35. Dures reproches


J'observe avec fascination les murs gris autour de moi. Allongée en travers du lit, j'essaie de compter les petites fissures comme je faisais dans ma cellule. 

Elles semblent représenter l'état de mon cœur. En apparence, normal avec quelques petites fêlures mais quand on les observe plus intensément, on se rend compte qu'elles sont ancrées et impossibles à réparer. Certaines sont anciennes, d'autres récentes. Chacune d'elles participent à me représenter, à faire de moi ce que je suis. Même si j'aimerais que certaines n'existent pas, en réfléchissant je me dis que je ne serais pas la même personne.

J'essaie de tirer une leçon de mon petit vécu, de ma petite vie abîmé, de mes seize printemps flétris.

Malgré tout, si je n'avais pas grandis orpheline, si je n'avais pas sauté du bateau dans l'océan inconnu et si je n'étais pas tombée amoureuse, je serai peut-être moins forte qu'aujourd'hui et je n'aurai pas ce regard sur ce qui m'entoure.

Ma vie n'est pas celle que j'imaginais. Je ne sais pas où je serais l'année prochaine, ni même demain. Je mourrais peut-être ce soir et étrangement je ne suis pas anxieuse de ce futur sombre.

La porte s'ouvre et je me redresse vivement. Ce n'est que Tom. Je lui adresse un petit sourire et m'allonge à nouveau. Depuis que nous sommes dans cette maison, nous parlons très peu. Je n'ai jamais été bavarde sur ma vie mais je n'ai pas dit un mot sur tout ce qui m'est arrivé depuis que j'ai quitté mon ami. Et lui non plus.

Il s'allonge à mes côtés et le lit s'abaisse en grinçant sous notre poids. Il pose sa tête sur son avant-bras et regarde le plafond avec moi.

-A quoi tu penses?

-A tout. J'essaie de voir du positif dans tout cela.

Il lâche un petit rire.

-Dur, non?

Je hausse les épaules sans répondre.

Un long silence s'étend et je ferme les yeux, bercée par celui-ci. Aux côtés de Tom, je me sens protégée. Même si je sais que je ne le connais pas vraiment, je lui fais confiance.

-Après que... (Il se racle la gorge), après que tu aies disparue du Triomphe, beaucoup de soldats se sont posé des questions.

Je retiens mon souffle, le cœur s'emballant. J'ai envie de savoir ce qui s'est passé, mais je ne l'ai jamais demandé. Sûrement que j'avais peur que Tom me reproche d'être partie sans l'avoir prévenu.

-Qu'est-ce qu'ils vous ont dit? Demandé-je doucement.

-Que tu étais morte. Ils ont dit que tu avais sauté à l'eau pour te suicider et qu'ils avaient retrouvés ton corps noyé.

-Tu les as crus?

-Non. J'ai demandé à notre lieutenant de me montrer ton corps. Il a refusé, prétextant que ton corps était trop abîmé pour nous le montrer. Que ça serait «trop dur pour moi». J'ai insisté en disant que tu ne te serais jamais suicidée mais il n'a pas cédé. Alors, je lui ai donné un coup de poing.

Je place ma main sur la bouche, n'osant même imaginer les répercussions de cet acte.

Il ricane sèchement après quelques secondes.

-J'ai été nourri avec de vieux croûtons de pain pendant deux semaines, sans voir la lumière du jour.

Je lui prends la main mais il la retire. Il se redresse sur son coude et m'observe gravement.

-Tu sais ce que j'ai fait pendant ces deux semaines?

Je secoue la tête.

-Jour et nuit, je pensais à toi. Je t'imaginais morte, puis je te voyais prisonnière dans un endroit inconnu en train de souffrir et après je te voyais heureuse avec Esteban, n'ayant plus qu'un vague souvenir de moi. Et toutes les versions que j'imaginais me mettaient hors-de-moi. Parce que j'étais sûr qu'Esteban t'avais retourné le cerveau et parce que je m'en voulais de ne pas t'avoir éloignée de lui. Mais ce qui m'énervait encore plus, c'est ton départ comme une voleuse. Tu ne m'as pas dit un mot, pas un indice, ni un regard qui aurait pu passer pour un adieu. Tu es partie sans une seule pensée envers moi. Et le pire, je crois, c'est que tu t'en fiches. Tu ne regrettes pas.

Je me redresse et m'assoit en tailleur.

