Défi N°02
Hey hey, je suis toujours en vie !
Comment vous allez ?
Si vous vous en souvenez, j'ai posté au début de l'été le premier défi pour un concours auquel je participe.
Qui dit premier dit... deuxième (faites semblant d'être surpris, s'il vous plaît-)
Comme précédemment, il y avait plusieurs contraintes à respecter.
Les voici :
- Utiliser la focalisation interne (en bref, la première personne du singulier)
- Utiliser le présent de narration
- Une fin imposée :
Ainsi, voici le second texte que j'ai proposé !
Dites-moi ce que vous en pensez <3
—¯—¯—
Haha. Je crois que je suis dans la merde.
Bon, en soi, je vis déjà au quotidien des situations improbables et un poil dangereuses. Mais je m'en tire la plupart du temps. Je suis rarement pessimiste quant à mes chances de survie. Sauf que là, on dirait que ma bonne étoile a décidé de me faire défaut.
Derrière moi, deux immenses gaillards, colosses de muscles qui me dépassent de deux têtes, ne rêvent que d'une chose, me broyer la tête de leurs magnifiques et très puissantes paluches. Ce que j'aimerais éviter.
Ça, d'habitude, c'est une situation facile. Semer quelqu'un dans les dédales de Vé, surtout quand on s'apparente à un moineau humain insaisissable, ça ne demande presque pas de compétences.
Semer deux personnes de ce gabarit, quand elles se trouvent malheureusement à moins d'un mètre de vous, m'apparaît désormais une tâche un peu plus complexe.
C'est pourquoi je tente actuellement de battre mon record de vitesse, zigzaguant entre les corps et les marchandises, qui se réduisent à des éclairs difformes. Je file sous les tréteaux des étals, entre deux rangées de tonneaux, par-dessus les cages des faisans, à droite, à gauche, cherchant désespérément une issue. Ce n'est pas possible, il doit bien y avoir une gouttière quelque part !
Ah, enfin, en voici une, ce n'est pas trop demandé. Sans attendre mes doigts agrippent le métal, mes pieds s'insèrent dans les failles du mur en bois, et l'escalade commence. J'esquisse intérieurement un sourire triomphal. En effet, lorsque je suis sur les toits, les deux bonhommes n'ont aucune chance contre moi.
Mais il ne faut pas se réjouir trop vite, l'un d'eux m'attrape le talon, je tire un bon coup pour me dégager, et c'est l'autre qui rapplique, heureusement que je suis une bonne grimpeuse ! J'entends à peine les jurons qui éclatent quand ils réalisent leur défaite. De toute façon, je suis déjà à un pâté de maisons d'eux, que peuvent-ils me faire ?
Malgré tout, mon succès ne me grise pas. Le dos calé contre une cheminée si noire qu'elle n'a jamais dû connaître de ramoneur, des mots hachés sortent de ma bouche, des constatations qu'il est plus facile de faire à voix haute. Ces derniers temps, cela devient de plus en plus difficile de voler au marché, je vois de plus en plus de gardes endiablés comme eux. Évidemment que je comprends la haine des marchands, mais on a tous envie de survivre, hein, sinon on mourrait dans notre coin, et on n'aurait pas besoin de leur emprunter au passage notre repas. Heureusement, je possède plusieurs atouts qui assurent ma réussite. Déjà, je suis une fille, je suis fluette, personne ne me donnerait quinze ans et demi, sauf les myopes. Et puis, trois générations de voleurs à la tire, ça se ressent dans la génétique, là, le truc qui fait qu'on ressemble à ses parents. Ainsi, je suis vivace, rapide, souple. Je réagis au quart de tour, car c'est ce que j'ai retenu, l'efficacité constitue ma survie. Et puis, les marchands me facilitent le travail. Ils ne se méfient pas de moi. Je suis en jupe noire, avec un joli foulard que j'ai substitué à un bas de laine troué, pour surprendre un commerçant. Cette tâche bleu vif, qui me rend visible dans la foule, me prémunit également de tout soupçon.
En réalité, la plupart du temps, je ne suis qu'une petiote qui ne peut pas payer ses courses, qui plaide pour rogner le prix, ou qui a déjà payé : si si, vous vous en souvenez, les deux gens avec le grand panier en osier recouvert d'un torchon beige, là, dans la foule... Ce sont mes parents et ils ont oublié de prendre ce pain, vous comprenez, nous n'avons déjà pas grand monde dans notre garde-manger, si en plus nous ne récupérons pas ce que nous payons, alors nous pouvons tout aussi bien crever de faim...
