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8 septembre, Hannam-dong, Séoul

Les événements ne lui revenaient que par flashs rapides. Les lumières éblouissantes. La foule en délire. La musique qui retentit dans les enceintes. Les fans qui crient, étirant le bras pour le toucher malgré le corridor de sécurité entre eux et la scène. Son pied qui glisse. Le sol qui se rapproche puis les hurlements et le noir, le noir total.

L'accident avait fait la une des journaux de toute la Corée du Sud. « Le célèbre chanteur Smoke est tombé de scène lors de son dernier concert », « Smoke doit annuler la fin de sa tournée », « Smoke a une commotion cérébrale, pourra-t-il encore faire de la musique ? » ...

Smoke, Yeongi Park de son véritable nom, n'en pouvait plus de lire tous ces gros titres. Dès qu'il allumait la télévision de sa chambre d'hôpital ou qu'on lui apportait le journal, il ne voyait rien d'autre que des spéculations sur sa carrière musicale. Ça ou le Weekly Idol qui semblait parler constamment de Starlight, ce nouveau chanteur de tout juste seize ans qui faisait partie de la même agence que lui. Ce newbie commençait à lui sortir par les yeux tant il était omniprésent. Cela lui faisait d'autant plus mal, que l'agence s'était empressée de booker des spectacles de Starlight sur les dates qu'il avait lui-même dû annuler à cause de son accident. Il ne parvenait pas à croire que ce petit nouveau puisse être déjà aussi populaire, alors que lui-même avait travaillé sans relâche pendant presque dix ans pour atteindre une telle notoriété. Il avait l'impression de se faire remplacer du jour au lendemain.

Cela faisait déjà dix ans que Smoke avait entamé sa carrière, quittant sa famille à quatorze ans pour devenir trainee, puis qu'il avait rejoint un groupe de Kpop populaire avant de se lancer en solo depuis leur disband deux ans plus tôt. Il était le seul du boys-band à avoir choisi d'emprunter ce chemin. Mais l'excitation de ses premiers concerts en solo avait vite laissé place à un malaise grandissant.

Il lui semblait ne jamais vraiment avoir été libre. Le rythme effréné des concerts, le poids de la célébrité... il n'en pouvait plus. Cette lassitude était due à une accumulation de petites choses, comme ces vacances que lui avait refusées l'agence quelques mois plus tôt, le départ de son frère, Seungwoo, aux États-Unis pour fuir la pression parentale, ou cet article incendiaire paru à son sujet à propos d'une performance scénique jugée moins bonne. K!Magazine titrait : « Smoke ne semblait pas en forme lors de son apparition télé de la semaine dernière », tandis que le Idol MAG citait« Smoke livre une performance décevante sur scène, voici pourquoi ».

Et maintenant, il y avait ça. Depuis l'accident survenu sur scène, il était cloué dans un lit d'hôpital avec une jambe cassée, un plâtre et une commotion cérébrale. À cause de la commotion, il lui était déconseillé de trop regarder les écrans ou d'effectuer toute activité qui solliciterait trop ses neurones. L'humeur de Smoke s'était dégradée de plus en plus. Il se sentait mal... et inutile. Depuis qu'il était chanteur, il n'avait jamais arrêté une seule seconde. Il était habitué à un emploi du temps chargé et à un rythme de vie effréné. La vitesse à laquelle les concerts, les entrevues médiatiques, les entraînements et les enregistrements en studio s'enchaînaient lui permettait de se perdre dans le travail en lui évitant de s'apitoyer sur lui-même. À présent, il se sentait dépossédé. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était assister au défilement des jours, le regard fixé sur les gratte-ciels de Séoul derrière lesquels, tour à tour, le soleil se levait et se couchait. Quand il avait senti que ce spectacle monotone allait le rendre fou, il avait demandé à ce que soient fermés les rideaux.

Son état ne s'était même pas amélioré même lorsqu'il avait obtenu son congé de l'hôpital. Alité chez lui, et devant se déplacer avec des béquilles, il était soumis aux mêmes restrictions. Il s'ennuyait comme un rat mort. En plus, son contrat arrivait bientôt à échéance et il allait devoir le renouveler... Si les périodes de négociation étaient difficiles, cette fois, il avait peur que l'agence le mette à la porte.

