Chapitre 3
Alt
Week-end de merde.
J'agrandis mes foulées, bien que mes mollets me hurlent de les épargner. Mon souffle se fait difficile, et mes poumons s'enflamment.
Rien à foutre. Le regard fixé droit devant, je crispe mes mâchoires alors que l'effort que je demande à mon corps me donne envie de m'arrêter. Hors de question : je ravale la nausée qui menace de me submerger, serre les dents et accélère encore.
Sur la jetée, peu de promeneurs. Quelques irréductibles, qui comme moi se sont levés aux aurores pour faire leur jogging quotidien. C'est un rituel auquel je ne sacrifie jamais, parce que j'en ai besoin. Mon corps a cette nécessité de commencer la journée par une course de plusieurs kilomètres. Sans elle, je me sentirais lourd, et pataud.
Certes, sur la base, une foultitude d'installations sportives est disponible, mais la plupart du temps, il y a trop de monde. La solitude me convient bien mieux que d'être entouré d'une tonne de soldats. Paradoxal, quand on sait avec quelle solidité l'équipe est soudée. C'est devenu presque une famille, pour moi. Pour nous tous d'ailleurs. La cohésion est intense, l'amitié fusionnelle. Mais par-dessus tout, la confiance est primordiale.
Je peux compter sur chacun des gars de la Team 9, et eux savent que je donnerais ma vie pour chacun d'entre eux. C'est comme ça que ça marche, depuis des années, sur le terrain, mais aussi en dehors.
Pourtant, j'ai besoin de me retrouver seul, parfois. Une nécessité qui n'a fait que se renforcer avec le temps. Une conséquence de mon grand âge ? Possible. Néanmoins, je crois être le plus solitaire des douze. Aucun ne m'en veut. Ils me connaissent par cœur, et respectent cet aspect de ma personnalité, tant que ça ne gêne pas l'harmonie du groupe.
Je n'ai rien foutu de ces deux derniers jours et je me morigène de ce manque de sérieux de ma part : les muscles ankylosés par la station assise dans le canapé, le cerveau vidé par les programmes insipides, l'estomac retourné par la malbouffe commandée chez le traiteur du coin alourdissent mes pas. Je le paie ce matin : tant pis pour ma gueule.
Les lampadaires de la jetée s'éteignent, alors que les rayons du soleil, rasant sur l'horizon, peinent à suffire pour apprécier l'état du sol. L'Est prend des teintes de rose et d'orange, alors que l'Ouest, où s'étend la masse noire de l'océan, résiste encore un peu à l'astre diurne. Et putain, qu'est-ce que c'est beau !
Reboosté par la vision paradisiaque du lever du soleil, je roule des épaules et détends mes bras. Mes jambes s'habituent à ma vitesse élevée et je dépasse la plupart des joggeurs. Avancer toujours plus loin, repousser toujours ses limites.
Sous les palmiers de la riviera, où les serveurs des hôtels de luxe installent les premiers transats sur la plage, je bifurque en direction de la route. Sur le trottoir, c'est plus compliqué de courir, mais je slalome du mieux que je peux en évitant les gens qui sortent progressivement de chez eux, sans doute pour se rendre au travail.
Dépassant les maisons du bord de mer, les plus chères de la côté, je m'enfonce dans le pâté de maisons, et rejoins la mienne. A peine la porte ouverte puis refermée, je me débarrasse de mes fringues mouillées de sueur et fonce vers la douche. Cinq minutes sous l'eau tiède, et j'enfile un jean et un t-shirt, attrape mon sac de sport et sors pour m'installer au volant.
J'habite à dix minutes de la base. Un choix stratégique que nombre de mes camarades ont fait, puisque la plupart louent une baraque dans le coin. Soyons clairs, une bonne partie des habitants de Coronado ont un lien, de près ou de loin, avec la base militaire qui nous héberge : militaires, famille, sous-traitants, commerçants. La base fait marcher l'économie de la région.
Lorsque je pénètre dans le bâtiment de la Team 9, un quart d'heure plus tard, c'est déjà l'effervescence. Je salue quelques collègues, arrêté dans mon élan en plein milieu du couloir. C'est habituel, surtout après le week-end et je sacrifie au rituel sans broncher.
