chapitre 27

AMÉLIA
7 mai 2024

Dans cinq jours ce serait la date où nous avons couché ensemble la toute première fois. Je n'arrivais pas à croire que six ans plus tard nous étions dans le même état, toujours sur le point de le faire. Enfin c'était ce que je pensais jusqu'à ce week-end. Mais Jeanne ne semblait plus faire attention à ce que je faisais. Comme dormir en nuisette dans son lit.
Elle est fatiguée, elle travaille sur cette exposition depuis des semaines et la date approche, elle te reviendra, me murmurait l'espoir.
Et comme une idiote, je l'écoutais.
Pour penser à autre chose je décidais de poursuivre mes recherches dans les Archives pendant que Madeleine peignait Hortense à l'étage. Je n'ai pas osé rester avec elles en raison de la relation compliquée qu'Hortense entretenait avec son corps. Elle serait plus à l'aise avec Madeleine, seule.
J'avais commandé un café et m'étais assise à une table prête à prendre des notes lorsqu'une des collègues de Jeanne que j'avais vu à la réunion vint se planter devant ma table en déposant un ouvrage. Je crois que son prénom c'était Laure.
─ Eh salut, je suis tombée là-dessus en rangeant tout à l'heure et j'ai pensé à toi. Enfin je sais pas si tu te souviens de moi, mais moi je me rappelle de toi. Enfin ce serait difficile de t'oublier, elle minauda ce qui me rendit joyeusement nerveuse.
Je jouais avec le pli de ma jupe sous la table.
─ Salut Laure (son regard s'illumina), tu me sauves la vie ! Il y a tellement de choses ici que je ne savais plus où donner de la tête, dis-je en saisissant le livre.
─ Avec plaisir, scanda-t-elle. Si jamais tu as besoin de quoi que ce soit...
─ Je suis là, la coupa Jeanne. Oh, fit-elle en remarquant qu'elle venait de nous interrompre.
─ Bon, je vous laisse. Ravie de t'avoir revue, Amélia.
Mon prénom roulait sur sa langue. Je lui offris un sourire en la remerciant une nouvelle fois.
─ Monique Wittig, lut Jeanne entre mes mains. Bon choix.
─ C'est Laure qui me l'a apporté, avouais-je d'un ton mielleux pour provoquer une réaction.
Mais elle demeurait impassible.
Je ne m'en formalisais pas.
Et je ne me décourageais pas.
Nous montions dans sa voiture comme une routine bien solide qui allait pourtant prendre fin dans quelques jours. Mais je ne voulais pas y penser. A la place je me demandais ce qu'on allait faire de la soirée.
Ce qu'on allait manger. Comment on allait s'occuper.
Finalement je me douchais pendant que Jeanne préparait à manger. Les sons de son appartement étaient devenus familiers. J'enfilais encore de la lingerie différente sur laquelle je passais une nuisette après m'être séchée et la retrouvais en cuisine.
Elle ne me détaillait pas. Pas comme la semaine dernière.
Je ne devrais pas m'en soucier. Pourquoi est-ce que je m'en souciais ? Et a quoi elle jouait ? Je n'allais pas rester ici encore longtemps. Elle agissait comme si nous avions tout notre temps.
Et depuis quand j'étais si pressée ?
Nous nous sommes assises devant la télé pour manger.
Quand nous avons terminé et débarrassé, nous nous sommes retrouvées sur le canapé. Comme hier.

8 mai 2024

Mercredi c'était le dernier délai pour que Madeleine me peigne avant d'être entièrement prise par la préparation de l'exposition. Hortense était restée au Sapphic Archives. Jeanne travaillait. Et Madeleine était donc venue me rejoindre à l'appartement.
L'après-midi était déjà entamé lorsque Madeleine s'assit face à sa toile, seul rideau entre elle et mon corps nu.
─ Trouve une position dans laquelle tu te sens toi-même.
─ Tu te rends compte que c'est la pire consigne que tu puisses me donner pour que je sois à l'aise. Voilà, je me sens bloquée.
Un sourire se dessina sur ses lèvres.
Elle retroussa les manches de sa chemise beige jusqu'à ses coudes.
─ Comment tu peux te sentir bien ? demanda-t-elle en détaillant son pinceau.
─ Dans une position où je suis belle.
─ Tu me tends la perche pour des répliques pas jolies, là ! Et j'ai pas envie de me fâcher avec Jeanne.
Nous éclatons de rire, le miens était un peu nerveux. Je tiquais sur cette dernière phrase.
─ Est-ce qu'elle en aurait seulement quelque chose à faire ?
Madeleine passa une main sur sa nuque comme pour s'appuyer dessus.
─ Vous êtes pas possibles toutes les deux.
Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Est-ce qu'on était incapables d'être ensemble sans que ça foire ? Est-ce qu'il y avait un énorme truc sous nos yeux qu'on était les seules à ne pas voir ?
Je me sentais idiote, et tourmentée.
Alors que Madeleine m'indiquait comment me positionner, j'eus comme un déclic. Je n'avais jamais touché personne depuis Jeanne et personne ne m'avait jamais touché. J'en avais eu envie mais ça ne m'était même pas venu à l'idée de le faire avec quelqu'un d'autre.
Comme si je l'avais attendue. Pourquoi au final ? Elle ne me touchait pas plus qu'avant.
─ Tu peux t'assoir, cambrer un peu ton dos et passer une jambe au-dessus de l'autre en touchant le sol sur la pointe des pieds.
─ Tu sais que c'est une position totalement fantasmée ? raillais-je. Parce qu'elle est intenable.
─ Le fantasme est quelque chose que j'aime travailler.
─ Fais attention on va te taxer de peintre problématique si tu idéalise le corps des femmes.
Evidemment je rapportais ça à ma propre situation.
─ Les femmes sont capables de voir la beauté des femmes, répondit-elle le plus sérieusement du monde. Les corps qui posent sont aussi beaux que les corps détendus, au naturel. Si tu préfères ne pas poser, ça me va aussi, me rassura-t-elle.
J'eus une seconde de réflexion.
─ Non, non je préfère poser, répondis-je sincèrement.
Je prenais cet exercice comme un moyen d'expression. Et le fait qu'elle me donne le choix m'insufflait un sentiment de puissance.
Tu me tends la perche pour des répliques pas jolies, là !
Et si j'étais avec Madeleine, m'aurait-elle touché dès qu'elle en aurait l'occasion ? M'aurait-elle renversé sur le lit chaque fois qu'on passerait devant ? M'aurait-elle plaqué contre un mur dès qu'on rentrerait à la maison ?