-Pas du tout! Je regrette tout le temps, Tom! Je m'en veux tellement, tu n'imagines pas. Je me déteste d'avoir été ainsi, d'être comme je suis. Tu étais la seule personne qui comptait et je ne t'ai même pas dit au revoir. Et je suis impardonnable mais je suis désolée.

Il détourne son regard du mien.

-Ils ont dit qu'Esteban était retourné sur notre île car le président avait besoin de lui. Et que toi, ton départ t'avait sûrement aidé dans ta décision de suicide. Je ne sais si les autres matelots ont crus à cette histoire d'amour tragique ridicule, mais personne n'a rien dit. Après tout, tu n'étais qu'une vie sans intérêt. J'ai refusé cette histoire, j'ai décidé de quitter l'armée à la fin du mois pour te chercher sur Newearth et que si tu n'y étais pas, j'irai sur Neworld, au péril de ma vie. Et pendant ce temps, tu buvais du champagne et mangeais des petits fours au bras d'Esteban.

Je me mords la lèvre. Je mérite ses reproches, je le sais, mais ça fait mal.

-Je ne suis pas en train de dire que tout ce que tu as vécu ici est ta faute ou que ce n'est rien. Je sais très bien que tu as plus souffert qu'autre chose. Mais imaginer tes premières semaines ici, heureuse avec Esteban, je n'arrive pas à le comprendre. J'ai su qu'il t'avait emmené en boîte et que tu t'étais soûlée. Je ne comprends pas comment tu as pu être aussi insouciante! Tu pensais vraiment être libre ici? Et je me rends compte qu'on ne se connaît pas Abby. On était amis sans se connaître! Je ne savais même pas d'où tu venais et je te considérais comme ma meilleure amie. Aujourd'hui, je te connais encore moins. L'Abby que je pensais connaître n'aurait jamais fait tout ça.

Je grimace.

-Je sais. Je sais que je ne me confie pas, que je suis insociable et renfermée. Je suis désolée d'être une si mauvaise amie, vraiment. Mais je tiens réellement à toi. Et je veux faire des efforts. Alors s'il-te-plaît, accordes moi une chance, Tom.

Tom hoche la tête et sa tête entre ses mains.

-Ma famille et ma sœur me croit sûrement mort. Dit-il douloureusement.

Je hoche la tête comme si je comprenais, alors que non je ne comprends pas. Tom a une famille, des amis, des gens qui l'aime. Je n'ai rien de tout ça et peu de personnes me pleureraient si je mourrais. Tom est tout l'inverse. Je me sens terriblement égoïste qu'il soit là par ma faute. Mais surtout, je me sens terriblement égoïste d'être contente qu'il soit là. Malgré moi, je lâche:

-Je te promets qu'on va trouver un moyen pour les contacter.

********

-Papa?

Je m'avance vers lui, sur la pointe des pieds, ma poupée Déborah dans les mains. Il est assis à son bureau et semble perdu dans ses pensées. Je m'accroche à sa jambe pour attirer son attention.

Cela fonctionne car il me regarde en souriant avant de m'attraper pour me poser sur ses genoux.

-Tu fais quoi? Demandé-je innocemment.

-J'écris ma journée.

-Pourquoi?

-Pour ne pas l'oublier. J'écris les choses importantes qui se sont passées aujourd'hui.

Je hoche la tête comme si je comprenais.

Alors que je cale ma tête sur l'épaule de papa, j'aperçois l'objet interdit posé sur le bureau. Le pistolet. Malgré l'interdiction de le toucher, je tends la main pour l'attraper par curiosité. Papa sursaute et le prend juste avant que je m'en empare.

-Abigaëlle. Gronde-t-il, tu sais que n'as pas le droit de toucher ça.

Je hoche la tête d'un air coupable.

-Pardon.

Il soupire puis range le pistolet dans un tiroir qu'il ferme à clef. Il me regarde ensuite d'un air très sérieux.

-Écoutes-moi bien Abigaëlle. Si un jour, quand tu seras plus grande, tu as besoin d'informations sur moi ou sur maman et que nous ne pouvons pas te les donner, tu devras aller voir mamie, d'accord?

-Oui. Dis-je sagement.

-Tu devras aller voir qui?

-Mamie.

-Parfait. Dit-il, allez retournes jouer. J'arrive dans cinq minutes.

Il me repose par terre et je file dans ma chambre en sautillant.

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