Chapitre 7 : Un nouveau mystère (1/3)


Le vent venait du nord et soufflait sur les ruines. Des vagues de nuages obscurs masquaient le soleil au-dessus de Rivebois. Au loin, le grondement d'un orage s'approchait, l'horizon s'éclaircissait au gré des éclairs qui trouaient les ténèbres par-dessus le village.

Quelques jours plus tôt, avant le désastre, les habitants animaient les longues et larges rues, dont les allées avaient désormais cessée de vivre. À présent, seule l'émanation désagréable du brûlé flottait encore dans l'air. Il faudrait plusieurs jours pour qu'elle se dissipe, car l'odeur fraîche et sucrée de la pluie ne pouvait pas dissiper ce relent.

Le volet d'une maison claquait et le sifflement du vent accompagnait les croassements des charognards dans le ciel.

Un corbeau descendit vers un bâtiment abandonné, attiré par l'arôme de la viande cuite. Il se posa sur le toit et observa avec avidité la nourriture tant convoitée près du foyer un peu plus bas. Un second arriva à ses côtés, puis d'autres les rejoignirent.

Ils n'avaient rien mangé depuis des jours et il ne restait pas grand chose dans les débris. Mais des individus avaient apporté une pépite. Elle se tenait là, devant eux. Il y avait bien assez pour tous les gaver.

Si proche, elle les appelait... et pourtant un gouffre immense les séparait.

Soudain, la charpente sur laquelle ils étaient tous posés émit des craquements aigus. Des tuiles glissèrent et se fracassèrent sur les pavés noircis.

La toiture trembla et les corbeaux prirent leur envol, tandis que la maison s'écroulait dans un bruit assourdissant.

Des morceaux de pierres roulèrent jusqu'aux pieds de Démétria. Assise sur un muret, la paladine n'avait pas touché à sa brochette de viande.

Perdue dans ses pensées, elle fixait les flammes du feu de camp se rappelant les événements récents. Devant ses yeux défilaient les images d'une créature titanesque formée d'obsidienne, traversant une brèche qui séparait les réalités. Son rugissement monstrueux grondait encore dans sa tête.

Anxieuse, Démétria passa une main sur son visage. La situation était pire qu'elle ne le pensait.

Les élémentaires de feu vivaient dans les Terres de Béléroch, un monde loin du leur où le dieu du feu, Sorangar, reposait dans sa citadelle ardente. En temps normal, ils défendaient le domaine de leur maître, mais durant la Guerre des Flammes (1) ses serviteurs les invoquaient pour dominer le champ de bataille.

Après la défaite de Sorangar, ceux qui lui étaient loyaux avaient longtemps conspiré dans les ombres avant d'être exterminés par l'Ordre du Jugement (2). Aucun n'avait survécu. Du moins, c'était ce que croyait Démétria.

Il était de retour. Une annonce qui ne réjouirait pas Sa Sainteté. Un nouveau conflit pouvait éclater entre les forces de la Lumière et celles du Feu. Pour éviter cette guerre, ils devaient mettre un terme à ces étranges événements qui frappaient la province.

L'histoire ne se répéterait pas. Elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour l'en empêcher. Absolument tout.

Démétria avait l'obligation d'avertir la Matriarche de la situation. Quand elle apprendrait que des ennemis ancestraux parcouraient leurs terres sacrées, sa fureur serait à son paroxysme. Elle en frissonnait rien que d'y penser.

Heureusement, l'adjuration avait été un échec. Un rituel capable d'invoquer une telle monstruosité nécessitait une grande quantité d'énergie. Sans ça, il était impossible de maintenir assez longtemps une brèche qui séparait leurs mondes.

Cependant, un malencontreux problème venait compliquer les choses.

Elle détourna son regard argenté sur le disque doré qu'elle tenait en main. La fissure dans le joyau blanc incrusté dans l'artefact témoignait le besoin d'une réparation. La pierre avait perdu son éclat. Dépourvue de son moyen de communication, Démétria ne pouvait plus contacter la Matriarche.

Enfer et damnation ! Il ne manquait plus que ça, fulmina-t-elle intérieurement.

Elle fronça les sourcils. D'un coup de pied rageur, elle envoya un caillou se loger dans les flammes. Tout ce qu'elle pouvait faire dans l'immédiat était d'attendre que Remak se réveille pour continuer leurs investigations.

Par chance, deux individus qui passaient dans les environs les avaient sauvés d'une mort certaine. Démétria n'avait aucune idée du temps passé ensevelie sous les décombres, mais elle l'était restée assez longtemps pour être pratiquement vidée de sa magie. Son estomac le confirmait avec un gargouillement peu discret.

Elle planta ses dents dans la viande cuite et en arracha la chair. Elle devait retrouver ses forces, et vite.

Le temps s'était refroidi. Le paladin dormait à côté d'elle, près du feu de camp. Démétria remonta l'épaisse couverture brune jusqu'au menton de son compagnon, le choyant d'une prière discrète.

