Chapitre 24 (partie 2)
– Il y en a d'autres ? Comment ça ? C'est impossible, c'est Dieu qui a créé le monde et l'Homme, pourquoi il y aurait d'autres dieux ?
Christel aurait bien voulu la regarder avec toute la condescendance dont il était capable, mais il ne put baisser sur la jeune fille qu'un regard extrêmement las.
– Tu serais surprise de savoir combien il y en a au total, lui apprit-il alors, y compris dans ce seul pays. Vous ne prêtez tellement pas attention à ce qui se passe dans vos banlieues que vous n'avez pas la moindre idée de ce qui passe sous vos radars. Crois-moi, Lilian, sans offense pour le Pater, là-haut, mais le monde ne se résume pas à un seul mec omniscient qui a juste allumé la lumière et trouvé ça cool. Il y a des tas de cultures, dans le monde, chacune à ses maudits, alors si je dois te faire un exposé là-dessus, j'en ai pour le reste de la nuit.
Lilian resta bouche bée devant cette révélation. Plus d'un dieu ? C'était absurde ! Il ne pouvait y avoir qu'un dieu, qui donc étaient ces imposteurs ?
– Les imposteurs, ricana Christel qui semblait avoir lu ses pensées, ce sont les couillons qui ont été raconter qu'il n'y en avait qu'un seul. Les pauvres, s'ils savaient...
– Mais... Qui ils sont, alors ?
Mais Christel secoua la tête, déjà fatigué par la perspective.
– Un sujet pour plus tard, répondit-il alors. C'est pas que j'ai pas envie de te raconter, mais c'est trop long à expliquer. Tu dois comprendre qu'à l'origine, il y a des tas de pays qui avaient leurs propres croyances. Elles ont un peu été mises en sourdine, c'est sûr, mais l'objet de ces croyances, leurs Paradis et leurs Enfers, leurs maudits... bref, ça existe encore, tout ça. Sans compter les maudits qui ne dépendent pas des religions, ceux-là, c'est les pires.
Lilian l'écouta parler, allant d'ahurissement en ahurissement.
– Des maudits qui ne dépendent pas d'une religion, ça veut dire quoi ? se décida-t-elle à demander. Qu'ils ne viennent pas tous de l'Enfer ?
– Pas tous, non. Certains dépendent plus d'un pays, d'une culture, que d'une religion, c'est pour ça qu'il y en a qu'on ne trouve qu'à des endroits donnés.
– Ça n'a pas de sens, se défendit la jeune fille. Comment on pourrait se relever de sa tombe sans l'intervention d'une puissance supérieure ? Il a bien fallu que Satan... ou l'Enfer... Enfin, quelqu'un fasse quelque chose, non ? Le mort n'a pas décidé de se lever tout seul, quand même.
Christel ne put s'empêcher d'apprécier la logique de sa réflexion.
– C'est une question qu'on s'est posée aussi, avoua-t-il. Mais je crois que c'est un peu comme une maladie pour un vivant. On ne choisit pas la maladie qu'on attrape, comme on ne choisit pas de devenir mort-vivant. Si les bonnes circonstances sont réunies, tu peux devenir un type de maudit, ou un autre, ça dépend.
– Qu'est-ce que l'Enfer vient faire là-dedans, alors, si ce n'est pas la source de tout ?
– Parce que qu'on le veuille ou non, les Enfers sont quand même la source du plus gros du problème. Un maudit local reste local. Il arrive qu'on croise un immigré, j'ai vu une Aswang philippine, une fois, mais en général, ils restent chez eux. Un maudit issu d'un Enfer, par contre, peut apparaître partout où cet Enfer est influent. Du coup, si je te parle des Enfers, c'est parce qu'ici, là où on est, à moins de rencontrer des locaux ou de bouger ailleurs, tu rencontreras surtout des maudits des Enfers.
Lilian reconnaissait une certaine logique dans ces paroles, mais elle ne pouvait s'empêcher d'y trouver un certain non-sens.
– Dans ce cas, insista-t-elle, lesquels viennent de l'Enfer, et lesquels n'en viennent pas ?
Christel écarta les bras et les laissa retomber avec résignation.
– Si je devais partir de tout ce que je t'ai dit... Le zombie, par exemple, répondit-il. Il dépend de l'influence d'un bokor. Les fantômes, ce sont principalement des âmes qui n'ont pas pu ou pas voulu faire le voyage. Le lycanthrope, les premières traces remontent à la Grèce antique, tu en trouves dans pleins de pays de croyances différentes. Les incubes, ça remonte aux sumériens, tu as des tas de versions différentes en Europe, en Afrique, en Amérique Latine. Et il y en a plein d'autres que j'ai pas cités, sans compter ceux d'autres pays, la liste est longue comme ça, tu ne peux pas me demander de tous les nommer, c'est impossible. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'issu d'un Enfer ou pas, dès l'instant où il est nuisible, on est sur le coup.