Yeongi alluma sa cigarette, inspira, puis partit d'une toux rauque. Il laissa la fumée remplir ses poumons, puis il la recracha. À l'hôpital, on ne l'avait même pas laissé fumer. Il était soulagé de retrouver au moins ce plaisir-là. Ses vêtements empestaient à présent le tabac. Il avait commencé à fumer plusieurs mois auparavant parce que cela le relaxait, mais il ne se souvenait pas d'avoir déjà fumé plus d'un paquet par jour comme aujourd'hui. Son œil glissa sur le paquet vide sur la petite table. Il grogna à nouveau. Il n'avait pas envie de sortir. Encore moins si c'était pour clopiner avec ses béquilles avec l'agilité d'un Bambi sur la glace, ou pour que tout le monde voie le bandage qui enserrait son crâne. Cela faisait déjà plusieurs jours qu'il ne sortait plus. Il faudrait qu'il demande à Chung d'aller lui en racheter. Son agent, venait s'assurer qu'il était toujours vivant au moins une fois par jour. C'était la seule personne qui venait le visiter. Aucune autre visite qui ne soit pas contrôlée par l'agence n'était autorisée. Il ne fallait pas que des informations fuitent sur son état.

Jamais encore son superbe appartement en plein cœur de Séoul ne lui avait paru si grand, trop grand pour y vivre seul. À vrai dire, avant l'accident, il n'y passait presque que pour dormir. Et encore, il était très souvent à l'hôtel lors de ses tournées autour de la Corée du Sud. Aujourd'hui, il prenait conscience de l'immensité de cet appartement et de son manque total de touche personnelle. En effet, puisqu'il ne vivait presque pas ici, l'endroit était le même que le jour où il l'avait acheté. Il n'avait pas repeint les murs, placé des éléments de décoration ni même ajouté de photographies. Cet appartement était impersonnel au possible et même si son emplacement au centre-ville de la capitale était avantageux et la vue sur les buildings de Séoul, depuis la grande fenêtre du salon, grandiose, Yeongi ne parvenait pas à s'y sentir bien. Ce n'était rien de moins qu'une prison dorée dans laquelle il s'était enfermé et où Chung, son gardien, lui rendait visite chaque jour.

D'ailleurs, c'était son heure. Comme de fait, Smoke entendit une clef tourner dans la serrure de son appartement. Chung possédait un double. Son agent ouvrit la porte et un faisceau de lumière en provenance du corridor pénétra dans l'obscurité de la pièce. Yeongi se cacha les yeux, ébloui.

Aish, ferme ça, ferme la porte d'entrée, jura-t-il jusqu'à ce que Chung obéisse. Et n'allume pas la lumière.

Bien entendu, Chung n'en fit qu'à sa tête et appuya sur l'interrupteur. Yeongi jura à nouveau en éteignant sa cigarette.

— Ton appartement empeste, lui fit remarquer Chung avec un regard mauvais, et tu as une mine de déterré.

Yeongi balaya ses répliques de la main.

— Je n'ai plus de cigarettes, Chung.

— Ce n'est pas parce que tu es en convalescence que tu peux te permettre de te laisser aller comme ça. On espère tous que tu seras vite de retour sur scène, alors fais un effort. Tu n'en as que pour six semaines avant la rééducation.

Yeongi soupira, las. À quoi bon répliquer ? Cela faisait déjà un moment qu'il avait lâché prise.

— Je t'ai apporté quelque chose, mentionna Chung en déposant un sac sur la table basse du salon, j'en ai pris quelques-unes, comme ça, au hasard, qui étaient arrivées à l'agence, des lettres de fans. Je me suis dit que si tu en lisais certaines, ça pourrait peut-être te changer les idées et te remonter un peu le moral.

