31 - Décision


12 Mai 2051
Un mois après

Allongé dans l'herbe, je tendis la main vers le ciel, me faisant de l'ombre à moi-même avec mes doigts. Il ne restait rien de ma brûlure de la veille qui aurait pu m'être fatale si Eléa n'avait pas maîtrisé des sortilèges de guérison.

Drôlement pratique.

Pour ma part, j'étais fatigué. A tous les niveaux et dans tous les sens du terme. C'était en partie à cause des deux semaines intensives ou je n'avais presque pas dormi, sans parler d'une certaine lassitude. J'étais en colère contre l'injustice du système de Valhalla : les autres continuaient de progresser tandis que je n'avançais à rien. Ilya passait peu de temps à sa couture et dès que quelqu'un proposait une sortie, elle laissait tout tomber pour aller battre la campagne de Muspelheim, ce qui n'était pas mon cas.

A quoi ressemblait Muspelheim ? Il suffisait de visualiser l'intérieur d'un volcan. C'était grosso modo la même chose, mais à ciel ouvert, sur la surface d'un monde tout entier. Du magma, de la lave, de la roche volcanique noire, un ciel constamment obscurcit de cendres et une chaleur infernale.

Un enfer.

C'était autant de raisons d'arrêter de m'y promener, bien que je fusse conscient que, si je baissais les bras maintenant, l'écart allait se creuser encore davantage.

Vivre à Midgard était tellement plus simple, tellement plus paisible ! On ne risquait pas de mourir carbonisé toutes les trente secondes par un torrent de lave en furie ou une irruption volcanique imprévisible. Sans parler du reste.

Cet endroit devait être un vrai terrain de jeu pour les players killer. Il suffisait d'un petit coup d'épaule et... le tour était joué : le joueur victime tombé dans la rivière de feu et le player killer qui n'avait malheureusement rien pu faire.

— Ah, c'est donc bien là que tu étais !

Je baissais lentement ma main et découvris la tête de Shaïn, penché sur moi. D'une bonne humeur évidente, il s'assit à côté de moi, face au lac, le nez tourné vers le soleil, telle une fleur de tournesol.

Nous détendre ici était réellement reposant et apaisant car c'était une zone résidentielle. Normalement, aucun monstre ne pouvait apparaitre ici, et rien ne devait pouvoir nous arriver de dangereux. Néanmoins, Valhalla jouait tellement avec les règles que l'on ne savait plus ce que nous pouvions croire ou non.

— Qu'est-ce que tu veux ? m'enquis-je d'un ton aussi neutre que possible.

J'avais fermé les yeux, les mains sous ma tête. C'était si tranquille, si calme, si apaisant... Pourquoi ne resterais-je pas ici pour le reste de ma vie ?

— Je voulais seulement parler avec toi, admit sincèrement mon meilleur ami. J'ai le sentiment que, ces derniers temps, tu nous parles beaucoup moins, tu ne t'impliques plus avec nous, et tu ne sors pratiquement plus. Et quand tu te mets à ta forge, t'interrompre est encore plus difficile qu'auparavant.

Je me contentais d'ouvrir une seule paupière pour le regarder :

— C'est ce qui s'appelle s'abrutir de travail.

— Mais pourquoi ? Il y a quelque chose à laquelle tu réfléchis et qui te travaille, je m'en doute bien.

Je ne répondis pas aussitôt et fixais le ciel d'un bleu azur sans le moindre nuage pour l'entacher, contrairement à ce à quoi ressemblait mon esprit en cet instant. Il y avait effectivement un truc auquel je songeais depuis quelques temps, mais je craignais sa réaction.

Je me redressais en position assise et fixais à présent les eaux calmes du lac. Il était vraiment beau, bleu et clair, limpide. Était-il possible de s'y baigner ?

— Shaïn, dis-moi... Tu n'as jamais songé à... vivre ici ?

Il se tourna vers moi, l'air à la fois de comprendre sans comprendre.

Abandonner la réalité. Y renoncer. Lâcher prise avec ce qui nous retenait en arrière. Car à vouloir échapper à ce monde au lieu de l'accepter, nous étions en train de gaspiller notre temps, notre énergie, et surtout notre vie. Alors, puisque nous étions prisonniers ici, pourquoi ne pas voir cette situation comme une chance de commencer une seconde vie ?

— Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda mon ami alors que je voyais à son regard qu'il avait parfaitement saisi de quoi j'étais en train de lui parler.

— Faire de Skyline Emrys ta réalité. Faire ta vie ici. Abandonner ton passé et ce que tu as laissé derrière toi.

Je ne voyais pas comment être plus clair.

Shaïn se tourna vers l'eau scintillante au soleil. Il y avait une brise légère, de l'herbe grasse et verte partout où se portait le regard, et des fleurs sauvages éparses et colorées. Qui aurait pu dire non à des paysages tels que ceux que nous offrait le jeu ? J'étais certain qu'il n'aurait pas dit non, lui non plus, si seulement cela n'avait pas été une réalité virtuelle et une illusion de réalité. Si seulement cela avait été réel.

Enfin, il secoua la tête, l'air distant :

— Je ne peux pas. Je dois me battre. Quelqu'un m'attend. Plusieurs personnes attendent de moi que je me sorte de là vivant et le plus vite possible. J'ai des responsabilités à assumer.

Il se tourna vers moi, véritablement intrigué :

— Et toi ?

