X. Invité surprise

— Lucas ? chuchotai-je. 

Ma voix n'était plus qu'un murmure. Si je pensais le revoir ici ? Certainement pas. Lucas faisait parti de mon passé. Quand il est parti du lycée, j'ai cru que je n'allais plus jamais le revoir. Est-ce qu'il serait revenu après le pacte ?

— J'ai entendu pour ton accident, commença-t-il. C'est vraiment horrible ce qui t'es arrivé, j'ai quand même entendu dire que ça allait mieux. 

Lucas avait drastiquement changé. Sa voix, son physique, sa taille, tout. La dernière fois que je lui avais parlé, c'était en classe de seconde, et il avait l'air d'un petit gamin, frêle, crédule, doux. En face de moi, j'avais un homme d'un mètre quatre-vingt environ possédant une voix grave à en faire tressaillir plusieurs filles, des yeux gris nuageux intense et une carrure imposante tel un joueur de rugby. Ses traits de visage avaient mûri, il possédait même une petite barbe naissante. 

Sur le moment, mon cœur tambourinait dans ma poitrine. J'en avais vécu des choses avec lui, des sorties au cinéma, des balades, des discussions jusqu'à pas d'heure. J'étais heureuse jusqu'à ce que Jonathan s'en mêle. Il avait tout gâché en un sens. Je serrai les poings et contractai ma mâchoire en repensant à ce moment, mais me relâchai quand je vis que ce n'était que du passé. Cette vie, le pacte, je l'avais fait pour lui et pour avoir une nouvelle vie également. 

— Kalie est super fatigué, Lucas. 

De retour à la réalité, je me rendis compte que c'était Oliver qui avait prit la parole. Il se tenait derrière Chloé et moi, accompagné de Leila qui foudroyait Lucas du regard. Qu'est-ce qu'il se passait là ? En parlant de Chloé, elle s'était complètement crispée et fixait son frère avec une lueur de supplication dans les yeux. On aurait dit que Lucas comprit parfaitement ce qu'elle voulait, puisqu'il prit la parole : 

— Désolé, je repasserai peut-être plus tard. A bientôt, Kalie. 

Puis sur ces mots, il s'en alla. Son sourire avait disparu. J'eus un pincement au cœur en pensant à la façon dont ils l'avaient traité. 

— C'est quoi le problème ? demandai-je. Je peux parler, je ne suis pas en sucre. 

Leila m'agrippa le bras et je pus lire dans ses yeux une énorme tristesse et de l'inquiétude. Elle restait comme ça, accrochée à mon bras comme si elle avait peur que je m'effondre, ou au contraire, qu'elle s'effondre, elle. Je tournais la tête vers Oliver, il était muré dans son silence, le visage sévère et Chloé elle me fuyait du regard. 

La sonnerie retentit et pour une raison inconnue, je ne voulais pas poser de questions cette fois-ci. Je n'en ai plus la force. 

***

De retour à la maison, je me sentais enfin libérée d'un poids énorme. Le regard des autres, les discussions, les cours, tout cela m'avait épuisée physiquement parlant. Ma mère était venue me chercher et je lui racontai ma journée sauf la partie "Lucas". Le revoir me fit l'effet d'une flèche en plein cœur. Je me souviendrai toujours de lui comme mon premier amour. Une boule se créa dans mon ventre au fur et à mesure que je pensais à Lucas, on aurait dit que je trahissais Jonathan. Mais lui, il m'avait déjà oublié pour de bon. 

Et si Lucas était un signe pour que moi aussi j'en fasse de même ? 

Assise sur le canapé, ma mère préparait à manger pour le dîner, tandis que mon père n'allait pas tarder à rentrée. De mon côté, je tournai les chaînes à la recherche d'un film, d'une série, d'un dessin animé. Finalement, je décidai de laisser la télé allumer et de prendre mon téléphone pour surfer sur les réseaux. A ma grande surprise, j'avais reçu des tonnes de messages me souhaitant un bon rétablissement. 

Encore un autre point qui m'avait surprise. Je détestai ce mot, mais je pouvais parier être populaire à l'école. Dans cette vie, au moins. En scrollant dans mon fil d'actualité, je vis une photo de plusieurs personnes et mon regard croisa une personne que je connaissais que trop bien. Moi-même. Je me trouvai méconnaissable, mes cheveux étaient longs, j'avais un maquillage chargée et je rigolai les yeux fermés, la bouche grande ouverte, un verre à la main. Ma robe noire en dentelle épousait mon corps à la perfection et autour de moi il y avait des garçons, Carla et d'autres filles dont le nom m'échappait encore. 