— Eh, Alt ! me hèle Flower. T'étais où, bon sang ? On t'a appelé trois fois samedi soir !
— J'avais pas branché mon portable.
Ma réponse est accueillie par des sifflements de dédain, alors que Cat et Hulk me tapent dans le dos d'un air faussement énervé.
— T'as loupé quelque chose, mec ! s'exclame Doggy en jouant des sourcils. Y avait de la meuf de compet' !
Je ris, devant son air enthousiaste, tandis que les autres acquiescent d'un mouvement de tête synchronisé.
— Valait mieux que je ne sois pas là, alors, réponds-je, un sourire en coin. Vous n'auriez eu aucune chance !
Les sifflements pleuvent et une tape atterrit sur mon crâne, me faisant grogner.
— Dans tes rêves ! me remballe Flower. De toute façon, y en avait assez pour tout le monde ! On est tous rentrés avec une meuf, je crois. Non ?
Les autres hochent la tête à nouveau, me donnant l'impression qu'ils ont répété leur chorégraphie à l'avance.
Quelque part, ça me fait plaisir pour eux. Le plaisir, faut le prendre où on peut et ici, ce n'est pas toujours simple. Notre mode de vie est particulier et à part les bars qui fleurissent tout autour de la base, nous n'aurions que peu l'occasion de rencontrer des femmes.
La vérité, c'est que faire partie d'un groupe aussi sélectif que la Team 9 est un net désavantage pour se trouver une fille. On peut partir n'importe où, n'importe quand, le tout sans pouvoir le dire à la nana qu'on laisse sur place. Secret défense.
Heureusement, les filles qui fréquentent ce genre de bar sont aussi celles que ça excite, ce genre de vie. Les militaires, elles aiment ça, pour l'aura de virilité qui émane de l'uniforme. Sans doute essaient-elles de mettre le grapin sur l'un de nous. C'est pratique pour baiser, je ne dis pas. Pour le long terme, c'est une autre histoire.
La réalité est plus moche : un SEAL a 90% de chances de divorcer dès la première année de son incorporation. C'est un fait et les statistiques sont sans appel. La conséquence, c'est que sur douze, nous sommes dix célibataires, ou divorcés. Et les deux qui s'accrochent, ça n'a pas l'air d'aller fort dans leur couple.
J'ai résolu le problème : je ne sors avec personne. Je n'ai pas dit non plus que j'avais fait vœu d'abstinence : j'accompagne parfois les mecs dans un des établissements les plus proches, lève une fille, la ramène à la maison, puis la jette au matin. Jamais méchamment, non, mais sans concession, ça c'est sûr.
J'aurais peut-être dû répondre, samedi. Baiser m'aurait fait plus de bien que de glander sur mon canapé. Note à moi-même : accepter l'invitation, samedi prochain. Je crois que ça fait trop longtemps que je n'ai pas décompressé par une partie de jambes en l'air.
— T'aurais dû voir la nana que Flower a dénichée, ricane Cat en mimant une paire de seins énorme. Elle valait le détour !
— Oh ça va, grogne l'intéressé. J'aime les filles qui ont des formes, c'est pas interdit, quand même ! La tienne tenait plus du cure-dent que de la bombe, hein !
J'assiste hilare à la tentative de Flower de frapper Cat par surprise et découvre, dans l'embrasure de la porte de la salle de réunion, Boticelli qui observe la scène avec un sourire amusé.
Délaissant les deux crétins, je le rejoins, et me sers une tasse de café à la cafetière collective.
— T'avais raison, murmure-t-il en me fixant à mon tour.
J'arque un sourcil, pas certain de ce qu'il veut me dire par là. Une épaule contre le chambranle, il porte son mug à sa bouche, attendant sans doute que je comprenne à quoi il fait allusion.
— Les recrues, m'explique-t-il enfin. Y en a pas un pour sauver l'autre.
Je ricane, me rappelant soudain qu'il les a faits sortir de nuit, en effet.
— Ça va pas être une bonne promo. Si on arrive à en sortir un du lot, ce sera beau.
— Pas grave, me répond-il en haussant les épaules. Je préfère qu'on n'en prenne aucun que de laisser ma vie entre les mains d'un gars dans lequel je peux pas avoir confiance.
