I. Emily
Quand la sonnerie annonce la fin des cours, mes affaires sont déjà rangées depuis plusieurs minutes, mes pieds piétinent le sol avec impatience, mes doigts pianotent une douce mélodie sur le bureau et mon coeur s'emballe. Libérée ! Avant même que notre professeur nous souhaite une bonne soirée, je suis dans le couloir à me précipiter vers l'arrêt de bus. Mes pieds se pressent ; j'ai seulement trois minutes pour y arriver. Il est vrai que je pourrais aller à mon aise et prendre celui de seize heures cinquante mais perdre ne serait-ce qu'une seule seconde est inconcevable. La synchronisation est parfaite ; j'arrive en même temps que le bus. Je me fraye rapidement un chemin à travers la foule d'élèves, salue le chauffeur et m'installe à la première place. L'arrière est trop bruyant pour moi. Deux arrêts et dix minutes dans le brouhaha et les cris mais rien n'équivaut les douze minutes de métro.
A peine je pose un pied dans cet interminable tunnel, l'odeur d'urine envahit mes narines. Je me retiens de vomir et pour ça, rien de mieux que se concentrer sur sa respiration et sur ce qui nous entoure. Les conversations des passants. Les moteurs qui vombrissement au loin. Les métros qui arrivent et qui repartent. Enfin, je passe le portique et la foule se dissipe. Je récupère mon espace vital et allonge le pas jusqu'au bon quai. Un coup d'oeil au panneau d'affichage plus tard, il me reste quatre minutes avant l'arrivée du métro ; j'en profite pour sortir mes écouteurs, les brancher à mon téléphone et m'isoler dans ma bulle. Mes doigts retrouvent leur habitude et pianotent sur ma cuisse. Mes yeux se ferment, bercés par la musique. Mon esprit se laisse porter, enfin, le calme revient après une longue journée de cours.
Le crissement des pneus me sort de ma torpeur. Alors que les portes sont encore fermées, des dizaines de personnes se précipitent dessus comme si elles allaient s'ouvrir plus vite. Raté. Je balaye du regard les sièges occupés à la recherche d'une place, aucune ! Je m'accroche à une barre, heureusement le trajet n'est pas très long. Il ne me reste qu'à prier afin de ne pas être entourée de pervers transpirants. D'ailleurs, l'odeur nauséabonde de sueur se mélange à celle d'urine. Ma gorge me pique ; j'enfouis mon nez dans mon écharpe, humant le doux parfum d'orchidée.
Plus que deux minutes et huit secondes et le métro freine brusquement. Les corps s'entrechoquent, chacun est plus près que jamais de son voisin. Les plus grands et costauds poussent les autres sans ménagement ; la course au premier sorti est lancée. Que le meilleur gagne ! Étouffée par cette proximité, je laisse passer la foule avant de rejoindre le quai, puis, le plus vite possible, l'air libre. Sur le rythme de la musique, je m'engage sûr les cinq-cent derniers mètres pour rejoindre l'hôpital, mon havre de paix.
Le changement d'ambiance est immédiat. Les odeurs répugnantes sont remplacées par celles des médicaments, du désinfectant et du propre. Je grimpe dans l'ascenseur déjà occupé par plusieurs malades et médecins. Je leur adresse un sourire avant d'achever ma montée au troisième étage. Il ne me reste plus que cinq petits mètres et j'aurais rejoins mon paradis sur terre : le piano à queue. Mes doigts parcourent les touches noires et blanches m'arrachant un large sourire. J'ai envie de danser, de chanter, de crier ! En deux ans, le bonheur ressenti grâce à ce sublime instrument n'a pas changé ; j'ai toujours la sensation que mon coeur danse la macarena à chaque fois que mes doigts rentrent en contact avec. J'abandonne mon sac de cours près du tabouret sur lequel je pose mes fesses. Mes paupières se ferment afin que je me concentre, ma tête bascule en arrière dans une grande inspiration, je tournoie mes poignets pour les échauffer et lance la première note. Mes yeux restent clos, mes lèvres fredonnent et mes doigts s'activent sur chaque touche. Ils les connaissent toutes à la perfection, les petites griffes sur les quatrième et neuvième touches noires en partant de la droite ainsi que la troisième touche blanche qui se déboite légèrement. Mais je dois bien avouer que ces petits défauts ne rajoutent que du charme en plus.
- Amy, s'écrie une voix fluette.
Betsy, habillée d'une robe de princesse, accourt suivie de près par un jeune infirmier que je vois pour la première fois. L'appel de la fillette me fait revenir à la réalité ; j'abandonne le piano et m'écarte prête à l'accueillir par un câlin . Elle ne se fait pas prier et, bientôt, ses bras frêles m'enveloppent et sa tête se pose sur mon coeur accompagnée de sa remarque habituelle " ça fait boumboum". Mes lèvres déposent un doux bisou sur son front et je la soulève pour l'installer sur mes genoux. J'en profite pour jeter un regard à l'énigmatique infirmier. Mesdemoiselles, il y a de quoi se rincer l'oeil : châtain, assez grand, mâchoire carrée et il semble plutôt bien bâti sous sa blouse.