— Maman ? 

— Hmm ?

— Est-ce que j'étais populaire à l'école ? 

Elle s'arrêta dans sa tache avant de venir s'asseoir à côté de moi. 

— Plus au moins. Tu étais tellement impliquée dans la vie du lycée que pas mal de personnes t'ont connu. Les parents comme les élèves ont été attirés par ton caractère. Organisée et motivée, tout le monde t'aimait beaucoup, finit-elle, sa main posée sur la mienne. 

Un sourire retroussa les commissures de mes lèvres. 

— On peut dire que tu avais du succès, dit-elle, d'un ton plus taquin avant de retourner à la cuisine. 

Je rigolai à sa remarque avant de reporter mon attention à mon fil d'actualité. Mon père débarqua dans la maison en ouvrant la porte en grand. Mes yeux s'écarquillèrent à la vue de ce qu'il avait acheté. Un berceau. 

— Surprise ! 

Ma mère abandonna le couteau sur la table avant de sauter dans les bras de mon père. Les voir comme ça me fit sourire de toutes mes dents. C'était dans ces moments-là que je remerciai Leiw d'avoir conclu ce pacte avec moi. Elle l'embrassa tendrement avant de reporter son attention sur le berceau. Ma mère était surexcitée, elle sautilla partout comme une enfant. 

— Kalie, tu dois venir voir la chambre du bébé quand elle sera prête ! annonça mon père plus heureux que jamais 

— Tim, monte ça à l'étage, tu veux de l'aide ? 

— Non, ça va, sourit-il. 

Il emporta le berceau avec lui à l'étage laissant ma mère la femme la plus heureuse aux fourneaux. Elle chantonnait gaiement, son sourire scotché aux lèvres. Mon père redescendit les escaliers en tenue de sport, puis vint s'asseoir à côté de moi. Il déposa un baiser sur mon front avant de me demander comment s'était passée ma journée. Le revoir était un pur bonheur et surtout, je me rendis à quel point il était absent avant. Ses traits du visage s'étaient nettement adoucis, il paraissait moins fatigué, plein d'énergie. Ses cheveux majoritairement gris étaient maintenant d'un blond éclatant, son teint semblait plus vivant et ses yeux marron pétillaient d'une joie immense. Sa fille était vivante et il attendait un deuxième enfant, ajoutez à cela une promotion et vous avez le père le plus heureux du monde. 

— Tim, va faire ton jogging, il commence à faire nuit.

Mon père se leva, puis m'embrassa une seconde fois sur la tête avant de sortir courir. Mon père, motivé comme jamais, avait besoin de dépenser une telle énergie. Au moins dix bonnes minutes s'étaient écoulées quand quelqu'un sonna à la porte. 

— J'y vais ! criai-je. 

Je me levai de mon perchoir, me dirigeai vers la porte puis l'ouvris. Quand mes yeux croisèrent les siens, j'ai cru que je rêvai. Mais après tout, il vivait dans la maison d'en face, il fallait que cela arrive. Tout mon corps se crispa, je me retrouvai encore paralysée. Les larmes voulaient remonter à la surface, mais je les ravalais. Ce n'était pas le moment bon sang ! Ressaisis-toi, Kalie. 

Il t'a oublié. 

Il est avec Victoria. 

Il ne t'aimera plus jamais. 

Ces trois phrases résonnaient dans ma tête comme une chanson, elles me permirent de résister et de lui faire face. Trop c'est trop, Jonathan ne pouvait plus avoir cet effet sur moi. Je tournai la tête vers ma mère, heureuse et insoucieuse, puis refis face à Jonathan. Ils étaient tous les deux heureux, ils dégageaient la joie à des kilomètres et jamais je ne risquerai ça. Mon regard s'attardait quelques secondes sur lui. Il portait des gants noirs en cuir, une veste marron épaisse qui lui allait à ravir et une écharpe entourait son cou. Même sous une montagne de vêtement, il restait attirant. 

— Salut ! 

— Salut. 

Si je me montrai froide, il s'en ira de lui-même. 

Devant mon ton peu amical, il haussa les sourcils et sourit timidement. On aurait dit un petit lapin. 