Combien de temps allez-vous me faire attendre, Remak ? se demandait-t-elle en humidifiant ses lèvres.

Une voix grave attira son attention.

— Tenez. Je vous ai préparé un petit remontant.

Derrière elle, un homme vêtu d'une longue veste brune usée par le temps lui tendait une petite coupe en métal. Une agréable odeur de menthe envahissait ses narines.

— Ça vous réchauffera, dit-il en s'asseyant en tailleur dos aux ruines de l'église.
Démétria accepta la boisson et hocha la tête en guise de remerciement.

— Je m'appelle Hadvar, je viens d'un petit bourg à une journée d'ici. Heureusement que mon compagnon et moi passions dans le coin et que je vous ai trouvée. On a dû vous tirer d'un impressionnant amas de pierres. Ça relève presque du miracle que vous soyez toujours en vie.

Démétria reprit une bouchée et l'observa. Il cherchait une position confortable.

Cet homme devait avoir dans la quarantaine et il semblait prendre soin de lui, malgré ses vêtements en mauvais état et sales. À sa taille se trouvaient deux pistolets aux formes familières.

Elle plissa les yeux. Où avait-elle...? Ah, oui. Des vieux modèles d'armes portatives, légères et maniables, capables de percer des armures en plate si on les sertissait d'une pierre de psynergie.

Visiblement, elles ne l'étaient plus.

Était-il un ancien soldat ? La paladine se le demandait.

— Je suis Démétria et lui c'est Remak, répondit-elle en détournant la tête vers son compagnon allongé. Je remercie la Lumière de vous avoir guidé jusqu'à nous.

— En arrivant ici, je dois avouer que je ne m'attendais pas à trouver des survivants.

Hadvar marqua une pause et balaya du regard le village en ruine avant de continuer.

— Et encore moins des paladins. Il n'y a pas si longtemps, cette bourgade était encore animée par ses habitants et votre présence en ces lieux n'est certainement pas dûe à un hasard. Savez-vous ce qu'il s'est passé ?

C'est l'œuvre d'un élémentaire de feu, pensa Démétria.

— Sa Sainteté a ressenti une anomalie dans cette province, nous avons été chargés d'en découvrir son origine. Depuis deux semaines, nous la parcourons à la recherche de cette irrégularité. Ce village n'est pas le premier que nous retrouvons détruit. Je crains que d'autres localités subissent le même sort dans les jours qui viennent, si nous ne trouvons pas la cause de ces désastres.

Hadvar sentit son estomac se nouer. Ses craintes se confirmèrent. Les terres ne devenaient pas ingrates et stériles sans raisons. Des choses d'étranges et peu rassurantes se produisaient. La découverte des cristaux de psynergie tombait à point nommé.

— Qui est derrière tout ça ? s'inquiéta-t-il.

— Des hérétiques, sans doute. La Matriarche a beaucoup d'ennemis, ça ne serait pas surprenant qu'un groupe occulte joue avec des forces qui les dépassent.

Ses yeux scintillèrent d'un éclat argenté.

— Écoutez, continua-t-elle entre deux bouchées, le temps n'est pas un luxe dont je dispose, le véritable désastre peut encore être empêché. Vous êtes un habitant de cette région, n'est-ce pas ? Tout ce que vous pourriez me dire pourrait sauver des vies.

Ai-je bien entendu ? Depuis deux semaines, ils n'ont croisé personne ? Tu m'étonnes pourquoi ces derniers temps c'était calme. Même les brigands ont pris leurs jambes à leur cou. Merde, mais qu'est-ce qui se passe ? se questionna Hadvar.

Démétria se tenait droite, sévère, ne laissant échapper la moindre émotion.

— Compris, déglutit-il. Si je peux vous aider, ça sera avec plaisir.

Hadvar expliqua la raison de sa venue à Rivebois. Bien sûr, il omit de mentionner l'existence des cristaux de psynergie découverts dans la mine. Avec la menace présente, il préférait ne pas prendre le risque de négocier leur utilisation. Selon la gravité de la situation, la paladine pouvait avertir l'armée et ils viendraient récupérer leurs ressources pour les mettre en lieu sûr.

Ce n'était pas surprenant que des villages aient été détruits, l'Archonte (3) gardait jalousement toutes ces ressources pour lui. Les habitants de la province ne bénéficiaient pas de ce confort, sauf les citadins.

Alors, il en garderait le secret. Rachel obtiendrait ses cristaux comme convenu. Une fois entre leurs mains leur sécurité serait assurée.




(1) Guerre de cent ans qui s'est déroulée il y a cinq millénaires sur Sancturia, contre les armées de Sorangar.

(2) L'Ordre du Jugement forme les guerriers saints, les paladins, entièrement dédié à la protection de leur royaume. Ils constituent la loge militante de la Matriarche.

(3) Puissant seigneur qui gouverne une province.

Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top