Je rougissais un peu. Alors qu'elle commençait à tremper le pinceau dans la peinture, j'envisageais cette relation comme une éventualité. Pas une relation sérieuse, si on avait des sentiments ça se saurait. Mais pour s'amuser. Etais-je même faite pour m'amuser ? En étais-je capable ?
Je crois que j'en avais envie. Mais pas assez fort pour avoir du courage.
─ Est-ce que tu peux tenir ta poitrine ? demanda-t-elle avec détachement.
─ Je suis pas Muse professionnelle, Madeleine. Quand tu me demandes quelque chose comme ça, ça me choque, feignais-je d'être outrée.
Elle ria.
─ Pardon j'aurais dû être plus prévenante, se reprit-elle. Je ne suis pas si pressée d'habitude on fait au moins les préliminaires.
C'était à mon tour de rire, mais je restais silencieuse, concentrée sur ce qu'elle m'avait dit de faire. Je maintenais ma poitrine en jaugeant sa réaction.
Notre petit jeu commençait à me plaire pourtant j'avais l'impression de faire une bêtise que Jeanne pourrait me reprocher.
Elles flirtaient toutes les deux depuis toujours, mais c'était amical. Là j'avais l'impression que c'était un peu moins... amical.
Evidemment, c'était quand même pour rire. Parce qu'elle ne voulait pas se fâcher avec Jeanne.
Tout cela n'avait plus aucun sens.
Madeleine était en train de voir ce que j'aurais voulu que Jeanne voit. Est-ce que j'aurais aimé que Madeleine me touche de la façon dont Jeanne ne le faisait pas ?
Elle quitta sa toile pour s'approcher, d'un regard doux, détaché, elle prit ma main.
─ Je peux ? demanda-t-elle.
Je hochais la tête, sans savoir exactement ce que j'acceptais. Je ne voulais pas savoir.
Elle déposa ma main sur mon épaule opposée.
─ C'est mieux, pensa-t-elle.
Le rouge me montait aux joues.
─ Est-ce que ça va ? elle s'inquiéta.
─ Oui, oui.
Mon cœur rata un battement lorsque la porte s'ouvrit.
Jeanne était rentré du travail.
─ Hop hop hop, scène de nu ici ! On ne regarde pas sans le consentement du modèle ! la taquina Madeleine.
Je sentais que Jeanne était tendue.
Je l'étais probablement plus qu'elle.
Elle était sur le point de me voir de la façon dont je voulais qu'elle me regarde mais on manquait un peu d'intimité. Ce n'était pas le contexte auquel j'aurais pensé, mais pourquoi pas...
Je fis mine de me replacer pour Madeleine, juste pour exagérer la cambrure de mon dos. Mais Jeanne ne posait pas les yeux sur moi. Enfin pas directement. C'était mon corps qu'elle regardait, mais en peinture, sur la toile.
Cette toile qui me rassurait au début, qui préservait un peu de ma pudeur, était tout à coup de trop. Je voulais qu'elle me regarde. Mais elle ne le faisait pas.
─ Beau travail, complimenta-t-elle Madeleine.
─ C'est la modèle qui est belle, rétorqua celle-ci avec un clin d'œil.
Jeanne n'affichait aucune émotion.
Et tout à coup je me sentis mal à l'aise que cette phrase sorte de la bouche de Madeleine et non pas de Jeanne. Et je me suis sentie idiote de ne pas avoir poussé le flirt plus loin avec Madeleine. Parce que j'aurais dû. Parce que Jeanne n'avait rien à m'offrir. Elle ne savait que recevoir. J'aurais dû le savoir.

Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top