26
Aliona
Assise devant ma table de travail, je suis incapable de terminer mon croquis. J'en suis à me demander si c'est vraiment une bonne idée d'utiliser le visage d'Alex pour mon projet. Pourtant, je suis certaine qu'il est possible de le rendre heureux, de le voir sourire comme ce jour-là à la patinoire.
J'ai compris que j'avais touché un point sensible hier, quand j'ai fait venir Alex ici. Il était si mal lorsqu'il a vu son portait et ce que je voulais en faire, que j'ai ressenti aussitôt son mal être. Après ce malaise, il m'a raccompagnée au bas de mon immeuble et est rentré chez lui sans même monter avec moi.
Je cligne des yeux plusieurs fois pour revenir à ce que je fais, puis je fixe mon œuvre sans grand entrain. Je n'ai plus la motivation pour continuer de toute façon, alors j'abandonne pour aujourd'hui. Je soupire en rageant mes affaires, j'attrape mon manteau et sors de la pièce. Mon professeur est comme souvent installé derrière son bureau. Il relève la tête en voyant ma mine déconfite.
— Le jeune homme qui t'accompagnait hier, c'est celui du portrait, n'est-ce pas ?
— Oui, c'est bien lui. Mais je vais revoir cette idée de double visage.
L'homme se lève de sa chaise et prend appui sur l'une des tables près de moi. Il croise ses bras et son froncement de sourcil me surprend, car ce n'est pas dans ses habitudes de montrer un air sévère.
— Es-tu vraiment prête à laisser tout ça de côté ? Je te pensais plus combative, Aliona.
Quelque chose me dit qu'il ne parle pas seulement de mon projet.
— J'ai observé un changement en toi depuis quelques jours, je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais tu es plus créative, plus rayonnante également. Je ne t'avais plus vu aussi...
Il cherche ses mots durant quelques secondes, puis il plonge son regard au contour ridé par le temps dans le mien.
— Vivante ? Hum, je crois que c'est le mot, termine-t-il.
— Vous trouvez ? J'ai plutôt l'impression que c'est tout l'inverse, marmonné-je.
— C'est comme si, tu t'étais libéré d'un poids. Tes yeux pétillent d'une lueur que j'ai déjà vue dans ceux d'une femme, la mienne lorsque nous sommes ensemble.
Il me fait un clin d'œil et retourne derrière son bureau sans rien ajouter de plus. Je quitte la salle, la tête remplie d'interrogation. Je déambule dans les couloirs lorsque mon téléphone sonne et je souris en constatant que c'est Cathy. Je décroche sans plus attendre, cela fait un petit moment que je n'ai pas eu de ses nouvelles et que je ne lui en ai pas donné non plus.
— Salut, ma bichette !
— Salut ! répliqué-je.
— Une soirée fille, ça te tente ?
— Oui, évidemment, réponds-je enjouée.
— J'ai un tas de choses à te raconter.
— Moi aussi.
— On se dit vingt heures au Pixie.
— J'y serais.
Nous raccrochons, voir ma meilleure amie et surtout lui parler me fera du bien. J'ai besoin de me confier à elle, de vider mon sac et toutes ces incertitudes qui me perturbent depuis que j'ai rencontré Alex. Je marche d'un pas décidé jusque chez moi.
À peine les portes franchies, je me débarrasse de mon manteau et file sous la douche que je prends brûlante. J'y reste de longues minutes, puis je me mets à chantonner en repensant à ce que mon professeur m'a dit. C'est vrai que depuis quelques jours, je me sens plus légère, même si mon cerveau s'amuse à me poser des questions sur ce que je souhaite avec Alex. Je coupe le robinet, attrape une serviette et me sèche rapidement. Je trottine jusqu'à ma chambre, puis me plante devant ma penderie, ne sachant quoi porter. J'opte finalement pour un pantalon près du corps et un pull col V, une fine touche de maquillage et cela fera l'affaire.
Je retourne dans mon salon pour transvider mon sac à main dans un plus discret et plus petit. Je dois me résoudre à en laisser la moitié dans le premier. L'heure sur le four m'indique qu'il est temps pour moi de rejoindre mon amie. J'attrape un manteau noir, enfile mon bonnet sur mes cheveux détachés et chausse mes bottines avant de quitter mon appartement.
Comme convenu, Cathy m'attend sur le trottoir et lorsqu'elle me voit, elle ne peut s'empêcher de lâcher un cri en me sautant au cou. Pour la discrétion, on repassera, mais je m'en moque. Je l'aime telle qu'elle est. Nous poussons la porte et nous nous dirigeons à notre table habituelle, qui par chance est libre.
Le Pixie est un petit restaurant dont la spécialité est le poulet frit, on en raffole avec Cathy. L'endroit à un côté rétro qui nous ramène aux années soixante, c'est chaleureux et convivial. Nous attrapons chacune une carte posée sur la table, alors que nous savons très bien l'une comme l'autre ce que nous allons prendre. La serveuse perchée sur des rollers s'approche avec un sourire.
— Bonsoir ! Comme d'habitude ? demande-t-elle en faisant un clin d'œil.
— Avec deux bières, ajoute Cathy.
Ma meilleure amie se tortille sur la banquette, je devine qu'elle est impatiente de me dévoiler quelque chose. Et la connaissant, si je ne le lui demande pas, elle risque de hurler ce qu'elle me cache et en faire profiter tout le monde.
— Allez ! Crache le morceau.
— Quentin et moi sommes ensemble depuis quelques jours.
