11.


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7 octobre, Hannam-dong, Séoul

C'était une bonne chose que sa commotion cérébrale le maintienne éloigné des écrans, car chaque fois que Chung allumait la radio dans la voiture, Yeongi se retrouvait confronté au succès fulgurant de ce Starlight. Sa tête s'affichait sur tous les panneaux publicitaires de Séoul et la radio ne faisait que passer ses chansons en boucle. La télévision n'allait sûrement pas se distinguer. Pour ne rien arranger, son agent était intarissable au sujet de la jeune idol. Chung vantait sans arrêt les qualités de son nouveau protégé disant à quel point il était travailleur, à quel point il avait du talent et on se l'arrachait pour donner des entrevues ou faire des apparitions dans des dramas. C'était insupportable.

La goutte de trop vint un matin où Yeongi devait subir une nouvelle radiographie de sa jambe pour vérifier que la fracture s'était correctement réparée et qu'il n'était pas prématuré pour lui de commencer les séances de rééducation. Il lui fallait ensuite enchaîner avec un rendez-vous avec le psychiatre et le neurologue. En soit, c'était la routine, la même toutes les semaines depuis sa sortie de l'hôpital. Comme il en avait pris l'habitude grâce au soutien sans faille de son correspondant Min-ho, le chanteur était habillé et prêt à partir quand son téléphone sonna. Le numéro de Chung s'afficha à l'écran et il décrocha.

— Hé.

— Yeongi, je suis désolé, je ne pourrai pas t'accompagner à la radiographie ce matin. Starlight vient d'être invité sur un plateau de télévision et je dois y aller avec lui, c'est important. Le chauffeur va t'attendre au bas de l'immeuble comme d'habitude. Tu penses être OK ?

Alors, ça y était, Starlight était devenu plus important. La nouvelle lui fit un choc. Bien sûr, les interventions télé, surtout dans une émission de premier plan, étaient très importantes pour l'agence, mais il avait toujours été la priorité de Chung... jusqu'à aujourd'hui.

— Oui, répondit-il simplement, sans émotion.

— Parfait, merci beaucoup. Je demanderai à la radiologiste de me faire le suivi. Les nouvelles devraient être bonnes, c'était encourageant la dernière fois, même s'il faut encore te ménager.

Yeongi grimaça. Il avait l'impression que si son absence devait durer, il allait finir par être complètement éclipsé par Starlight. Quelle place lui resterait-il quand il remonterait sur scène ? Cela faisait plusieurs semaines qu'il n'était pas apparu dans une émission télévisée – sauf pour qu'on y repasse en boucle les images de son terrible accident – ou sur une affiche publicitaire. Au moins, ses chansons les plus populaires continuaient de tourner sur les radios et sur les sites d'écoute en streaming. « Without You » détenait encore la première place dans les classements. Mais pour combien de temps ?

Pendant un court instant, il songea à protester contre l'absence de Chung en refusant de se rendre en bas de l'immeuble et d'embarquer avec le chauffeur qui le conduirait à la clinique privée, mais il chassa rapidement cette idée. Il n'avait certes aucune envie de se déplacer ni de sortir de chez lui, mais la trajectoire fulgurante de son jeune rival l'obligeait à surmonter son apathie. Refuser d'aller à ce rendez-vous à cause de la non-présence de son agent serait considéré comme un acte enfantin et passerait pour un caprice de star. On ne lui accorderait aucune crédibilité.

Après une nouvelle grimace, il attrapa ses béquilles et clopina jusqu'à la porte à contrecœur. Il devait à tout prix trouver le moyen de remonter sur scène avant de devenir complètement fou. Yeongi voulait reprendre les entraînements intensifs et refaire des spectacles de sorte qu'il n'ait plus la moindre seconde de temps à consacrer à « et après ? », cette question terrifiante qui le hantait et le paralysait. Il avait beau détester les chansons qu'on lui imposait, les entraînements interminables et les régimes à base de crudités, il aspirait à se noyer dans ce rythme intense pour faire taire les doutes qui l'étreignaient.

Et il y avait Min-ho aussi... quel message lui enverrait-il s'il abandonnait tout maintenant ? Il passerait assurément pour une sorte de lâche... Son correspondant comptait sur lui et Yeongi ne voulait pas le décevoir. Min-ho avait été si enthousiaste quand il avait reçu seulement quelques gâteaux au riz... Le chanteur était en mesure d'imaginer à quel point cela lui ferait plaisir s'il pouvait assister à un concert ! Et il le lui avait promis : il avait promis à Min-ho de l'inviter avec son amie Ji-ha à un de ses spectacles pour célébrer la fin de leurs études. Il ne voulait pas le décevoir.