Yeongi hocha à peine la tête. Monter sur scène, sourire et prétendre que tout allait bien... on devrait lui donner une médaille pour son talent de comédien. Il lâcha un nouveau soupir et observa le sac qu'avait déposé son agent sur la table sans grand enthousiasme. Tellement de personnes lui écrivaient sans vraiment le connaître... Dès que Chung serait parti, il balancerait tout au recyclage. Il n'avait pas particulièrement envie de lire les textes mielleux de ses admiratrices.

Il regarda avec désintérêt Chung traverser son appartement et ouvrir les rideaux de la baie vitrée d'un geste brusque pour laisser le soleil entrer.

— Tu as une vue magnifique d'ici, alors ne laisse pas les rideaux fermés toute la journée et sors un peu prendre l'air, ça te fera du bien.

C'était vrai. La fenêtre donnait sur le fleuve Han qui traversait la ville.

— Bon, allez, il faut que je file. J'étais juste venu voir comment tu allais et te déposer un truc pour le dîner. Tu as trop maigri, alors assure-toi de manger si tu ne veux pas revoir la diététicienne. Même pour une K-idol, tu es trop maigre.

Le chanteur grimaça. C'était pour le moins ironique sachant que durant sa formation de trainee, Yeongi se souvenait avoir eu droit à une pomme pour le petit-déjeuner, un yaourt au déjeuner et deux pommes de terre au beurre au dîner. Maintenant, on se plaignait qu'il avait perdu trop de poids après s'être échiné pendant des années pour qu'il en perde et qu'il développe une musculature impressionnante.

Chung rangea la nourriture qu'il avait apportée dans le frigo, puis il quitta l'appartement en laissant le chanteur seul. Yeongi patienta quelques minutes avant de se lever péniblement du canapé, sautillant avec ses béquilles pour aller récupérer son dîner. Il n'avait pas faim. Ces temps-ci, il n'avait jamais faim. Mais s'il ne mangeait pas, il allait devoir suivre un régime encore plus strict que ceux auxquels il s'astreignait d'habitude, pour reprendre du poids et de la masse musculaire à la fin de sa convalescence. Sans parler du fait qu'il devrait subir les reproches de son agent et de la diététicienne. Il ne s'en sentait pas la force. Chung avait amené des *. Il réchauffa la boîte au micro-ondes, puis s'installa pour manger sur le sofa. Alors qu'il dégustait ses pâtes sans appétit, son regard ne cessait de revenir sur le sac de lettres de ses admiratrices. En poussant un soupir, il agrippa le sac et se releva pour le vider dans le bac de recyclage près de la porte. Il s'apprêtait à s'éloigner lorsqu'un détail capta son attention. Il fronça les sourcils et se baissa pour ramasser une des enveloppes qu'il venait de jeter.

— « Min-ho » ..., lut-il avec perplexité.

C'était un nom de garçon. Or les hommes ne lui écrivaient presque jamais. Sa communauté de fans était principalement composée de femmes. Alors, qu'un garçon prenne la peine de lui envoyer une lettre, c'était... surprenant. Surtout lorsque l'enveloppe était d'un rose vif. Intrigué, Yeongi retourna s'asseoir pour finir son bol de ramyuns déjà tiède avec l'enveloppe sur les cuisses. Déposant ses baguettes, il la tritura sans l'ouvrir pendant plusieurs minutes, réfléchissant à qui pouvait bien être ce Min-ho.

Une fois la moitié de son bol de ramyuns engloutie, il osa finalement déchirer l'enveloppe. Il en sortit une lettre écrite sur un papier rose parfumé à la vanille. Quel mec parfumait ses lettres comme ça ? Arquant les sourcils, Yeongi déplia le papier en remarquant la finesse de la calligraphie des caractères.


Cher Smoke Hyung*,

Je suis désolé de vous déranger, mais j'espère que vous lirez cette lettre. Je m'appelle Min-ho et je suis votre plus grand fan. J'ai même ouvert un fanclub qui vous est consacré et dont je suis le président dans mon université. Vos MV* me donnent le sourire et me rendent heureux. Elles réussissent toujours à me remonter le moral quand ça ne va pas. J'espère que vous allez bien. J'attends votre prochain album avec impatience !