— Je... Chloé m'a dit de te donner ça. 

Il me tendit une enveloppe épaisse avec marqué dessus "privé". Je la saisis en le remerciant d'une voix presque inaudible. Alors que je m'apprêtai à refermer la porte, ma mère m'interrompit. 

— Jonathan, quel plaisir de te voir ! Comment ça va ? 

Heureux de voir un visage joyeux -non comme le mien qui était sans doute crispé- il se détendit un peu plus. 

— Très bien, madame Cole, je suis passé donner un truc à Kalie pour le conseil des élèves. 

— Elle travaille dure, alors qu'elle vient de revenir au lycée, c'est ma petite fille. 

Elle me regardait tout en disant ces mots et je sentis le rouge me monter aux joues. 

— Maman... 

— Sinon, Jonathan, comment va Anna, Samuel et Damien  ? 

— Oh, ils vont tous très bien, sourit-il. Ils sont partis au cinéma voir le film préféré de Damien. 

— Mais alors, tu es tout seul à la maison ? 

Il rit. 

— J'avais entraînement de basket alors, en effet, je reste seul pour la soirée, mais ne vous en faites pas, madame Cole, j'ai une bonne pizza à faire réchauffer. 

— Hors de question ! 

Je regardai ma mère, étonnée par sa réaction. A quoi est-ce qu'elle jouait, là ? Je priai intérieurement pour que ce ne soit pas ce à quoi je pense. 

— Tu dîneras avec nous, tes parents n'auront rien contre ça ? En plus, on apprendra à te connaître !

Je voulais me persuader d'avoir mal entendu, ma mère ne pouvait pas juste rester dans la cuisine ! Si je me pinçai très fort, j'allais me réveiller. Pourquoi, dès que je faisais un effort pour effacer Jonathan de ma vie, il fallait que l'univers complique tout ? Comme s'il lisait dans mes pensées, il jeta un regard furtif à mon intention. Je ne voulais plus croiser son regard, je ne voulais plus voir ses yeux chocolat me torturer. 

— Je ne sais pas trop... 

— Non ! J'ai pris ma décision, insista ma mère. De toute façon, j'ai fait à manger pour quatre personnes. Allez, entre et mets toi au chaud. 

Le regard perdu dans le vide, je sentais Jonathan pénétrer dans ma maison. Son odeur envahit mes narines, il se trouvait tout près de moi. Il enleva son écharpe, ses gants, sa veste et cette dernière cachait un corps magnifiquement bien sculpté dans lequel j'avais habité pendant plusieurs semaines. Il me sourit, presque gêné. Quant à moi, je baissai les yeux et reculai un peu pour respirer. 

Si je me regardai dans le miroir tout de suite, je pouvais parier que je ressemblai à une tomate. Est-ce que j'allais supporter ce poids toute ma vie ? Est-ce que Jonathan me fera toujours autant d'effet ? Est-ce qu'il ne pourrait pas montrer un peu de pitié à mon égard ? Non, il ne le fera jamais. Parce que pour lui, je suis sa voisine et rien que sa voisine. 

Jamais, je n'avais jamais eu l'occasion de lui dire à quel point mes sentiments étaient forts pour lui, à quel point je voulais le prendre dans mes bras et ne jamais le laisser partir, à quel point je désirais l'embrasser. 

Et je n'aurais plus jamais l'occasion de le faire. 

Sur ces mots, je grimpai les escaliers deux par deux sous le regard choqué de Jonathan. Arrête de me regarder ! Je voulais lui crier de s'en aller, mais je ne pourrais jamais. Pourquoi est-ce que j'avais l'impression que ma vie ne pourra jamais être normale ? Je fermai la porte de la salle de bains à doubles tours avant de glisser le long de la porte, une main sur ma bouche, les larmes coulant à flots sur mes joues.

Après au moins dix bonnes minutes, quelqu'un toqua à la porte. 

— Euh... Kalie ? 

Je me bouchai mes oreilles pour arrêter d'entendre sa voix. Mes larmes s'étaient arrêtées, mais pour combien de temps ? 

— Le dîner est bientôt près. 

Arrête. 

— Tu es sûre que ça va ? 

Arrête. 

— Tu as besoin d'un médicament ? 

— J'arrive ! Laisse-moi ! criai-je. 