Lilian fit la grimace.
– Ça ressemble à du péché d'orgueil, remarqua-t-elle.
– C'est exactement ça. Comme le catholicisme, en fait. Lui aussi, pendant longtemps, était incapable de s'occuper de son cul.
Lilian en resta bouche bée, et baissa spontanément les yeux sur le chapelet à son cou. Toute sa vie, elle avait été éduquée dans le respect de ce symbole, avec tous les enseignements qui venaient avec. Et ce soir, en ces quelques heures à peine, c'était tout ce en quoi elle avait toujours cru qui se désintégrait lentement autour d'elle. Elle en était presque à court d'arguments qu'elle-même aurait pourtant allègrement estimés valables.
– Tu comprends, maintenant, pourquoi c'est le bordel ? Les Enfers sont sans doute de bons petits soldats, mais ils ont poussé le vice jusqu'à s'associer des maudits qui ne sont pas de leur monde, et contre qui leurs patrons ne peuvent rien. Et comme les dieux, entre eux... C'est pas la guerre, mais c'est pas l'entente cordiale non plus. Ils se fichent de savoir si leurs maudits foutent la merde, tant qu'ils ne la foutent pas chez eux. C'est pour ça que le Pater n'aurait pas pu lever le petit doigt quand Smith t'aurait emmenée en Enfer : tu es peut-être une de Ses enfants, mais il n'a aucune autorité sur Smith. Et l'Enfer, tout ce qu'il aurait eu à faire, c'est te convaincre de rester, ce qu'ils sont très doués pour faire, crois-moi, et dès l'instant où c'est toi qui choisit de rester, c'est ta faute, pas la leur. Pour tes parents, c'est pareil, Kat et Siti ne dépendent pas de lui. C'est vicieux, c'est injuste, mais c'est comme ça que ça marche.
– Mais, les maudits qui ne dépendent que d'une culture, ceux que tu appelles « locaux », ils dépendent de qui ou de quoi, alors ? Qui a décidé de leur existence, d'à quoi ils ressemblaient, et pourquoi et comment on en devient un ?
Christel leva un index, ouvrit la bouche.
– Ceci est une excellente question, se contenta-t-il d'apprécier.
– À laquelle tu n'as pas la réponse, je parie, railla la jeune fille, ravie de le prendre enfin en défaut.
– Eh, j'ai jamais prétendu avoir réponse à tout, se défendit Christel. Mais si, un jour, tu croises un local, tu lui poseras la question.
Lilian ouvrit la bouche pour répondre, mais avant qu'elle eût pu dire un mot, une voix s'éleva soudainement :
– Je prie mademoiselle de m'excuser, mais je tiens à signaler à mademoiselle qu'il est tard et que mademoiselle doit se présenter à ses cours demain à 9 h.
Le groom était subitement apparu, les prenant par surprise. Christel manqua même de bondir du fauteuil pour le pourfendre par réflexe.
– La vache, jura-t-il, il m'a fait peur, ce con !
Lilian regarda par la fenêtre, et vit effectivement la nuit tombée. L'horloge lui indiquait presque onze heures du soir.
– Il serait peut-être bien qu'on aille se coucher, non ? admit-elle.
Christel jeta également un regard sur la pendule, approuvant l'idée.
– Ça va aller ? s'enquit-il.
– Je pense que je vais faire des rêves pleins de vampires, de zombies et de fantômes, mais ça va aller.
Il hocha distraitement la tête, prenant note de sa réflexion.
– Et pour le reste ? insista-t-il néanmoins. Pas trop la crise de foi ?
Le regard qu'elle lui lança lui dit tout ce qu'il avait besoin de savoir.
– Tu as passé la soirée à démonter tout ce en quoi j'ai toujours cru, et tu oses me poser cette question ? siffla-t-elle.
Il leva les mains en apaisement.
– C'est sûr que ça choque, se défendit-il, personne te reprochera ça, mais avec tout ce qui va se passer par la suite, il est peut-être mieux que t'en sache un peu plus, et...
– Et qu'est-ce qui me dit que ce n'est pas toi qui te trompes ? le coupa Lilian. Qu'est-ce qui me prouve que ce n'est pas ma version qui est la bonne, et la tienne la mauvaise interprétation ?