J'ai donc oublié d'évoquer que je suis une excellente menteuse, et une bonne oratrice, toujours prête à embrouiller mon interlocuteur pour obtenir ce que je désire. Et globalement, ça fonctionne à merveille. Il s'avère qu'aujourd'hui, j'ai eu un problème avec mon employeur numéro deux (j'ai trois employeurs, pour plus de bénéfices, évidemment). Ce contretemps m'a empêchée d'aborder sereinement ma séance de ravitaillement. Je suis donc allée au plus court, mais ça n'a pas trop marché, ou plutôt, ça a failli rater, mais je m'en suis sortie quand même. Je ne suis juste pas prête de ramener mon foulard bleu devant cet étal avant un long moment.
Ayant repris mes esprits, je me râpe la peau le long d'un mur en pente, pour atterrir dans une cour privée dont la porte donne sur la rue. L'avantage quand on arrive de l'intérieur, c'est que le cadenas se trouve du bon côté, et la clé n'est jamais loin. Deux minutes me suffisent pour la débusquer dans une poterie en forme de coccinelle. Une fois dans le vaste monde, pas de temps à perdre. Sans un regard pour les étudiants, marchands, ménagères et enfants qui remplissent la rue de milliers de conversations ennuyantes, je me dirige droit vers le temple. Ensuite, je prendrai la deuxième rue à gauche, puis je grimperai sur le toit et rentrerai chez moi par la fenêtre, que ma sœur ouvre de l'intérieur lorsque j'effectue notre code.
Qu'il fait bon de retrouver un endroit qui n'est pas hostile !
Lorsque mes pieds nus rencontrent la poussière du plancher, je gratifie ma sœur d'un joyeux « Alors bichon, comment ça va aujourd'hui ? »
Oui, je la surnomme '' bichon ''. J'ignore pourquoi, mais je le fais quand même.
« Oh, ça va, je m'étonnais juste que tu rentres si tard, me répond-elle doucement.
— Bah, un petit contretemps... Je te raconterai en mangeant. Parce que je crève de faim là. En plus, j'ai trouvé des nouilles et des champignons, et il reste du pain d'hier, ça va être un festin ! m'exclamé-je en défonçant le bois de l'escalier qui mène à la pièce à vivre, située juste en-dessous de là où nous nous trouvons.
— C'est génial ! Ça faisait longtemps qu'on n'en avait pas mangé ! » se réjouit-elle.
Je souris, mais c'est un faux sourire. De même pour elle, c'est de la fausse réjouissance. Je le sais, je le sens. J'ignore ce qui se passe, mais le comportement de Céleste m'inquiète.
Après une démonstration de mes brillants talents de cuisinière – qui s'est soldée par une flaque d'eau d'un mètre de diamètre qu'il a fallu recouvrir de ma couverture pour éponger le désastre – j'ai enfin pu me mettre à table. Je l'avoue, comme je l'ai dit à Céleste, je meurs de faim. Je n'ai rien pu manger depuis ce matin, si ce n'est une pomme, délicatement subtilisée en cours de route.
Je verse la moitié des nouilles aux champignons pour moi, et l'autre moitié pour Céleste. Je vois bien qu'elle fronce les sourcils, mais je m'en contrefiche.
« Tu n'en prends pas un peu plus ? me demande-t-elle au bout d'un moment. Je n'ai pas couru toute la journée dehors, moi. Je peux te passer mes nouilles.
— Bah, non, t'inquiètes pas. J'en ai assez.
— Mais moi, je n'ai rien fait de la journée, j'ai juste étudié pour le collège. De toute façon je ne mangerai pas tout. On ne va tout de même pas les jeter, me lance-t-elle d'un ton presque suppliant que je trouve bien désagréable.
— Purée, tu m'énerves ! Bon, d'accord. Mais tu as intérêt à prendre une tranche de pain après, hein ? Tu ne me feras pas croire que tu es restée toute la journée allongée », lui rétorqué-je de manière exaspérée.
J'appuie mon propos d'un froncement de sourcils disproportionné qui a le mérite de la faire sourire.