Ce fut sur cette pensée qu'il laissa la limousine noire le conduire à la clinique privée. C'était la première fois qu'il s'y rendait sans Chung.

— Il semblerait que votre fracture ne sera bientôt plus qu'un mauvais souvenir, lui annonça son médecin en examinant les radios. Nous allons pouvoir retirer le plâtre.

Le docteur découpa le plâtre à l'aide de la scie, des pinces, puis des ciseaux (c'était une entreprise très minutieuse) sous le regard attentif de son patient. La jambe déplâtrée s'était légèrement atrophiée au niveau du mollet. La peau était plus pâle aussi. Le chanteur soupira de soulagement en sentant sa peau respirer enfin. Il crevait d'envie de filer sous la douche là maintenant.

Le docteur palpa sa jambe.

— Est-ce que ça fait mal ? Comment vous sentez-vous ?

Yeongi ressentait une légère douleur, mais préféra ne rien dire.

— Je tiens à commencer la rééducation et la kinésithérapie le plus vite possible, insista Yeongi. Ma jambe va beaucoup mieux et je n'ai plus mal. Je ne peux pas attendre plus longtemps.

On lui disait que sa jambe était guérie, à quoi bon attendre encore ? Le docteur le regarda pendant quelques secondes avant de soupirer et de hocher la tête.

— Je suppose que je pourrais vous faire au moins rencontrer le kiné qui vous prendra en charge.

Il suivit le docteur un étage plus bas dans le bâtiment et on lui présenta la responsable du service de kinésithérapie. La rencontre fut rapide et courtoise, Yeongi ayant rendez-vous avec son psychiatre et la kinésithérapeute étant elle-même attendue. Ils eurent juste le temps de discuter de la fréquence des rendez-vous et des exercices à faire à la maison.

Sa visite hebdomadaire chez le psychiatre était de loin celle qu'il détestait et appréhendait le plus. Yeongi n'appréciait pas particulièrement qu'un inconnu – même avec une flopée de diplômes – triture ses pensées les plus obscures et remue des traumatismes dont il n'avait pas même conscience. Il détestait prendre place sur ce fauteuil en faux cuir. Il détestait le regard que l'homme posait sur lui derrière ses lunettes. Et il détestait la manière qu'il avait de pincer les lèvres et de plisser les yeux comme s'il pouvait lire jusqu'au fond de son âme.

— ... alors vous dites que vous vous sentez mieux ?

Le psychiatre tapotait un crayon contre ses lèvres. Son regard, intrusif, détaillait son patient des pieds à la tête.

— Je vais bien, affirma Yeongi, vraiment.

— Votre agent me disait que vous refusiez toujours de sortir de votre appartement.

Se sentant comme un gamin pris en faute, il fronça les sourcils.

— Vous sortiriez de chez vous souvent si vous saviez que les paparazzis pouvaient vous tomber dessus à n'importe quel moment ? Je n'ai tout simplement pas envie de me faire harceler, mais je sors chaque jour pour vérifier mon courrier... et acheter des cigarettes.

Il savait qu'il allait devoir arrêter, surtout s'il voulait remonter sur scène. Son contrat stipulait noir sur blanc qu'il ne devait ni fumer, ni boire de l'alcool, ni consommer de drogues. Il ne fallait surtout pas qu'il soit surpris en train de faire un des trois. De toute façon, il n'était pas accro à la cigarette, c'était juste qu'elle l'avait aidé à se détendre depuis l'accident... du moins, il essayait de s'en convaincre.

— Hum...

— Je suis d'accord. J'accepte de suivre le traitement que vous m'avez prescrit l'autre jour.

On lui avait proposé de commencer la prise d'antidépresseurs et d'anxiolytiques, mais il s'y était vivement opposé. Cette fois, s'il acceptait, peut-être qu'on le laisserait tranquille et qu'on le laisserait refaire des spectacles. Personne ne viendrait surveiller s'il prenait vraiment ou pas sa médication sur une base régulière.

— Je suis heureux que vous ayez changé d'avis. Les médicaments ne régleront pas tous vos problèmes, vous en êtes conscient comme moi, mais ils vous aideront à aller mieux. Il faut les percevoir comme une béquille. Ils diminueront les pensées négatives jusqu'à ce que vous soyez en mesure de le faire par vous-même.