J'ai glissé une photo du fanclub 5MONSTERS dans l'enveloppe. J'espère que ça vous fera plaisir même si vous avez beaucoup d'autres fans.

Je vous remercie d'avoir pris le temps de lire ma lettre.

J'espère que vous vous portez mieux malgré l'accident,

Je vous souhaite un excellent rétablissement,

Fighting !

Vous êtes mon idole,

Min-ho Jung, votre plus grand fan

PS : je voulais vous demander... êtes-vous heureux ? J'ai remarqué que vous sembliez un peu différent durant vos dernières apparitions publiques. Ne vous sentez pas obligé de répondre, je ne veux pas être indiscret ! Sachez que je suis de tout cœur avec vous quoi qu'il en soit !

PS2 : Ce n'est pas la première lettre que je vous envoie... et pas non plus la dernière : j'ai toujours l'espoir que vous lisez mes mots et qu'ils vous donnent de la force.


Min-ho avait décoré son papier avec des autocollants et des dessins de marguerites dans les marges. Ce n'était pas le genre de fleurs qu'un enfant aurait dessiné. Les marguerites avaient l'air presque réelles, comme si elles allaient sortir de la feuille pour prendre vie. Même s'il ne s'y connaissait pas trop en arts graphiques, il pouvait admirer la qualité des crayonnés. L'innocence de la lettre, mais surtout le post-scriptum laissèrent Yeongi sans voix. S'il était heureux ? Ce fan aurait pu lui demander n'importe quoi et il choisissait cette question-là. Ce gars devait être étrange, mais, d'un autre côté, personne ne s'était jamais enquis de son état avant. Il ignorait lui-même ce qu'il pourrait répondre à cette question. Il se demanda si, vraiment, il avait eu l'air différent durant ses dernières apparitions publiques. Il faisait de son mieux pour camoufler ses déceptions et sourire aux caméras. Comment cet inconnu avait-il pu déceler une faille dans son armure dont lui-même n'avait qu'à peine conscience ?

Yeongi retourna l'enveloppe et une photographie en glissa. Ce devait être la photo dont Min-ho parlait dans sa lettre. Il plissa les yeux et examina le cliché. Il y avait un garçon souriant entouré d'un groupe de cinq filles. Ils tenaient une banderole rose bonbon sur laquelle il était écrit « SMOKE : le meilleur chanteur ! » Son regard s'attarda sur le seul garçon du groupe. Il avait l'air plutôt petit et son gigantesque sourire creusait une fossette dans sa joue gauche.

Plutôt mignon, décida-t-il. Alors, le gars qu'il voyait, là, se revendiquait comme son plus grand fan, écrivait des lettres, tenait un fanclub en son honneur, parfumait lesdites lettres à la vanille et se souciait de s'il était heureux. C'était complètement ridicule. Pendant une seconde, il songea à chiffonner la lettre et à la lancer dans le bac de recyclage avec les autres en regrettant de l'avoir ouverte, mais alors son regard se posa à nouveau sur la photographie. Ce gars respirait la joie de vivre et l'innocence. Tout le contraire de lui.

Bien sûr, il ne voulait pas s'en vanter – c'était même tout l'inverse – et l'agence avait fait de son mieux pour étouffer l'affaire à l'époque. Personne n'était au courant que, au tout début de sa carrière, il avait consommé des stimulants pour se tenir à flots et échapper à la pression des caméras. Personne ne se doutait non plus qu'il avait profité des tournées de 5MONSTERS à l'étranger pour connaître quelques brèves aventures sans lendemain. C'était beaucoup plus facile et discret à l'extérieur de la Corée du Sud, là où il était moins reconnaissable. Il ne pouvait pas prétendre avoir mené une vie de saint au cours des dix dernières années, et cela en dépit du contrôle quasi-total de l'agence sur son existence. La lettre de Min-ho lui rappelait ce qu'il aurait pu être s'il avait suivi un chemin différent.

C'était peut-être complètement idiot et Yeongi ne savait pas trop à quoi il pouvait bien penser, mais sur un coup de tête, il décida de lui répondre. 


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