Avec ma fourchette cassée, j'empoigne un tas de nouilles de son assiette, essayant d'en prendre le moins possible, mais c'est compliqué car je me sens observée de manière très insistante par mon p'tit bichon. C'est qu'elle m'énerve celle-là. On se bat déjà assez pour la nourriture, il faut en profiter quand même ! Et déjà hier c'était le même cinéma.
***
« Bon, je m'envole mais je reviens vite, une heure je pense. Tu finis le pain hein ? Il va être tellement rassis demain que même en le trempant dans l'eau des pâtes, il sera immangeable. Fais pas de bêtises sans moi, hein ? ordonné-je gentiment à Céleste.
— Oui, brigadier, à vos ordres ! s'exclame-t-elle en se mettant au garde à vous.
— Pff, tu m'énerves ! » lui affirmé-je, mais je me retourne brusquement pour lui tirer la langue.
Nous rions toutes les deux, et sur cette note joyeuse, je m'envole. Pas littéralement bien sûr. C'est juste le nom de code que nous associons à mon activité favorite, à savoir traîner avec les groupes mal famés de la ville. Ce n'est pas bien, je le sais, mais avec eux je fais les quatre cents coups, je me sens vivante. Et si en plus je peux emmerder quelques richards, je ne vais pas m'en priver !
Je vais rejoindre Jarek dans l'entrepôt, une gigantesque brique percée de tous les côtés, pour être honnête. Le soleil n'y entre pas, ici, il y pénètre et ravit jusqu'aux dernières touches de pénombre. C'est un miracle que les murs tiennent encore debout. Je suis sûre que Céleste, qui étudie pourtant la physique, ne pourrait pas expliquer ce qui fait tenir cette vulgaire construction de bois et de terre. Et pourtant, c'est la meilleure de sa classe.
Je suis ravie qu'elle se plaise dans les études. Je sais qu'elle s'y donne beaucoup et qu'elle travaille de manière conséquente. Mais ça lui apporte du bonheur, selon ses dires. Ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas mon cas. J'ai tenté, pourtant, pour lui faire plaisir. Et ça n'a que conforté mon opinion : je déteste passer mes journées collée sur une chaise, à engraisser mon cerveau de savoirs compliqués et absolument inutiles. Sérieusement, en quoi connaître la circonférence de la Terre peut m'aider pour trouver ma pitance quotidienne ? À rien. En-dessous de rien, si ça existe.
Je me sens heureuse dans ma vie actuelle. J'ignore et je me moque de la conception philosophique du bonheur, que je n'atteins certainement pas, de toute façon. Pourtant, ramasser des feuilles mortes dans un parc, garder des animaux et des enfants, repeindre des façades, ce sont loin d'être des tâches qui font rêver et ça paye très mal. Mais c'est le prix de la liberté. Ni l'or du monde, ni toutes les richesses, l'amour, la satiété perpétuelle, les voyages aux quatre coins du globe, rien de tout cela ne me semble valoir ma liberté. C'est ce que je possède de plus précieux. Ça et Céleste. Je n'ai pas besoin de grand chose d'autre pour vivre heureuse, juste de quoi satisfaire mon organisme. Je laisse aux autres le reste.
N'empêche, je trouve que pour une déscolarisée, je réfléchis beaucoup. En tout cas, j'arrive à l'entrepôt. Jarek est déjà là. Il me toise de son mètre quatre-vingts et m'analyse de ses yeux de fouine. C'est difficile à croire, mais nous n'avons qu'un an d'écart. Et si, dans la hiérarchie des quartiers, je ne suis presque rien, Jarek, lui, a déjà une place reconnue. À seize ans, il est le chef d'un groupe qui opère près du marché à l'Est de Vé. Il s'en tire bien, et parvient à réaliser des profits. Il a plus d'une dizaine de personnes sous ses ordres directs, dont plusieurs qui sont majeures. En définitive, je pense qu'il est promis à un brillant avenir de banditisme.
« Alors, crevette, on a fait du grabuge au marché ? Pas très discrète, ton évasion par les toits, me lance-t-il quand il constate que non, je n'aime toujours pas commencer les conversations.
Jarek a des yeux et des oreilles partout. Il ne sert à rien de lui cacher un de nos actes, et ça ne me viendrait même pas à l'esprit. Ah, et j'exècre ce surnom.
