Chapitre 8
C'est toi le loup !
Moon
— Il faut absolument qu'on trouve un moyen de lui faire quitter ce bureau, ronchonne Romary alors qu'on passe devant les différents bureaux au rez-de-chaussée.
C'est vrai qu'après cette journée de cours plus longs les uns que les autres — qui ressemblent étrangement à ceux que je pouvais avoir sur le continent —, je n'arrive toujours pas à penser à autre chose que ce foutu bureau et l'idée qu'il puisse y avoir la solution à mes questions. Si près de moi, dans ce bureau inaccessible.
Un râle de frustration m'échappe, faisant rire Sally comme une folle. Je sors rarement de mes gons mais cette situation me dépasse. Sans oublier Chase et ses inquiétudes, il m'a bien fait comprendre que j'étais autre chose, quelque chose qui n'a pas lieu d'être, et ça m'angoisse. Lui qui m'intriguait au début de notre relation, me faisait rager avec sa manie de sortir des lames à tout bout de champs, il me fait peur. Oui, je crois que c'est ça. Depuis que je me suis réveillée ce matin, je ne peux pas m'empêcher de dévisager tout ce qui m'entoure, d'être constamment sur mes gardes.
Quand Felicity et Peyton m'ont bousculé dans les couloirs, je n'ai rien dit. Quand un Osilid m'a salué en même temps que Romary et Sally, j'ai baissé la tête. Quand les Charingers sont venus discuter avec Romary, la charriant avec Dexter, je faisais semblant de lire. Ma soudaine impression de ne pas être à ma place me ronge tellement que Romary n'arrête pas de me demander si ça va. Oui, je lui ai répondu machinalement, mais au fond de moi, je commence carrément à douter d'elle.
— J'ai peut-être une idée au fait, annonce Sally en sautillant devant nous.
Je tente d'ignorer les regards oppressants autour de moi, et chasse les pensées intrusives des vicieux Arorot dans mon esprit. Leurs yeux d'un bleu profond me font peur, tout autant que leur peau verdâtre qui me fait penser à de la décomposition.
— Explique, demande Rom' en avançant toujours.
Sally se retourne, incapable de marcher en arrière, mais elle ne nous explique toujours pas le font de sa pensée. Un sourire béat sur le visage, on la suit jusqu'à l'extérieur. Les grandes marches qui nous mènent à la cour me semblent trop grandes, nous sommes trop visibles ici, est-ce qu'ils se rendent compte que ma cicatrice n'a rien d'une marque de naissance ?
Sally trace dans les marches jusqu'aux tables de pique-nique. Romary hausse les épaules puis la suit en serrant les romans qu'elle tient contre sa poitrine. Alors que je pensais que notre amie allait s'assoir pour qu'on s'explique, elle bifurque à droite et avance d'un pas décidé vers une table prise par plusieurs personnes dont Lee, que je reconnais avec son air chaleureux, et bien évidemment Chase et son sourire constant.
— Chase, Lee, commence Sally en les saluant. On a besoin de vous pour dégager la directrice de son bureau.
Wow, ça a le mérite d'être franc.
Les yeux de Chase trouvent les miens, amusés de la situation.
— Comment ça ? Je croyais que vous vouliez arrêter les bêtises ? lance-t-il sans lâcher mes yeux de son emprise.
— Hein ? Non. On veut juste aller dans son bureau mais on a besoin de vous comme vous êtes doués en conneries.
— Attends, comment ça ? intervient Lee en riant jaune. Je ne suis pas trop d'accord, vous savez le temps que ça a pris pour balayer tout le bahut ? J'ai cru que j'allais mourir !
Dramatique, il mime une mort lente jusqu'à se laisser tomber sur la table en riant.
— S'il-vous-plaît, insiste-t-elle en baissant les bras.
— Pour quoi faire déjà ? reprend le brun en se redressant sans difficulté. Moi je m'en fiche, mais faut qu'on soit au courant du plan.
Je vois Sally ouvrir la bouche pour répondre mais dans la panique, Romary lâche tous ses livres qui tombent sur le sol avec fracas pour poser sa paume sur les lèvres de Sally qui parle dans un mélange de gazouillis étouffés.
— On ne peut pas dire ! dit-elle d'une traite. C'est un secret d'État que Sally ne peut pas vous révéler.
Elle appuie son propos en lançant un regard noir à notre amie qui ne semble rien entendre étant donné qu'elle débite tout ce qu'elle sait, mais les sons sont étouffés par la main miraculeuse de Romary. Sa panique est telle que quelques cheveux gris se sont collés sur la sueur de son front.