J'acquiesce. Il a raison : parfois, personne n'est retenu, même si c'est rare. C'est déjà arrivé, néanmoins. Posant ma tasse, je saisis un stylo à côté de la boîte de sucre et entoure en vert le nom d'Andrews dans le tableau punaisé au mur. Mon vainqueur de vendredi mérite quand même que je le valorise dans la liste.
Mes yeux dérivent vers les cases, qui pour la plupart sont placardées de rouge. Rares sont les lignes où un nom reçoit l'honneur d'être mis en relief. Et ce n'est que le début.
Lorsque Boticelli approche et remarque mon coup de feutre, il approuve de la tête.
— Je l'ai surveillé aussi, me fait-il remarquer. Il était pas mal en nage, mais on voyait qu'il avait perdu beaucoup de forces lors de ton épreuve. Il n'est pas arrivé au bateau dans les premiers.
— A surveiller, donc, renchéris-je.
Il hoche la tête, avant de la déporter vers le chef, qui vient de pénétrer dans la pièce. J'attrape ma tasse et fais mine de boire et de m'intéresser à la conversation sur les meufs, qui continue près de la porte, avec un enthousiasme dans lequel j'essaie de me fondre.
Raté, hélas :
— Alt ? Tu n'oublies pas que tu as rendez-vous à dix heures, n'est-ce pas ?
Vaine tentative de faire semblant de n'avoir pas entendu : tous les gars se tournent vers moi et je n'ai plus d'autre choix que d'admettre que c'est mon cas aussi.
— J'ai pas oublié, grogné-je entre les dents.
Je n'ai pas oublié, j'ai essayé de faire croire que c'était le cas, nuance. Mais au regard chargé de curiosité que l'équipe darde sur moi, je sais que c'est râpé.
— Quel rendez-vous ? me demande Boticelli en fronçant les sourcils.
— Une fille ? renchérit Flower.
— Nan, grogné-je. Une... classe.
Les conversations cessent, les yeux se plissent et je me vois obligé, la mort dans l'âme, de leur expliquer le dossier que j'ai lu dimanche après-midi. Putain !
— T'as trop de la chance, gémit Cat. J'aurais bien voulu, moi. J'aime bien les gosses.
— J'te passe la mission ! m'exclamé-je aussitôt.
Ma tentative de refiler le bébé se solde par un échec cuisant, quand Barnes intervient. Les iris rivés sur moi, il me lance des éclairs qui ne me disent rien qui vaillent.
— Certainement pas, gronde-t-il. J'ai donné ton nom à l'Etat Major, c'est acté. D'ailleurs, t'as pas intérêt à être en retard tout à l'heure.
Je lève discrètement les yeux au ciel, sans chercher à le contredire : si le chef parle, on obéit. Alors, sans dire un mot, j'accompagne les autres jusqu'à l'armurerie, où je passe mes nerfs sur une bonne partie de nos fusils. Je démonte, je remonte, et je recommence pendant des heures.
Il est indispensable que nous soyons capables de gérer nos armes à feu le plus vite possible et se chronométrer fait partie du job. A ce jeu-là, je suis le meilleur, depuis plusieurs années. Personne n'a réussi à battre mon record, malgré les tentatives des petits nouveaux. Et c'est tant mieux, parce que je suis le sniper de l'équipe. C'est ma spécialité, en plus de savoir planter une balle dans le front d'un mec à plusieurs centaines de mètres de la cible.
Assis sur une caisse en bois, je remonte le canon de mon M16 pour la dixième fois quand Cat m'interrompt en se plantant devant moi.
— Eh, Alt, Barnes m'envoie te dire qu'il est presque dix heures.
Merde. Je le remercie d'un mouvement de tête, pose l'arme sur son support et range mon bazar en soupirant. Bordel, je n'ai pas envie !
Pourtant, c'est à l'heure que je me présente dans son bureau, cinq minutes plus tard. Il lève la tête vers moi, délaissant le papier qu'il lisait et entreprend de contourner sa table de travail aussi sec.
— Assieds-toi, m'invite-t-il. J'ai ouvert Skype dans un lien sécurisé. La caméra est branchée, le micro allumé. T'as rien à installer.