La seule chose que j'entendis fut lui qui descendit les escaliers. C'était décidé, si je ne pouvais pas faire fuir Jonathan gentiment, j'utiliserai la manière forte. Quitte à ce qu'il me déteste, ça sera toujours mieux que de me faire souffrir pour rien. Il faut qu'il m'oublie pour que je fasse de même. 

Jonathan, je suis sincèrement désolé. 

Encore. 

Je me lavai le visage, descendis les escaliers où je retrouvai mon père tout transpirant. Il monta à l'étage prendre une douche rapide avant de revenir s'installer à table. Il s'assit en face de ma mère et moi en face de Jonathan. J'eus un pincement au cœur en voyant son expression, il avait l'air dépité, découragé, abattu comme s'il ressortait de la guerre. Il n'osait même pas lever ses yeux vers moi. Aussi cruel que cela puisse paraître et quand bien même, je me détestai pour ça, c'était la seule façon pour moi de l'oublier et d'arrêter de lui faire du mal. 

Tu comprendras très vite Jonathan, qu'il ne faut pas t'approcher de moi. 

— Alors, Jonathan, comment ça va les cours ? questionna ma mère. 

— Plutôt bien ! Les maths sont toujours ma hantise par contre, plaisanta-t-il. 

Son rire résonna dans mes oreilles. 

— Oh, Kalie est vraiment douée en maths, renchéri mon père. Elle pourrait t'aider un de ces jours, dit-il, la bouche pleine. 

On s'échangeait un bref regard avec Jonathan avant de se détourner l'un de l'autre. Je faisais mon maximum pour ne pas participer à la conversation, pour les ignorer, pour ne pas entendre sa voix. Je bus un peu d'eau pour rafraîchir mon corps que je sentais en ébullition. 

— Mâche, avale et ensuite parle, rigola ma mère. 

Jonathan ainsi que mon père rirent en cœur avant que Jonathan prenne la parole. 

— Je suis trop débile, même si on m'expliquait. C'est assez dingue, Kalie excelle dans toutes les matières et activités, finit-il, en me souriant tel un enfant. 

Ce genre de sourire qui disait un "désolé" qui n'avait pas lieu d'être, ce genre de sourire qui vous brisait le cœur venant de la part de celui que vous aimiez, ce genre de sourire qui vous inspirait confiance et bienveillance. 

Il ne fallait pas fléchir maintenant. Je me répétai les trois phrases clés pour avoir la force de le regarder avec froideur et un soupçon de méchanceté. Et sans le moindre contrôle, sans la moindre considération pour ses sentiments, je lui balançai ces mots :

— Courir après un ballon fait peut-être perdre des neurones, qui sait ? 

Ma mère laissa tomber sa fourchette dans son assiette, écarquilla les yeux et haussa les sourcils. 

— Kalie... ? interrogea, ma mère. 

Jonathan avait baissé la tête, je ne pouvais pas lire son expression. 

— Je ne perds pas mon temps avec un sport inutile, moi. 

— Kalie ?! Qu'est-ce que tu racontes ? Tu veux bien te taire ? cria, mon père. 

La chaise en face de moi fit du bruit, Jonathan s'était levé. 

— Je vais m'en aller, je pense. 

Sa voix n'était qu'un murmure, elle était fine et usée comme si sa gorge était sec. 

— Non, Jonathan, restes ou tu es, ordonna ma mère, son regard posé sur moi. 

— Il veut s'en aller ! Laisse-le s'en aller, bon sang ! explosai-je, en me tenant debout. 

Tous les yeux étaient rivés sur moi, mes poumons recherchaient désespérément de l'air. Avec ma respiration saccadée, je continuai sur ma lancée. Les larmes me montaient aux yeux. 

— Pars ! La porte est juste là-bas, dis-je, en la désignant du doigt. Pourquoi... pourquoi est-ce que tu ne vas pas partir ?! 

Mon visage détruit par les larmes, ma voix coupée par mes sanglots et mon corps qui tremblait, tout ça était un beau spectacle que seule moi comprenais. Je quittai la pièce en me précipitant vers les escaliers pour atteindre ma chambre les laissant dans la plus grande incompréhension.

Plus jamais... Plus jamais je ne serais comme ça. Il fallait que je l'oublie une fois pour toute, sinon je n'allais pas faire long feu. 

Jonathan, je ne te laisserai pas retourner à cette vie de malheur, même si ça voulait dire que tu me détesteras dans celle-là.

Je t'en prie, Jonathan, déteste-moi

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