-Tu t'es vraiment faite battre au tir? s'exclame Tom.
-Ouais, marmonné-je en tirant sur la poulie haute.
-Impossible. T'étais bourrée ou quoi?
Exaspérée, je souffle et me relève. Mon orgueil est déjà blessé, je n'ai pas besoin qu'il en rajoute.
-C'est bon, je n'ai pas envie d'en parler. Lâche-moi avec ça.
Il lâche un sourire moqueur.
-Ah, ça fait mal, hein? De se rendre compte de ses faiblesses?
Je lui jette un regard noir et m'éloigne. Je ne veux pas en entendre davantage.
Seulement deux jours sont passés depuis qu'Esteban et moi avons tiré ensemble, et tout le bateau est déjà au courant. Je n'en ai parlé ni à Tom, ni à personne d'autre et c'est sûrement lui qui a raconté sa victoire. Ce type commence à me taper sur les nerfs.
Je sors de la salle d'entraînement furieuse et je me dirige vers les douches. Je hais cet endroit. Les douches sont des box fermés mais alignés dans une pièce commune aux filles et aux garçons. C'est l'endroit des moqueries, des discriminations et du sexisme.
Je sors de la douche très vite, les cheveux mouillés et vêtue d'un pantalon et d'un simple débardeur. Je déteste m'afficher autant devant les autres mais pour des raisons d'hygiène, nous sommes obligés de laisser nos treillis en dehors de cette pièce. Un groupe de garçons presque tous torses nus arrivent en ricanant et je baisse la tête pour sortir de cette pièce. Mais manque de chance, un des garçons m'attrape le bras.
-Tiens, Abby comment ça va?
C'est Brian, un mec odieux de mon année. Je pince les lèvres.
-Très bien, merci, dis-je en me dégageant.
Mais il me rattrape par le poignet.
-Alors, on se fait battre au tir par un petit nouveau?
-Lâche-moi.
J'entends ses copains ricaner derrière.
-C'est dur de se rendre compte qu'on n'est pas la meilleure hein? Lâche une voix derrière Brian.
-Alors tu t'es rendue compte que t'étais une fille? Ricane un autre.
Je sens mon sang bouillir dans mes veines. Je suis aussi forte qu'un garçon et j'ai bien l'intention de le lui prouver.
-Ah bon c'est une fille? Renchérit la première voix en riant.
-Vérifions, dit Brian qui ricane aussi.
Il relève mon débardeur à la vue de tous et pose sa main sur ma poitrine.
-C'est bien une...
Il n'a pas le temps de finir sa phrase car je me jette sur lui et le frappe de toutes mes forces à la mâchoire. Il recule en criant puis me rattrape et se venge en m'assénant un coup dans le ventre. J'entends des sifflements autour de moi mais je n'en tiens pas compte. Même si je suis plus petite et plus mince que lui, je suis rapide.
Je l'attaque avec un coup au nez, et il tombe sur le dos en gémissant, m'entraînant avec lui. Il me retourne de manière à être sur moi et je vois la fureur dans ses yeux pendant qu'il essaie de me tenir les poignets. Je devrai avoir peur mais la colère me masque tout sentiment. Je me sens invincible.
Je me tortille dans tous les sens sans réussir à esquiver la plupart des coups. Je jette alors mon genou dans son entrejambe et prend l'avantage. Je vois qu'il souffre, qu'il est prêt à lâcher mais je continue à le frapper autant que je peux. Je veux le blesser, je veux lui faire ressentir le plus de mal possible. Il hurle et ne se débat plus mais je frappe toujours. Ce sentiment de honte, d'indignation me serre la poitrine si fort que j'en ai mal. J'entends des voix me crier d'arrêter, de le lâcher mais je ne les écoute pas. Alors que j'allais porter un énième coup, quelqu'un se jette sur moi et me fait rouler loin de Brian. Je m'égosille et me débat mais son corps est plus lourd que le mien et je suis bloquée. Je lève les yeux, furieuse. C'est Esteban.
Il me relève comme si je n'étais qu'un sac de plumes et me jette contre le mur. La salle d'eau est à présent deux fois plus remplie et tout le monde nous observe en beuglant comme des animaux, en sifflant ou levant son poing.
-Partez tous! Crie Esteban sans se retourner.
Des personnes viennent chercher Brian, qui est toujours immobile au sol et quelques-unes s'en vont mais la plupart restent, excités d'avoir une bagarre.
-J'AI DIT CASSEZ-VOUS!
Je n'aurais jamais pensé l'entendre hurler aussi fort. Les autres non plus apparemment, car la salle se vide en quelques secondes. Il se retourne vers moi qui suis toujours plaquée contre le mur.
-Qu'est-ce-que tu fous? Tu voulais le tuer?
-Lâche-moi!
Je me débats et réussi à lui balancer mon genou dans le ventre. C'est à cause de lui. S'il n'avait pas clamé à tout le bateau qu'il avait gagné, rien de tout cela ne serait arrivé. La colère coule dans mes veines comme si elle faisait partie de mon sang et je me sens prête à détruire tout ce que je peux. Il tressaille mais s'appuie sur moi contre le mur et je me remets à crier.
-Ne me touche pas! Lâche-moi!
Il serre les lèvres de frustration et me tire derrière lui. Je me débats et frappe partout où je peux mais il m'attrape et me serre contre lui. Je hoquette de fureur et je me sens plus violente que jamais. Il nous jette tous les deux dans une douche et allume le jet. De l'eau glacée se met à couler et je hurle encore. Il m'attrape plus fort contre lui et laisse l'eau gelée nous tomber dessus.