Je grimace, sans me décider à bouger. Le regard que je jette à mon chef ne me sauvera pas, je le sais. A sa mine déterminée, je sais qu'il ne changera pas d'avis.
— Qu'est-ce que je suis censé leur raconter, bon sang ? grondé-je. Tout est quasiment secret défense !
— Ils ne vont pas te demander de livrer des dossiers confidentiels, maugrée Barnes. C'est des gosses ! Ils vont te poser des questions basiques sur l'armée en général ! Ils ne font sans doute même pas la différence entre un trouffion et un Seal !
— Génial... explique-moi l'intérêt de me montrer moi, alors ?
— Peu importe, les ordres sont les ordres, claque Barnes. Je te laisse, j'ai une épreuve de tir à faire passer aux recrues. A tout à l'heure !
Je l'arrête d'une main sur son avant-bras, à moitié paniqué.
— Eh ! Combien de temps je dois tenir, au fait ?
Il roule des yeux, comme si ma question était idiote. Quelque part, il n'a pas tort.
— Merde, Alt, on a l'impression que tu t'apprêtes à accoster un navire de contrebandiers au milieu d'une mer en furie. Ou de prendre d'assaut la maison d'Oussama Ben Laden... On te demande juste de causer à des mômes ! Je sais pas, moi, une demi-heure, au moins, quand même !
Est-ce qu'il se rend compte que c'est presque mission impossible pour moi ? Merde, je suis taiseux au possible, incapable de tenir une conversation plus de cinq minutes, même pour draguer une fille. Alors des gosses...
Je pousse un soupir, qu'il feint de ne pas relever et me retrouve seul dans son bureau quand il disparaît dans le couloir.
Eh merde.
Me tournant vers la table en bois, je balaie des yeux l'installation informatique, en priant pour que la connexion foire en beauté. Mais c'est peine perdue : les SEAL ont le meilleur matériel au monde et les satellites sont prioritaires pour l'armée.
La mort dans l'âme, je contourne le bureau, m'assieds dans le fauteuil, et saisis la cagoule noire qu'il a laissée à mon attention.
Nous en portons peu sur le terrain : agissant discrètement, souvent de nuit, harnachés jusqu'aux dents et portant un casque qui nous mange la moitié du visage, nous ne sommes que rarement visibles de la population civile. Et les mecs que nos recherchons, ils ne restent pas assez longtemps en vie pour nous reconnaître un jour.
J'enfile la protection, clique sur le bouton gauche de la souris et ouvre l'application. Dans le coin droit, mon visage apparaît et, une minute, l'espoir que les gamins ne soient pas en ligne m'étreint.
Peine perdue : des voix enfantines retentissent soudain, alors que l'image apparaît à l'écran. Putain, on y est.
— Bonjour.
Je ne sais pas si c'est mon ton trop abrupte ou ma cagoule enfoncée sur la tronche qui les fait sursauter, mais la vingtaine de paires d'yeux s'écarquillent devant la caméra. Je déglutis, une étrange sensation d'étranglement enserrant ma gorge nouée.
Putain, mec, reprends-toi ! C'est des gamins ! T'es capable de tuer de sang-froid, tu peux bien discuter cinq minutes ? Mouais, pas sûr.
Mon dos se redresse, mes épaules se carrent et je reprends un peu le contrôle. Merde, je suis formé à bien pire !
— Bonjour, répond une voix féminine. Les enfants, saluez monsieur !
Mes yeux balaient l'écran avec circonspection, jusqu'à ce que je trouve enfin la propriétaire de la tessiture agréable qui m'a néanmoins surpris. Et quand je trouve enfin de qui il s'agit, je manque un battement de cœur.
Bordel, c'est qui cette bombe ? La jolie blonde, en plein milieu, me fait hausser les deux sourcils. Elle a un sourire à tomber, sur un visage juste divin : des traits fins, de grands yeux bruns expressifs soulignés d'un trait d'eyeliner, des pommettes hautes de slave et une putain de bouche en forme de cœur qui appelle aux baisers.