Je me renfrognais, légèrement tendu. Aborder avec lui les raisons qui m'avaient poussées dans SE m'étais encore impossible. Je n'arrivais même pas à en parler avec Jess.

— Moi aussi, on m'attend surement... Mais il y a certaines choses que je persiste à fuir.

Son regard fixé sur moi me posait silencieusement toutes les questions dont je voulais fuir les réponses. Mais il ne dit rien, car nous avions promis de ne pas outrepasser la vie privée de chacun. Non pas que je ne voulais rien dire de ma vie à mes amis, c'était juste que Shaïn voulait que je lui parle d'un fragment que je voulais moi-même effacer à tout jamais de ma mémoire et de ma vie.

— Un jour, promis-je à son regard qui voulait savoir. Peut-être. Pas encore.

Nous restâmes un long moment ainsi, murés dans le silence, à observer un paysage qui pour nous était réel, mais qui n'avait en réalité aucune consistance.

Vu d'ici, la vie dans SE était des plus douces. De l'autre côté de la frontière qui nous protégeait, en revanche, c'était un cauchemar, un enfer, une guerre de tous les instants. Shaïn avait raison : qui voudrait y vivre ? Au premier abord, ce jeu était hallucinant, incroyable et improbable de réalisme et d'émerveillement. Après quelques mois, c'était toujours impressionnant. Au bout d'un an, c'était devenu presque banal, normal, une habitude. C'était surtout devenu notre environnement, notre mode de vie, notre vie toute entière, notre réalité.

Oui, pour moi c'était une vie. Pour les autres aussi, à leur façon, même s'ils refusaient de l'admettre.

— Shaïn, je voulais te dire quelque chose, me lançais-je.

— De moins stupide, j'espère ! se moqua-t-il en souriant.

— Ça... A toi de me le dire. De mon point de vue, en tout cas, c'est mûrement réfléchi.

— Je t'écoute.

Je pris une inspiration :

— Je pense abandonner la quête de la Porte.

Il me fixa en silence, impassible. Rien n'indiquait qu'il avait entendu, encore moins comment il prenait la nouvelle.

— Tu es sûr de toi ? souffla-t-il simplement au bout d'un moment.

De toute évidence, il me prenait au sérieux. J'opinais avec soulagement :

— Mets-toi à ma place.

— Je me mets déjà à la mienne, se moqua-t-il avec un sourire triste. Mais enfin, l'avantage c'est que ça m'évitera les lamentations d'Ilya, à l'avenir...

J'haussais un sourcil interrogateur. Il poussa un profond soupir résigné puis me fixa à nouveau droit dans les yeux :

— Tu sais, elle se fait un sang d'encre pour toi.

— Je sais.

— Elle a conscience que tu sors la nuit et qu'elle ne peut pas t'en empêcher. Elle te regarde foutre ta vie en l'air, impuissante, et ça la rend folle. Je crois que, à quelques exceptions près, elle vient m'en parler tous les jours. Ça n'arrivera donc plus, si tu cesses de sortir...

L'idée que je mette fin à nos sorties semblait vraiment le décevoir et cela me toucha. Elles me manqueraient aussi... Pour autant, je ne pouvais plus me permettre d'être le néophyte que j'étais lorsqu'il m'avait pris sous son aile. Parce que je ne l'étais plus.

M'en sortir seul n'était pas le bon terme non plus. Pas plus que dire que j'avais abandonné. Renoncer à mes amis, à la guilde, à nos sorties, nos fous rire, nos coups durs... Jamais. Pour rien au monde. Ce que je faisais, c'était plutôt comme... lâcher la bride, arrêter de les contraindre et de les retenir.

Les libérer.

— Tu veux vraiment abandonner le front ? me redemanda Shaïn.

Je n'avais pas envie de le dire une seconde fois, même si je ne reviendrais pas sur ma décision. C'était suffisamment douloureux comme ça. Il m'était pénible de l'admettre.

— C'est une... terrible décision, souffla mon ami. Comment allons-nous faire, sans toi ?

— Vous ferez comme avant. Vous progresserez. Vous passerez de monde en monde pour retrouver la liberté que Valhalla nous a volée.

Je serrais les dents. C'était tout ce à quoi je renonçais, entre autres choses.

Non, il ne m'était pas simplement pénible d'admettre tout ça, c'était carrément douloureux. Je renonçais à trop de choses, à trop de perspectives, trop d'avenir. J'avais le sentiment de renoncer au futur.


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"Olala, mais qu'est-ce qu'il fait ?!" vous devez vous dire. Eh bien oui, je vous le confirme, il le fait. Il ne sait pas trop quoi, mais il a le mérite de le faire.

Cela fait plus d'un an que Lyall et ses amis se retrouvent enfermés dans Skyline Emrys, à se battre pour leur vie à chaque instant, à lutter sans cesse pour vivre dans le monde dénué d'humanité de Valhalla, accumulant les coups durs, les défaites, les échecs, et des victoires amères. Les joueurs sont plus unis que jamais grâce à l'Alliance, mais l'euphorie de Lyall est retombée et il est fatigué de lutter, de traîner derrière quand ses amis devraient pouvoir prendre leur envol. Il a prit sa décision.

Alors que va-t-il faire, s'il renonce à accompagner ses amis ?


Pour rappel, à la fin de la table des matières vous avez :
- une chronologie journalière des évènements
- une rubrique Mappemondes pour vous situer les mondes et les niveaux du jeu
- autres annexes (musique, vocabulaire...)

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