— Effectivement, face de poulpe, j'avais une envie de spectaculaire aujourd'hui. Ça m'arrive parfois », lui assuré-je.
Ses yeux se plissent, c'est bon signe, je ne l'ai pas vexé. Enfin, je l'énerve rarement, car malgré les apparences nous nous entendons plutôt bien.
« Bon, trêve de babillages inutiles, j'ai du sérieux. Tant mieux si tu es dans une phase de spectaculaire, on va aller s'amuser. J'ai besoin que tu partes avec Ol' pour coincer un arrivage de tissus d'Évia, m'explique-t-il tranquillement. Ton compère devrait arriver dans deux minutes. Il t'expliquera ce que tu as besoin de savoir. »
En toutes circonstances, Jarek garde un air posé, presque inexpressif, qui pourrait s'apparenter à une déconnexion de la réalité. Mais ce n'est qu'une façade. J'ai mentionné ses yeux de fouine. Ce sont de bonnes preuves : Jarek analyse tout, tout le temps. Il maîtrise tout. Il m'a expliqué une fois que le contrôle était la seule chose qui le maintenait en vie. Je peux comprendre. La seule leçon que m'a apprise mon père, c'est que nous avons besoin d'une obsession pour survivre. Dommage pour mon géniteur, c'était l'alcool, et ça ne l'a pas fait survivre assez longtemps pour prendre soin de moi.
« Ah, Cassiopée ! Je m'attendais à ce que tu sois en retard, comme d'habitude, me gratifie Ol' en guise de bonjour.
Qu'est-ce qu'il m'énerve ce braillard !
— Et moi, je m'attendais à ce que tu sois réduit à une flaque d'eau vivante, comme quand tu es tombé tête la première dans le canal pour faire la cour à Sliv », lui rétorqué-je en ne cherchant pas à dissumuler mon rictus moqueur.
Faire référence à une erreur passée, poum, malaise immédiat. Rien de mieux pour renchérir et prendre le pas avec brio sur l'autre.
« Mais bon, on va se concentrer sur la tâche du jour, hein ? Pas de fille à draguer, cette fois.
— C'est bon crevette, on a capté, m'arrête Jarek. Vous avez intérêt à ne pas merder, vous deux. Je mise gros sur cette opération. Vous êtes sept dessus au total. Je vous veux ici dans un quart d'heure, avec la marchandise livrée, c'est clair ?
— Parfaitement clair, Jarek », affirme Ol', qui s'est vite ressaisi.
Je hoche la tête en guise d'assentiment. L'enjeu est important, mais tant mieux, ça n'en rendra la mission que savoureuse. Plus c'est périlleux, plus ça me plaît. Je suis une vraie tête brûlée.
Nous partons tout de suite, il n'y a pas une minute à perdre. Nous dévalons à toute vitesse les pentes du quartier des poissonniers. Où il n'y a plus qu'un seul poissonnier, d'ailleurs. Dans cette partie de Vé, toutes les rues sont pavées avec des petits galets qui font hurler de souffrance mes plantes de pieds. Les maisons en torchis, basses, affichent pompeusement leur misère. Une myriade de fenêtres brisées, des prostituées partout, de la crasse à ne plus savoir qu'en faire. Je n'aime pas passer par là, mais c'est le chemin le plus court. Tant pis.
En même temps, Ol' m'explique enfin à quoi nous allons servir. Pour détourner le convoi, il n'y a pas mille possibilités. Ol' est baraqué, une montagne de muscles, qu'il entretient tous les jours, et qu'il agrémente de deux poignards, pour la rendre plus impressionnante. Il s'occupera du marchand, lorsque celui-ci passera dans la ruelle isolée qui a été sélectionnée pour l'opération. Mon rôle sera de délester la bête de traie de sa lourde cargaison, en détachant la chaîne qui les maintiennent liées. Comme d'habitude, Jarek a parfaitement optimisé nos capacités. Je peux tout ouvrir de mes dix doigts, qui ne sont habiles que pour crocheter des serrures. Le reste du temps, ils m'abandonnent lâchement, mais je ne leur en veux pas. C'est grâce à eux et à ma rapidité que j'ai réussi à intégrer le groupe.
