nous surprend tous en retrouvant son magnifique sourire presque naïf, comme si de rien n'était, avant de déclarer :
« Être conscient du passé permet de ne pas répéter ses erreurs. Vivre dans le passé, c'est mourir un peu plus chaque jour. »
Mais se détacher de son passé et l'oublier, c'est impossible. Et ça, vous le savez très bien, professeur. Comment faites-vous pour encore tenir debout avec autant de souvenirs macabres ?
Alors qu'avez-vous pensé des préoccupations de Jill Stella ? De la plaie dans son passé qui est toujours vive ? Des propos de Nora là dessus ?
De la passion commune pour le jogging de Jill et Miguel ? De leur échange houleux qui n'annonce que tension ? Qu'est-ce que ça fait de voir Miguechou perdre sa gentillesse ?
Et enfin du premier cours de Miguel et de son "don" qui est réellement une malédiction pour lui ? Vos avis là dessus ?
Ce sera le dernier chapitre du mardi, he oui ! Dès samedi qui arrive, on reprend un rythme de publication d'un chapitre par semaine ! Ça me laisse le temps de peaufiner, d'écrire avec plus de marge et d'avoir une bonne avance sur l'histoire 😉
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Eeyore (feat. Ozu) 🎶 nogareru
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