Mais Christel fut très loin de s'offusquer de cette supposition, bien au contraire. Son visage se radoucit, et il posa une main réconfortante sur l'épaule de la jeune fille.
– On sait, se contenta-t-il de lui répondre. Crois-moi, on sait. On a affaire aux maudits suffisamment de fois pour savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas.
Ce qui s'était maladroitement érigé comme sa dernière source de réconfort s'effondra aussitôt, et Lilian balaya ses larmes naissantes d'un brusque geste de la main.
On lui avait menti. On lui avait menti. Tout ce qu'on lui avait seriné, pendant toute son enfance, n'était qu'un monstrueux mensonge.
– Pas un mensonge, la détrompa Christel. Ce qu'on t'a appris n'est pas mensonger, c'est juste... erroné. Le message a subi des ajustements avec le temps, par malentendu, par commodité. Ça a fait de la religion ce qu'elle est aujourd'hui. C'est sûr, c'est très loin de la vérité initiale, mais personne ne t'a menti volontairement, je peux te le garantir.
Ce qui sembla un peu lui remonter le moral. Elle hocha la tête en remerciement, essuyant ses yeux humides.
– Du coup, s'enquit Christel, tu as l'intention de faire quoi ?
Lilian ouvrit la bouche pour répondre, voulant le regarder dans les yeux, mais finit par détourner le regard en silence. Ses épaules retombèrent alors, son opiniâtreté brusquement envolée, et elle pressa ses genoux ensemble.
– Écoute, Christel. Je vais être honnête, d'accord ? Je suis terrifiée. Je suis littéralement morte de trouille. Je me doute bien que je mets les pieds dans un truc dont je ne peux même pas mesurer l'importance. Je sais déjà qu'à côté de tout ça, je ne fais même pas le poids. Mais vois-tu, mes parents sont morts par leur faute, à ces... maudits. Ça les amuse, peut-être, mais pas moi. Alors voilà ce que j'en pense : j'ai l'intention de foutre ma merde. J'en recouvrirai l'Enfer, s'il le faut, ou les Enfers, peu importe combien il y en a. Je traînerai ce fichu Satan devant Dieu moi-même, si ça peut me permettre d'obtenir réparation. Ça te va, comme ça ?
Christel la considéra avec attendrissement. Il aimait bien sa motivation, finalement. La malheureuse était morte de peur, sa foi complètement ébranlée, une minuscule humaine face à l'Enfer tout entier, et pourtant, elle était là, décidée, prête à casser la baraque à n'importe quel prix.
– Ça me va, comme ça, affirma-t-il. Par contre, tu comptes faire comment, toi, toute seule, face au grand méchant Enfer ?
Elle le regarda sans comprendre. Il la regarda avec amusement.
– Lilian, réfléchis deux secondes. Il est évident que tu ne vas pas aller te jeter dans la gueule du loup comme ça. Une nouvelle, en plus ! D'autant que s'il t'arrive quelque chose, c'est sur moi que ça retombe. Alors tu penses bien, je vais avec toi.
La jeune fille ouvrit la bouche de surprise. Elle n'osait y croire.
– Tu m'aiderais ?
– Je t'aide..., grimaça Christel, je t'accompagne, plutôt. Si tu as bien entendu ce qu'a dit le Doyen avant de partir, il m'a confié ta protection. Alors, tu comprends que je ne peux pas te laisser filer comme ça. C'est le plus logique, non ?
Elle admit, incapable de savoir quoi dire d'autre, puis écarta les bras d'ignorance.
– On fait quoi, alors ?
Christel secoua la tête.
– Rien pour le moment, va te coucher. Quand tu te seras reposée et que tes idées seront un peu plus claires, on en reparlera, d'accord ?
Lilian hocha la tête, se soumettant à sa volonté. Elle se leva et contourna le canapé, avant de se tourner à nouveau vers lui.
– Merci, dit-elle alors.
Il opina pour toute réponse, et Lilian disparut dans l'escalier. Il entendit ses pas mourir à l'étage, s'éloigner dans le couloir, puis la porte de sa chambre se fermer, instaurant un soudain silence.
Demeuré seul, Christel resta un instant immobile dans le fauteuil. Il éteignit la cheminée électrique, laissant la télécommande tomber sur la table basse, puis fit de même pour les lumières. La maison était silencieuse, sa quiétude uniquement brisée par la lointaine lueur d'un phare de voiture qui passait dans la rue.
Il se laissa tomber sur le canapé, fixant distraitement la peinture du plafond, évaluant la nouvelle situation.
Cette fille était complètement barge. Et, dans le fond, ce n'était pas plus mal.
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