Je bugge quelques secondes, avant de réussir à me reprendre. Merde, c'est l'institutrice, ça ? Dans mon subconscient, j'avais imaginé une vieille dame à lunettes, comme celles de mon enfance sur les bancs de l'école, pas cette créature absolument superbe qui cligne des yeux en essayant de toucher au clavier.
— Je crois que le monsieur ne nous entend pas, les enfants, geint-elle.
— Si si, je vous entends parfaitement ! m'entends-je répondre à la vitesse de la lumière.
Le sourire qui s'épanouit aussitôt sur son visage me frappe de plein fouet, et je me liquéfie presque sur place.
— Super ! lance-t-elle en soupirant. Excusez les enfants, ils ont été surpris par votre cagoule.
Instinctivement, mes doigts se posent sur le tissu noir, que j'avais presque oublié. Bon, c'est peut-être pas plus mal que je sois camouflé. Pas que je sois moche, non. Je suis même plutôt beau gosse, en toute objectivité. Mais finalement, j'aime autant qu'elle ne puisse pas voir ma réaction à sa présence. Un militaire, faisant partie de l'élite qui plus est, qui rougit d'émoi devant une fille qui lui plaît, c'est assez limite, quand même, niveau crédibilité.
Réaction que je ne m'explique pas, d'ailleurs. Je suis parfaitement ridicule. Qu'est-ce qui m'arrive, bon sang ? Je suis en mission ! Pas là pour draguer !
Je détourne le regard de la femme pour me concentrer sur les enfants. Ce sera plus simple dans ma tête. Néanmoins, mes neurones refusent de lâcher l'affaire, se demandant maintenant quel âge elle peut avoir.
Bordel, je ne vais pas bien, moi ! Heureusement, un gosse prend la parole et je saute sur l'occasion.
— Comment tu t'appelles ? demande une gamine métisse en bas de l'écran.
Je me fixe sur elle, me demandant sur le coup si je peux répondre.
— Je n'ai pas le droit de te dire mon vrai nom, mais ici, tout le monde me nomme Alt.
La fillette fronce les sourcils, semblant en chercher la raison.
— On a tous un surnom, expliqué-je.
— Et le tien, enchérit un petit blond, il signifie quoi ?
— Ça veut dire... « vieux » en allemand.
— T'es vieux ? demande une brunette.
— Je suis le plus vieux de la compagnie, en effet, réponds-je en essayant de ne pas me vexer. Mais je ne suis pas encore vieux ! J'ai toutes mes aptitudes pour être membre d'une équipe Seal.
Le gamins gloussent et je me mords l'intérieur de la joue pour ne pas grogner comme le vieil ours mal léché que je sais être.
— Pourquoi en allemand ? demande soudain la voix légère de l'institutrice.
Mes yeux dérivent à nouveau vers elle. Difficile d'ignorer son air doux et intéressé, qui me pique en plein cœur.
— J'ai des origines européennes, expliqué-je. Mon nom de famille est allemand.
Elle se contente d'acquiescer et je jure que son sourire est la plus jolie chose que j'ai vue depuis ce matin. Et pourtant, le lever de soleil était époustouflant !
— Tu fais quoi, dans ton équipe ? demande un blondinet dans le coin gauche.
— Je suis sniper.
Les exclamations admiratives me font me redresser. Ça marche à chaque fois, peu importe le public ! Et chez les femmes, c'est l'assurance de coucher la nana dans mon lit. Succès garanti, ce qui fait généralement rouspéter les collègues, que les fonctions de nageur, artificier ou démineur font quand même moins rêver.
— T'as déjà tué des gens ?
La question, lancée au hasard, fait arrondir les yeux des autres gosses. La maîtresse roule les siens, me balance un regard gêné, mais heureusement enchaîne comme elles seules savent le faire.
— Et si on commençait par le début, les enfants ? Voyons et si nous lui demandions d'abord où il travaille ?
J'aime qu'elle soit intervenue. Pas que j'aie honte d'avoir déjà tué, mais l'avouer à des gosses de sept ans me semble inadapté. Difficile de la remercier discrètement et je maudis cette cagoule qui me rend inexpressif.
— Je fais partie de la SEAL team 9, basée à Coronado, dans le sud de la Californie.