Elle tape dans ses mains et son bonheur est contagieux, je souris avec elle et partage sa joie. Elle m'explique qu'après le week-end chez ses parents, ils sont allés dîner tous les deux et qu'il est drôle. Elle insiste bien en me certifiant qu'il n'est pas vraiment un super ami de Lenny. Elle tente de me rassurer sur le fait que je n'aurais pas croisé mon ex lors d'une soirée.
— C'est vrai, qu'il sort peu avec Lenny. Je l'ai rarement vu se joindre à nous.
— Je vais organiser un petit apéro pour que tu puisses le connaître mieux.
— Avec plaisir. Je suis vraiment contente de ce qui t'arrive, tu le mérites.
Et je le pense sincèrement, Cathy est souvent un peu déjantée, mais elle a le cœur sur la main et j'espère que Quentin ne lui fera pas la même chose que son ex.
La serveuse revient avec nos bières et nos plats. Je salive devant mon steak de poulet, emmental et champignons sautés, arrosé de sauce moutarde. J'écarte la salade et la tomate que je mangerai à la fin pour me donner bonne conscience, puis un récipient de frites vient terminer notre commande. On se jette dessus comme des affamées, elles sont si croustillantes qu'on en redemande souvent un bol.
— Alors et toi ? marmonne Cathy la bouche pleine.
— Je ne sais pas quoi faire. J'ai passé ce deal un peu malsain avec Alex et...
— Quel deal ?
Je me mords la lèvre, j'ai effectivement oublié volontairement de lui parler de cet accord entre Alex et moi. Cependant, il est temps de lui en faire part, elle est ma meilleure amie depuis plusieurs années et elle ne me jugera pas.
— Il fréquente une fille, juste comme ça. Il n'y a rien de sérieux entre eux et je lui ai demandé de prendre sa place.
Cathy arrête son geste, sa frite suspendue près de sa bouche. Je ne sais dire si elle est choquée et elle met un temps fou à répliquer.
— Et Alex, qu'en pense-t-il ?
— Il est d'accord et l'on a... enfin...
— Tu as couché avec lui, s'exclame-t-elle.
Lorsque je dis que mon amie est unique, ce n'est pas pour rien. Son sourire me rassure, elle n'est pas horrifiée. Je me contente de hocher la tête, sa frite tombe dans son assiette et elle frappe dans ses mains, ce qui nous vos quelques regards interrogateurs de la part des autres clients.
— Raconte-moi tout ! C'est mieux que Lenny ? En même temps, ça ne peut pas être pire, marmonne-t-elle.
— Cathy, la réprimandé-je.
— Quoi ? C'est vrai, de ce que tu m'en disais, ce n'était pas le pied.
— J'avoue, avec Alex, c'est juste... Waouh ! Mais...
— Mais quoi ? Profite de la vie ! Tu es restée coincée avec trou du cul qui en plus de te tromper ne pensait qu'à lui.
— Ce n'est pas ça le souci. Alex aimerait plus et je ne sais pas trop quoi faire.
— Laisse faire les choses, quand tu seras prête, tu le sauras. Amusez-vous tous les deux, sors, fais tout ce que tu as toujours voulu faire.
Je souris à mon amie, comme je m'en doutais, elle ne me juge pas et m'encourage à profiter. Cependant, je n'ai jamais été ce genre de fille qui se sert des autres. Encore moins d'un homme, je vais tenter de discuter avec Alex à ce sujet, lui révéler qu'il ne m'est pas indifférent, mais que pour l'instant je ne suis pas en mesure de lui donner plus.
Le reste de la soirée se déroule sur des sujets plus légers. Il est près de minuit, lorsque nous quittons le petit bar dans lequel nous sommes allés après le Pixie. Cathy me laisse devant mon immeuble, je dépose un baiser sur sa joue et la remercie pour ce moment entre nous.
Je pousse la porte du bâtiment et me dirige vers l'escalier que je monte d'un pas lent. Arrivée à mon étage, je stoppe net face à la silhouette qui se dessine près de mon entrée. Alex est là, assis au sol, son dos appuyé contre le mur. Lorsqu'il m'aperçoit, il tente tant bien que mal de se relever et je comprends qu'il n'est pas dans son état normal et ça me brise de le voir si mal encore une fois.
— J'ai pas bu, m'annonce-t-il.
— Tu es ici depuis longtemps ?
— Non, enfin j'en sais rien.
Une fois à sa hauteur, je pose une main réconfortante sur son bras. J'ouvre ma porte et l'invite à me suivre. Voyant qu'il peine vraiment à tenir debout, je l'aide à ôter son blouson et je fais de même avec mon manteau, puis je referme derrière moi. Alex tangue légèrement, je le soutiens comme je peux jusqu'au canapé. Il s'écroule sur celui-ci et m'entraîne avec lui dans sa chute. Je m'apprête à me relever, mais ses doigts s'enfoncent dans mon dos pour me retenir, alors je ne bouge pas. Je me cale plus confortablement sur lui et j'attends qu'il daigne me libérer.
— Je ne te veux pas qu'à moitié, Ali... chuchote-t-il.
Sa voix se brise, et mon cœur s'effrite face à la souffrance qui émane de lui. Son visage se colle au mien, et ses murmures au creux de mon oreille me précisent en continu qu'il me désire toute entière. Je ferme les yeux et une larme coule, je ressens toute sa détresse, son mal être, mais surtout tout ce qu'il éprouve à mon égard et que je ne suis pas capable de lui donner actuellement.
— Je suis désolée.
Un sanglot que je n'arrive pas à retenir m'échappe, aussitôt Alex me serre plus fort contre lui. Je ne sais pas pourquoi je pleure, c'est comme s'il partageait sa douleur avec moi qu'il me la transmettait et bon sang, c'est insoutenable.
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