Yeongi ne l'écoutait que d'une oreille. Il n'avait pas l'intention d'avaler ces pilules, sauf s'il craquait pour de bon. Il voulait juste sortir au plus vite de ce bureau avec un papier comme quoi il était apte à reprendre les entraînements.

— Bien sûr..., répliqua-t-il d'un ton évasif.

Le psychiatre continua alors de lui donner des informations sur les divers médicaments qu'il devrait avaler sans qu'il ne lui prête vraiment l'oreille.

— Vous m'écoutez bien, hein ?

Il hocha la tête.

— Oui, j'ai tout retenu.

Ce n'était pas vrai. Tant pis.

— Je vais vous préparer une ordonnance et j'en enverrai la copie à votre agent.

Voilà qui allait faire plaisir à Chung. Il avait insisté presque autant que le psychiatre la dernière fois pour que Yeongi accepte de prendre les antidépresseurs. C'était tout à l'avantage de son agent qu'il retourne le plus vite possible sur le devant de la scène. Si on ne l'y avait pas poussé plus tôt, c'était tout simplement que son état ne le permettait vraiment pas. Certes, l'agence pensait beaucoup à ses finances, mais pas au point d'envoyer un éclopé sous le feu des projecteurs. Ça ferait mauvaise presse et l'industrie de la Kpop était déjà régulièrement traînée dans la boue par les médias occidentaux (et même coréens) pour leurs pratiques... exigeantes. Et Yeongi avait la « chance » d'avoir acquis suffisamment de notoriété pour qu'on lui accorde une certaine importance et une valeur plus grande qu'à d'autres. Il était, en quelque sorte, la poule aux œufs d'or de son agence (si Starlight ne venait pas lui couper l'herbe sous le pied), alors pas question de le perdre.

— Merci. Est-ce que je vais pouvoir reprendre l'entraînement ? J'ai eu l'accord du docteur et de la kiné.

L'assentiment du psychiatre était la seule barrière qui se dressait encore entre lui et un éventuel retour sur scène.

— Si vous suivez votre traitement et vous avez eu le feu vert des docteurs, je ne vois aucune raison de m'y opposer, surtout si on parle seulement d'entraînement et pas encore d'un retour à vos activités médiatiques. L'exercice physique est bénéfique autant pour le corps que pour l'esprit. Je ne peux que vous encourager à reprendre un maximum de vos activités du quotidien. Il est important que vous recommenciez à vivre, c'est dans votre intérêt.

Cette dernière phrase resta en travers de la gorge de Yeongi. « Recommencer à vivre » ? Est-ce que ça sous-entendait qu'il avait arrêté ? Merde... il savait qu'il ne payait pas de mine avec les cernes sous ses yeux (habilement cachés par une paire de lunettes fumées haut de gamme) et ses béquilles, mais à ce point... ? Avait-il l'air plus mort que vivant ?

— Yeongi ?

Il secoua la tête pour s'éclaircir les idées.

— Je vais appeler Chung pendant que vous préparez l'ordonnance... merci.

Sans laisser le temps au psychiatre d'acquiescer, il se leva et s'éloigna dans un coin du bureau pour sortir son portable de sa poche. Chung était son contact favori tout en haut de la liste. La sonnerie retentit trois fois – trois fois de trop – avant que son agent ne décroche.

— Yeongi ? Il y a une urgence ? L'entrevue de Starlight est en cours, alors je ne peux pas vraiment parler en ce moment...

Le chanteur sentit sa main se crisper sur le téléphone.

— J'ai eu l'accord des docteurs, de toute l'équipe, pour reprendre les entraînements et commencer la rééducation. J'ai déjà pris rendez-vous.

— C'est une excellente nouvelle ! On pourra en reparler d'ici une heure environ, ça te va ?

Non, pas vraiment... il sentait que Chung était préoccupé. Yeongi pensait que la nouvelle l'enthousiasmerait davantage, mais toute l'attention de son agent était rivée sur son nouveau pupille : Starlight.

— Oui, OK... bye.

Il raccrocha. Il était plus énervé qu'il ne l'aurait pensé. Il était forcé de constater qu'il était jaloux d'un gamin d'à peine seize ans. Il jura en se tenant la tête entre les mains. Qu'est-ce qu'il lui prenait ? Cette prise de conscience le mit d'une humeur massacrante pour le restant de la journée. Il ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait. En parcourant l'ordonnance rédigée par le psychiatre, Yeongi fut un instant tenté de tenir sa promesse et de suivre le traitement, mais il ne pouvait pas, c'était plus fort que lui.


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