Et moi, je suis plantée là, comme une idiote, à regarder la scène comme si j'étais une étrangère. J'hésite à me pincer, sachant pertinemment que ma réaction n'est pas normale, mais une voix grave me sort de ma torpeur.
— C'est ok, affirme Chase malgré les protestations de Lee. On va le faire mais vous nous êtes redevables.
Romary ouvre la bouche mais rien n'en sort. Sally continue de parler en grognement et Lee fixe son ami, les sourcils froncés.
— D'accord, j'arrive enfin à dire pour la première fois dans la conversation. Ce soir, vous nous aidez.
Lentement, je lève le bras à hauteur de torse en direction de Chase. Le blond attrape ma main avec encore plus de méfiance puis il me serre la main pour seller ce pacte. Honnêtement, je ne sais pas dans quoi je me lance mais je m'en fiche. Dans quelques jours, je quitterai cet endroit pour être en sécurité, et c'est tout ce qui compte pour le moment.
***
Il fait étonnement froid. Tout le monde est en place, mon cœur bat fort. Romary place doucement sa main dans la mienne, faisant des petits cercles avec son pouce pour nous rassurer toutes les deux. Sally n'est pas avec nous. Son but : donner le feu vert pour que nous courrions. Elle fait la passe entre nous et les garçons qui font diversion.
Romary était tellement sûre que ce plan marcherait qu'elle a invité le groupe de Dexter à nous aider, évidemment, l'aileron sur sa tête n'a fait que frétiller de joie quand elle lui a proposé, trahissant son excitation. Il est vraiment temps que ces deux-là passent à l'étape supérieure.
Du bruit se fait d'un coup entendre et nous nous ratatinons dans l'ombre du bâtiment pour ne pas être vue. On entend des pas, des cris, et sûrement la troupe de surveillants qui martèlent le sol de leurs pieds. Dans ces bruits, on entend des pas plus calmes mais forts, comme si la personne marchait avec des talons vertigineux.
Romary se serre à moi, nous nous plaquons contre le bâtiment quand l'équipe de surveillant passe à quelques mètres en direction des garçons qui font un raffut pas possible. Une femme, la directrice apparaît elle aussi, marchant lentement avec ses longues jambes. Ses yeux jaunes éclairent un peu autour d'elle, la rendant facilement positionnable, mais alors qu'elle suit les Charingers, elle s'arrête. Comme un animal, ses narines semblent bouger pour sentir quelque chose, mes poils s'hérissent sur mes bras.
Elle va nous voir.
Romary semble aussi effrayer que moi car sa respiration se fait haletante malgré qu'elle tente de calmer ses tremblants incontrôlables. Je la serre contre moi sans lâcher sa main, et ferme les yeux très fort. Au fond, je sais que ce n'est pas parce que je ne vois plus la directrice qu'elle ne peut pas nous voir, mais ça me rassure. Dans la nuit, nous sommes invisibles, je le sais, mais cette directrice est vraiment flippante. Les Lomunes en général d'ailleurs, avec leurs allures de poissons qu'on trouve à je ne sais quelle profondeur, comme dans le film Le Monde de Nemo, avec la petite loupiote. Mais si, vous savez de quoi je parle.
Nous restons quelques secondes comme ça, concentrées sur nos respirations saccadées, puis je me risque à rouvrir les yeux. Enfin, les yeux, un œil d'abord puis l'autre quand je me rends compte qu'il n'y a plus le regard perçant de Mme Rumsey.
Je me redresse un peu plus, lâche Romary qui émerge aussi, puis me lève en tirant sur le t-shirt noir que j'ai enfilé. La nuit est plutôt froide mais j'ai chaud, je transpire à grosses gouttes même. Quelque chose au plus profond de moi-même me souffle que nous faisons quelque chose de mal, quelque chose qu'on devrait arrêter de suite.
Soudain, un drôle de bruit se fait entendre, assez discret pour passer inaperçu mais la réaction de Romary me fait comprendre que c'est pour nous. Mon amie avance à l'extrémité du bâtiment avec agilité, ses membres tendus. Elle a posé un bonnet sur ses cheveux clairs pour éviter le reflet de la lumière et donc qu'on se fasse repérer. Pas de cagoule non plus, on ne voulait pas faire dans le cliché.