- Coucou ma Betsy ! Dis-moi, C'est un nouvel infirmier ?
- Oui, c'est le mien et il est super beau, chuchote-t-elle à mon oreille.
La perspicacité de cette enfant de cinq ans m'arrache un petit rire mais elle a totalement raison, comme le dirait la plupart des filles de mon âge il est parfaitement baisable. Enfin, je ne sais même pas de quoi je parle !
- Il s'appelle Christopher. Dis, on enverra du piano à Marc ?
- Si tu veux !
La question concernant la disparition de Marc me turlupine, surtout que je ne suis au courant de rien, j'ai peur qu'il lui soit arrivé un drame mais je ne souhaite pas éveiller la sensibilité de la petite. Je poserai donc la question lors de ma visite au bureau des infirmières avant de repartir.
- Je peux jouer avec toi ?
- Oui, Betsy !
Je me retourne et m'adresse au fameux Christopher.
- Je peux la reconduire dans sa chambre d'ici trente minutes si vous voulez !
- Oh eh bien, j'adore le piano, puis, je ne suis pas contre une petite pause, rit-il.
Oh mon dieu ! Ce sourire. Deux fosettes apparaissent sur son visage... angélique. Je glisse les mains de Betsy dans les miennes, ses longues tresses noires chatouillant ma joue. Un sourire s'étire sur son visage, je le sais et j'adore ça. J'adore le bonheur que je procure en elle juste grâce à quelques instants musicaux.
- Prête à montrer ton talent à Christopher ?
- Oui, me confirme-t-elle.
Mes doigts guident les siens sur les touches. Elle sourit, rigole même par moment et chantonne les paroles du Roi Lion. Alors que j'entame le refrain avec elle, mon regard se visse dans celui de Christopher qui affiche un air attendri, j'en suis persuadée. A chaque note, je me perds un peu plus dans mes pensées. Un jour, j'espère que Betsy pourra, elle-aussi, jouer sur ce piano, une adorable petite fille sur mes genoux pour partager ce havre de paix.
- Betsy, il va être temps de retourner dans la chambre, l'informe Christopher d'une voix terriblement douce.
Ses petits doigts s'enroulent autour des miens en signe de protestation. Dans un soupir, je l'attrape et la prends dans mes bras. Même si la plupart du temps, elle comprend facilement que jouer au piano ne peut pas être illimité, surtout qu'elle se fatigue vite, ce n'est pas toujours facile à accepter. Je continue à pousser la chansonnette en marchant afin de l'endormir, arrive à sa chambre et là dépose somnolente sur son matelas. Bien que son corps se soit alourdi, elle puise encore la force de me retenir contre elle au moment de me relever après l'avoir embrassée et cajolée. Toujours sous le regard observateur de Christopher, mes doigts s'entremêlent dans les longues mèches de ma protégée, étalant du baume sur mon coeur.
- À samedi ! murmuré-je en quittant la chambre.
La porte se ferme dans mon dos, Christopher toujours sur mes talons. N'a-t-il donc pas d'autres malades à voir ? Sa belle face ne change pas le fait que son silence et son regard pesant me déstabilisent et me rendent mal à l'aise. J'avoue que j'aurais bien envie de l'envoyer voir ailleurs mais ce serait irrespectueux. Je n'ai qu'à serrer des dents en sa présence !
- Eh ! m'interpelle-t-il, une main sur mon épaule.
- Oui ?
Un pas sur le côté me libère de son contact.
- Je me demandais qui tu étais pour Betsy ? Elle n'a pas arrêté de te réclamer tout la matinée.
- Personne, je suppose que je me rapproche du statut d'amie mais elle est comme ma petite soeur.
- En tout cas, elle t'aime beaucoup. Si ce n'est pas indiscret, tu t'appelles comment ?
- Emily mais tout le monde m'appelle Amy. Et toi ? demandé-je bien que je connaisse la réponse.
- Christopher mais je préfère Chris. Heureux de t'avoir rencontrée mais je dois retourner travailler. Au revoir.
Courte conversation mais quelle voix suave, nom de dieu ! L'idée de le croiser à chacune de mes visites n'est pas pour me déplaire. L'équipe médicale est tombée sur un énergumène canon,ceci dit, j'espère qu'il est aussi bon dans son métier que beau. Je secoue la tête, moqueuse de mon propre comportement ; je ne suis pas ce style de fille à mater le premier venu enfin. Il est temps d'arrêter les conneries et de reprendre son petit tour habituel : aller lire un chapitre de son nouveau livre préféré à Mamie Catherine, discuter brièvement avec les retraités hospitalisés et bien trop souvent abandonnés par leur famille et enfants, puis, saluer les infirmières dans leur bureau et prendre un café en leur compagnie.
(5/06/2019) Bonjour,
Voici l'heure du premier chapitre et des premières rencontres !
N'hésitez pas à me donner votre avis. Amy ? Christopher ? Betsy ? Le chapitre en général ?
MERCI DE ME LIRE ❤
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