Petit à petit, la fureur aveugle me quitte pour laisser place à une colère noire. Mais Esteban me tient toujours fermement contre son torse et je n'ai pas d'autre choix que de me laisser faire. Ma colère me quitte lentement et il le sens. Il me lâche doucement mais je ne bouge pas. Quelques minutes plus tard, constatant que je suis calme, il éteint l'eau. Nous restons face à face, trempés et glacés. Je porte lentement la main à mon nez et constate que je saigne. Mon visage doit faire peur à voir.
-Abby, Murmure-t-il, qu'est-ce-qui s'est passé?
Je baisse les yeux. La colère est toujours là mais elle paraît minime en comparaison de la tristesse que je ressens. J'ai honte. Si honte de les avoir laissé me toucher mais encore plus de m'être autant emportée. A présent, si je ne suis pas renvoyée, j'ai de la chance.
Il me prend par les épaules.
-Regarde-moi. Qu'est-ce-qui s'est passé?
Je lève les yeux.
-On ne se connaît même pas. Tu as raconté à tout le bateau que tu m'avais gagné et tu veux devenir mon psy? J'ai mis du temps à me forger la réputation que j'ai. À présent, je suis respectée et je suis presque égale à eux. Enfin, c'est du passé maintenant. C'est sûr que c'est fini.
Il fronce les sourcils.
-Quoi? Je n'ai jamais parlé de l'entraînement à personne. Je pensais que c'était toi qui l'avais fait.
J'écarquille les yeux.
-Tu n'en as jamais parlé? Qui l'a fait alors?
Il paraît réfléchir.
-Aucune idée. Mais nous n'étions pas seuls dans cette salle.
Je l'observe attentivement. Il n'a pas l'air de mentir.
-C'est à cause de ça que tu as frappé Brian?
Je secoue la tête.
-Tu veux en parler?
Oui et non. Je n'ai aucune raison de lui faire confiance et pourtant... La honte envahit mes bras, mes jambes et se referme sur mon cœur. Je n'arrive pas à oublier l'endroit où s'est refermée la main de Brian et j'ai envie de vomir. Je finis par éclater en sanglots. Je ne pleure jamais devant quelqu'un. Je m'y autorise seulement quand je suis seule dans ma chambre, le soir. Pourtant, à cet instant, je me laisse aller et Esteban me prend dans ses bras.
-Il...
Il pose sa main sur ma nuque et je ferme les yeux.
-Il m'a peloté devant ses amis... C'était si humiliant...
Je sens ses muscles se raidir et il me serre plus fort contre lui sans prononcer un mot. Je tente de retenir mes larmes qui coulent, sans succès.
-Merci. Lâché-je après plusieurs minutes
-Tu l'aurais tué, si je ne t'avais pas arrêtée.
Il dit ça sur un ton léger mais je sais qu'il le pense. Aurais-je été capable de réellement le tuer? J'ai peur de connaître la réponse.
*********
Trois jours plus tard, un bel œil au beurre noir maquille mon visage. Ma seule consolation, c'est que Brian a les deux yeux maquillés. Je m'en suis plutôt bien tirée avec quelques blessures superficielles et un poignet cassé. Le plus grave est mon avertissement. Je me suis faite réprimandée très fortement par mes supérieurs à qui je n'ai pas voulu avouer le motif de ma bagarre. Je ne peux tout simplement pas. Si j'avoue ce que m'a fait Brian, ce sera pire. Je serais traitée de faible et rejetée par les autres soldats. On m'a donné une chance mais je n'ai pas intérêt à me faire de nouveau remarquer.
Je suis dans ma cabine et je contemple mon plafond depuis une bonne heure. Je suis en arrêt depuis la bagarre et je suis exténuée pourtant je n'arrive pas à me reposer. On toque à ma porte. Je ne réponds pas. Je ne veux voir personne.
-Abby c'est moi. Je sais que tu es là. Ouvre.
C'est la voix de Tom.
Je ne bouge pas. J'ai bien trop honte. Qu'ont dû lui raconter la bande de Brian ou les gens qui ont assistés à la bagarre? Je ne veux même pas le savoir.
-S'il-te-plaît, répond moi.
Un grand silence lui répond.
-Je sais que tu m'entends.
Je ferme les yeux. Je ne peux pas le voir.
Il toque encore puis je l'entends s'éloigner. Je pose mon bras sur mes yeux. Désolée Tom.
À la nuit tombée, je sors de ma cabine et vais sur le pont. Cela m'arrive de temps en temps, particulièrement après mes cauchemars. J'ai besoin de respirer l'air marin et de sentir le vent souffler dans mes cheveux. Mais j'aime aussi être tout simplement seule et observer l'océan. Je me dirige jusqu'à la barrière et m'appuie dessus. J'admire la force des vagues qui frappent la coque du bateau. Quand je relève la tête, je constate l'océan à perte de vue. Aucun morceau de terre à l'horizon. Je n'ai toujours connu que ce paysage mais il paraît que ce n'était pas le cas avant.
Aujourd'hui, il n'en reste que des histoires. C'était avant la Catastrophe. Il y avait ce qu'on appelait des continents et des pays. Des immenses morceaux de terre recouverts de verdure. Mais aujourd'hui, il n'en reste rien. L'eau a été la plus forte et elle a recouvert le globe comme une araignée recouvre sa proie sous sa toile.
Je me retourne et vois une lumière au loin sur le bateau. Je ne suis apparemment pas la seule à faire des cauchemars.
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Bonjour!
Chapitre un peu long mais je préférais qu'il ne soit pas coupé! N'hésitez pas à me donner votre avis, positif ou négatif! J'espère que la suite vous plaira :-)
Bonne journée 😘
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