Elle me fait signe d'avancer alors je la suis. Toutes deux, nous avançons en courant dans la nuit, longeant le bâtiment pour arriver jusqu'aux marches qui donnent dans le hall. Tout est dans la pénombre, ainsi nous voyons à peine devant nous. Sally émerge, cachée derrière une statue de petite taille comme elle. Elle arrête son bruit bizarre et nous sourit, puis Romary, sérieuse, nous fait signe de ne pas traîner. Nous suivons de nouveau Rom' jusqu'au bureau dans un cul de sac. Il faut faire vite.
Romary presse la poignée mais évidemment, la directrice a eu le temps de fermer à clé.
— Merde ! lâche Romary un peu trop fort avant de poser ses mains sur sa bouche, les yeux écarquillés.
Plus personne ne dit rien, guettant le moindre bruit trahissant la présence de quelqu'un qui aurait pu l'entendre, mais ça semble bon. Sally nous fait signe avant de refaire un bruit encore plus bizarre qu'avant. Pendant qu'elle semble attendre quelque chose, elle attache ses longs cheveux bruns en une queue de cheval, puis un mouvement au bout du couloir nous fige.
Une ombre avance en titubant, de plus en plus nette. Mon cœur a cessé de battre.
Sally applaudit doucement une fois, puis l'ombre fonce sur nous, arrachant un petit cri à Romary. Mais ce qui se découvre à nous me laisse bouche-bée : un petit poisson volant avec une clé dans la bouche. Sally caresse sa tête et le petit poisson fait des pirouettes avant de lâcher la clé dans sa main.
— Mais... commence Romary dans le même état que moi.
— C'est Squichy, dit fièrement Sally en lui donnant une dernière caresse. Mais ne dites rien, on n'a pas le droit aux animaux de compagnie ici...
Elle donne la clé à Romary qui l'insère et ouvre la porte, pas plus choquée que ça de voir un poisson volant dans les parages. En même temps, je ne suis même plus étonnée de ce qui existe dans ce monde...
— Il lui a volé la clé discrètement tout à l'heure, chuchote la maîtresse avec fierté. Squichy est le meilleur.
J'hoche la tête mais ne la calcule pas trop, concentrée sur notre objectif. Dans le bureau de Mme Rumsey, il y a des centaines de livres. Il va falloir être rapide et à mon avis, nous n'aurons pas le temps de tout regarder.
— Sally, droite, Moon, milieu et moi gauche.
Nous répondons à la positive à Romary puis commençons activement nos recherches. Le problème, c'est que nous ne saurons pas quand les garçons se feront attraper donc il faut être prête à courir pour sortir de ce cul de sac.
J'essaye de me repérer avec les noms sur la tranche, mais souvent, ils n'en comportent pas. Je vois que Sally ne semble pas plus aidée que moi et Romary, malgré sa rapidité, ne semble rien trouver non plus.
Mon corps bat à mille à l'heure si bien que j'ai l'impression qu'il va lâcher. J'ouvre un livre sur les espèces humaines — parce que oui, pour ici il y a plusieurs espèces —, puis sur les poissons et un autre sur le fonctionnement d'un micro-onde. Rien sur la bulle que je veux tant trouver.
Nerveuse, je rejette un coup d'œil à Romary mais son expression contrariée n'augure rien de bon, la concentration de Sally non plus.
Et si on c'était trompé ? Après tout, n'importe qui pourrait fouiller dans cette pièce, un tel secret ne serait pas à la disposition de tout le monde...
— On vous dérange mesdames ?
Mon cœur s'arrête pour de bon. Le livre que je tiens tombe au sol. Sally lâche un petit cri aigu. Romary se fige. La voix aiguë de la proviseure semble irréelle tellement nous étions sûres de notre coup.
Nous avons eu tort.
— Retournez vous, jeunes filles.
Comme aucune de nous ne semble déterminer à bouger, tétanisées de peur, toutes les bougies de la pièce s'allument en même temps, me faisant sursauter. Comme par magie, des flammes jaillissent de la cire, consumant les mèches noires. Je suis la première à enfin décider à me retourner, affrontant le regard lumineux de la Lomunes.
Ses yeux scintillent d'une étrange lueur tandis que derrière elle, plusieurs surveillants nous observent en croisant les bras, le visage dur, l'aileron dressé sur leur tête.
Les filles suivent mon mouvement et nous voilà toutes les trois, prises la main dans le sac devant Mme Rumsey qui a l'air hors d'elle. Tout ce que mon cerveau me dit, c'est que les garçons n'ont pas été si bon qu'ils auraient dû, et mon mauvais pressentiment se confirme : nous n'aurions jamais dû faire ça.
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