En attendant l'heure fatidique, nous jouons aux osselets devant la porte d'une des maisons de la ruelle. Pour plus de réalisme, nous nous sommes partiellement couverts de terre afin de ressembler aux enfants des rues.
Je n'arrête pas de perdre, mais pour une fois, ça ne m'enrage pas. Je suis toujours distraite avant une opération. Comme d'habitude, je pense à nous, Céleste et moi. Nous ne sommes même pas sûres d'être parentes, en réalité. On se ressemble un peu, c'est vrai, avec nos bouches en forme de griotte et nos nez busqués. Mais nous n'avons pas du tout le même morphologie. Je suis petite et nerveuse, tandis qu'elle est grande et musclée. Pourtant, même si nous n'avons peut-être pas de lien de sang, nous sommes sœurs quand même. Nous nous sommes élevées ensemble. Et nous nous entendons bien, la plupart du temps, parce que nous avons seulement un an d'écart. Nos disputes ne proviennent que de nos différences de caractère. Je suis très fière, tandis qu'elle est plutôt effacée, discrète. Elle me signale constamment que je suis orgueilleuse, souvent à outrance, et pour ma part, je la secoue quand elle se rabaisse et manque de confiance en elle. En soi, nous nous complétons bien, je trouve.
Un bruit de fers à cheval écarte mes réflexions. Ça y est, la marchandise arrive !
Une discussion se lance, les premiers acteurs de l'embuscade ont dévoilé leur stratégie. Ol' se lève paisiblement pour ramasser un osselet qui s'est malheureusement retrouvé près du marchand. La discussion s'envenime, il intervient.
En attendant, je me suis glissée entre les flaques de boue pour atteindre la chaîne, retenue par un lourd cadenas. J'extirpe une fine pointe de ma coiffe tressée et je me mets à l'ouvrage. Un bruit sourd achève de confirmer la bonne exécution du plan par Ol'. Allez, il résiste, cet idiot de cadenas... Allez, juste un peu plus de souplesse, un peu plus à droite... Ça y est ! La chaîne saute, trois autres compères accourent pour repartir avec la charrette bien garnie. Avant que le voisinage ne puisse s'alerter, je file par une rue adjacente, et cinq minutes plus tard, je constate depuis les toits l'excellente tournure des événements. Il ne me reste plus qu'à faire mon rapport et à rentrer chez moi.
Je suis épuisée, quelle longue journée. De grosses miettes de pain sont éparpillées sur la table. Purée, Céleste aurait pu nettoyer quand même ! Je pourrais croire qu'elle le fait exprès. Tant pis, ces miettes finiront au moins dans mon estomac, elles ne seront pas gaspillées.
En rangeant le torchon, je constate que le morceau de pain a en réalité été offert aux souris qui habitent sous le plancher. Encore une fois, Céleste a sous-estimé ma vigilance, et préfère nourrir les animaux qu'elle-même.
De toute façon, ma sœur dort, et je vais de ce pas la rejoindre. Mon repos est bien mérité.
***
Cela fait désormais trois mois que je n'ai plus promené mon foulard bleu devant le marchand de nouilles. Il a dû m'oublier, et ce relâchement se ressent dans son dispositif de sécurité. Les gardes ne sont plus en vue. C'est pourquoi je décide de retenter ma chance.
Je me glisse derrière une dame volumineuse qui trimballe ses deux gamins braillards. J'agis comme si je suis avec eux, sans qu'elle ne se rende compte, je prends certains des aliments qu'elle choisit pour les mettre dans son panier. Ainsi, lorsqu'elle paye, masquée par son ample poitrine et son tour de ventre, je subtilise un paquet de nouilles, le plus près du bord du présentoir. En deux secondes, le paquet se retrouve sous ma chemise, bien calé contre mon cœur. Mission réussie. J'espère que cette fois, Céleste ne boudera pas sa part.
Quelques minutes me suffisent pour rejoindre notre fenêtre. Je frappe notre code contre le carreau.
Une minute passe.
Pas de réponse.
Je tente de regarder à l'intérieur : je ne vois rien. La chambre est rangée, le lit fait, le bureau, qui menace de s'effondrer, est impeccable. Ce n'est absolument pas normal. Céleste n'avait cours que ce matin aujourd'hui, où peut-elle bien être ?