Des « oh » et des « ah » retentissent, sans que je sache s'ils réagissent à la distance, ou à la prestance du corps d'armée auquel j'appartiens.
— C'est très très loin, en effet, intervient la jolie blonde. C'est à presque...
Elle semble tapoter sur ce qui doit être son téléphone, puis termine sa phrase.
— ... 5000 miles d'ici ! C'est à l'opposé du Vermont !
D'un coup, ça me dérange, qu'elle soit à l'autre bout du pays. Inatteignable.
Putain, faut que j'arrête ça, je suis ridicule ! Pourtant, l'imaginer à cinq fuseaux horaires d'ici me fait me renfrogner.
Mais je n'ai pas le temps de m'y appesantir, qu'une sonnerie retentit de l'autre côté de l'écran. Les gamins, remontés comme un coucou, se redressent et filent laissant l'écran vide, à l'exception de la maîtresse, qui souffle d'exaspération.
— Désolée, grimace-t-elle. Il est quinze heures, ici. C'est la fin des cours.
J'acquiesce, un peu halluciné que nous soyons en visio depuis une heure, sans que je n'aie vu le temps filer.
— Je dois les sortir, s'excuse-t-elle. Je vais être obligée de couper. C'est passé tellement vite !
— C'est vrai.
Ma réponse est, elle, tellement idiote que j'ai envie de me filer des baffes.
Pourtant, la jolie blonde continue de sourire et elle n'a toujours pas mis un terme à la vidéo. Elle tourne la tête vers le fond de la classe, dit quelque chose que je comprends pas, puis revient vers moi.
— Je vous remercie... Alt. Vraiment, pour tout ce temps perdu. Pour votre gentillesse, aussi. Ils ont adoré !
J'ai envie de lui demander si elle aussi, mais je me tais, conscient que c'est complètement inapproprié.
— Je vais essayer de leur faire préparer des questions plus... pertinentes pour la prochaine fois. Celles-ci étaient un peu trop... spontanées, rit-elle.
— Elles étaient très bien.
Que dire d'autre ? Putain, je m'enfonce.
— Je vous dis à jeudi, alors ? Même heure ?
Je hoche la tête, comme si j'avais perdu ma langue. Et quand elle me souhaite une bonne fin de journée, comme un idiot, je lui retourne les mêmes mots.
Pourtant, dans un derniers sursaut de lucidité, je reprends la parole au moment où elle tend le bras vers son clavier, l'empêchant de couper la connexion.
— Eh ! Vous vous appelez comment ?
Elle sourit, et bordel, ça ressemble à un rayon de soleil.
— Astrid.
Je déglutis, incapable de réagir. Et quand elle coupe, je me morigène de n'avoir même pas émis un compliment sur son prénom.
Mais finalement, ce n'est pas plus mal : de quoi j'aurais eu l'air, tiens, à faire le joli cœur avec un treillis et une cagoule sur la tronche ?
Je secoue la tête, avec l'envie de me filer des baffes, puis me lève en vitesse pour quitter de bureau de malheur.
C'était vraiment n'importe quoi !
Très vite, je me dirige vers la plage, où je retrouve Barnes qui termine de faire faire un parcours du combattant dans le sable à la fine fleur que j'avais en charge vendredi. Suant et pleurant presque, ils rampent avec des sacs de trente kilos sur le dos, tandis que des râles s'élèvent dans les rangs.
— Alors ? me demande Barnes, sans quitter le groupe des yeux. Ça s'est bien passé ?
Je me contente d'un grognement, qui lui arrache un ricanement. Mais il n'insiste pas, et c'est tant mieux.
— Je te les reprends pour une nage forcée ?
Il acquiesce, sans doute heureux de s'en débarrasser. Je ne l'en blâme pas, il n'y en a pas un pour sauver l'autre, dans ce tas de clampins.
Pourtant, me voilà ravi d'avoir trouvé un dérivatif à mes émotions ridicules de puceau en manque. Parfait, je vais m'occuper de les faire trimer quelques heures. La torture mentale et physique, ça me connaît.
Pourtant, entre deux hurlements et trois humiliations, mon esprit dérive vers le nord-est des Etats-Unis. Et je me prends à espérer voir arriver le jeudi le plus vite possible.
Pathétique.
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