Il ne faut pas que je cède à la panique. J'exhale lentement un air trop lourd qui m'irrite la gorge, rongée par l'anxiété. Je dois réfléchir, agir avec raison. C'est ce que ferait Céleste, dans cette situation, hein ? Alors je dois m'y tenir.
Afin de me délester de mon chargement, je rentre par la fenêtre ouverte du voisin, et crochète la serrure de la porte en hêtre qui sépare nos habitations. Une fois chez nous, je dépose prestement mon paquet sur la table, et je ressors comme je suis venue.
Je l'avoue, j'ai cédé à la panique. Désormais, je cours aussi vite que possible à travers les méandres de Vé, empruntant tous les raccourcis que je connais pour atteindre plus rapidement le collège. C'est le seul endroit qui s'impose dans mon esprit, mon unique objectif. Ses camarades doivent savoir où elle est. C'est impossible autrement !
Je m'étouffe avec l'air chaud qui me brûle le larynx, chaque pierre manque de me faire trébucher, mes cheveux se prennent dans mes yeux et je frôle des situations catastrophiques. Pourtant, je suis persuadée que je suis en train de battre mon record de vitesse.
Je tourne au coin de la rue des orfèvres, le collège est en face de moi, quand une main me retient. Je tente de m'extirper mais la poigne est trop forte, je n'ai plus de bras, tant il est compressé par les doigts féroces qui veulent me capturer. Je me retourne sauvagement pour envoyer des coups de pieds à l'individu qui ose m'empêcher d'atteindre mon but. Je m'apprête à lui décocher un crochet du gauche, sauf que...
C'est Jarek. Qu'est-ce qu'il fout là ? Il ne détient pas cette partie de la ville, il n'a pas à y être ! Je ne remarque même pas Ol' et Sliv qui assistent à la scène sans un mot.
« Cassiopée, excuse-moi...
— Non mais non, laisse-moi tranquille ! Céleste a disparu, je dois la retrouver ! »
Qu'est-ce qu'il fout, purée ! Il ne me lâche pas, ne comprend-il pas la gravité de la situation ?
« Cassiopée, stop, c'est à propos de Céleste justement », déclare-t-il calmement, trop calmement.
À ces mots, je m'arrête, je n'existe plus. Comment Jarek pourrait-il avoir des informations sur ma sœur ? C'est absolument impossible. Je ne comprends plus rien.
Je dévisage le voyou comme s'il m'avait annoncé qu'il s'était fiancé à la fille du maire. Lui paraît troublé, mais il reste calme.
« Elle a un fait un malaise en cours. Elle a été transférée d'urgence à l'hôpital pour anorexie mentale, et pour l'instant, son pronostic vital est engagé », m'explique-t-il placidement.
Je perds l'équilibre. Plus rien ne me retient à la vie. Ce n'est pas son pronostic vital qui est engagé, c'est le mien.
Je trébuche. Le sol s'approche de mon visage. Deux mains me rattrapent. Mes cheveux collés à ma figure m'empêchent d'identifier leur propriétaire. Mais les doigts enfermés sur mes épaules une seconde plus tôt, sans m'épargner une grimace de douleur, viennent prendre mon visage en coupe et dégager ma vue. Je renifle, incapable pendant quelques instants de relever ma tête désormais lourde de pensées noires. De haine. De rage aussi. D'une colère sans nom qui fait trembler mes muscles un par un. D'une panique qui me fait grincer des dents.
Les deux bras m'enlacent fortement. Ma respiration est toujours saccadée, je suis incapable de me calmer. Les mains me frottent le dos maladroitement pour me rassurer. Mais mes larmes coulent encore et toujours, sans que je ne puisse les arrêter. Je relève mon bras droit et tente de nettoyer mon nez coulant. Je n'arrive pas à contrôler ma main à cause des tremblements, et les fluides se mélangent à la surface de ma peau. Je perds toute notion du temps. Je ne sais plus où je suis.
Mais quand je reprends finalement mes esprits et que j'ouvre les yeux, je suis étonnée de voir un ciel déjà teinté d'une forte couleur rougeâtre.
Mon monde vient de s'écrouler.
—¯—¯—
J'espère que vous avez aimé :D
Le défi 3 arrive, mais je ne voudrais pas spammer ce livre plus proche d'une antiquité qu'autre chose !
À plus, et bon courage pour la rentrée (gros soutien à vous si vous rentrez prochainement) <3
Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top