Chapitre 23 Partie 2

     JUSTIN

    Le cul collé à la chaise, je tentai de remettre mes pensées en ordre. La révélation de Greg m'avait assommé. Détournant les yeux de l'assiette de châtaignes que nous avions grillées sur les braises dans une vieille poêle trouée, je laissai ma tête tomber entre mes bras sur la table. Ce matin j'étais seul, cet après-midi, j'avais un demi-frère. Est-ce que je pouvais considérer cela comme un cadeau ? À ce stade-là, je n'étais sûr de rien, mais cela valait la peine de croire encore en quelque chose de positif.

Un demi-frère.

Non ! un frère.

    Quand on s'était toujours senti seul, on ne pouvait pas couper un lien pareil en deux.

Frère.

Frère...

    Ce mot martelait dans ma tête, revenant inlassablement, comme un mantra. Le destin avait accouché d'un petit frère pour moi.

    On pouvait pleurer de dépit, de douleur, mais les larmes versées par pur bonheur avaient une tout autre saveur.

    Et je pleurai.

    Affalé sur la table, comme un couillon, les larmes roulaient sur mes joues avant de s'écraser sur la nappe en plastique.

    Il était reparti, me proposant, si j'étais d'accord, de revenir le lendemain partager avec moi une omelette avec les cèpes qu'il avait ramassés. J'avais accepté, et gardé les trois champignons comme on garde un otage, espérant qu'il ne changerait pas d'avis. On serait le 31 décembre. Et que pouvais-je espérer de mieux que de passer quelques heures avec lui et d'entamer la nouvelle année de la meilleure des façons ? Je n'avais rien de prévu, et apparemment, lui non plus. Enfin, je l'espérais, je ne voulais pas qu'il change ses plans pour moi. Nelly, elle, semblait avoir des projets sur Auch pour la soirée.

    Je me levai, inspectai mes placards et constatai que j'avais de quoi préparer des fondants au chocolat et une crème anglaise. Je n'étais pas un grand cuisinier, mais j'avais une bonne main pour les desserts.

    J'ajoutai une bûche dans la cheminée, enfilai blouson et bonnet et sortis en direction du pré, récupérant au passage le morceau de bois d'acacia au bout duquel j'avais accroché un torchon. Tempête broutait tranquillement, mais à mon approche, il releva la tête et dressa les oreilles. J'avançai de quelques pas, restant à bonne distance de lui, comme d'habitude, la main tendue. Depuis deux jours, il mangeait la pomme que je lui apportais sans hésiter. Le plus dur restait à faire. Le remettre en confiance pour pouvoir le monter. Je reculai, tendis le bois et commençai à passer doucement le chiffon sur sa tête, glissant le long de l'encolure pour arriver jusqu'à ses flancs. Cet animal devait se réhabituer à être touché sans crainte, et pour l'instant, le morceau de toile semblait le plus approprié. Aussi bien pour moi qui prenais moins de risques de recevoir un coup de sabot, que pour lui qui ne sentirait qu'un effleurement doux. C'était une méthode très utilisée au Mexique et qui avait fait ses preuves sur des chevaux sauvages. Le but étant de les habituer à être touchés.

— Bonjour ! lança dans mon dos une voix inconnue m'obligeant à me retourner. Je suis Alain Floissac, le père de Julien. Il nous a dit qu'on te trouverait ici. Je veux que tu saches que ce que tu vas faire pour ce cheval est magnifique et je tenais à t'en remercier personnellement.

    Je n'avais pas entendu arriver la voiture, accaparé par Tempête.

    Je penchai la tête en voyant pépé Barjac apparaître derrière l'inconnu et s'avancer pour se tenir à la manche de l'épaisse veste fourrée de son accompagnant. J'avalai ma salive de travers et commençai à tousser comme un imbécile.

— De rien, je vais faire mon possible, répondis-je à l'homme qui me souriait d'un air avenant, tout en surveillant du coin de l'œil le vieux grigou qui me lorgnait derrière ses lunettes.

    Mr Barjac ôta son béret, montrant enfin sa tête et sa coupe de cheveux à la mords-moi-le-nœud. Je me tournai, faisant semblant de jeter un coup d'œil au cheval pour étouffer le rire qui menaçait de sortir. Monsieur Floissac s'approcha de la barrière le bras tendu pour me serrer la main.

— J'en suis certain, Nico m'a raconté de quelle façon tu as approché cet animal et je t'assure qu'il est difficile à impressionner, m'assura-t-il en souriant de toutes ses dents.

— J'espèrrre qu'il est meilleurrr pourrr ça que pourrr couper les tifs !

    Voilà, ce que je craignais. Mr Floissac éclata de rire. Pas moi. Je ne tenais pas à ce qu'il recommence à me casser les oreilles, même si ce n'était pas l'envie qui me manquait, parce qu'il fallait voir la tête de ce pauvre homme.

— Je ne suis pas coiffeur et c'est vous qui m'avez mis le ciseau entre les mains et exigé que je vous rase et vous coupe les cheveux ! Et je ne la trouve pas si mal que ça votre coiffure pour un premier essai, finalement !

— Regarrrde-moi bien, alors, ma tête on dirrrait un sous-bois !

Ah oui ! il ressemblait à... ça. Exactement ce qu'il venait de décrire.

— Ça repousse, heureusement !

— Tu vas m'arrranger ça !

    L'arranger ? Il voulait ressembler à un sapin de Noël ?

— Non, parce que ça pourrait l'empirer ! l'avertis-je avec sérieux. Allez chez un coiffeur, c'est plus sûr !

— Non, on va amorrrtir les cent cinquante mille francs !

    Dit comme ça et converti en anciens francs, ça faisait pas mal de sous.

— Quinze mille tout au plus, je ne suis pas Franck Provost quand même !

— C'est qui celui-là encorrre ? Alain, rrramène-moi à la maison avant que je m'énerrrve, j'ai frrroid.

    Je pouffai discrètement parce qu'il entendait très bien. Ils amortissaient tout dans cette famille. Même la connerie. Le père de Julien s'esclaffa en me regardant, tapotant sa tempe de l'index.

— Il a un pet au casque, il ne faut pas prêter attention à ce qu'il dit, mais je suis content d'avoir connu son coiffeur. Allez, je vais le ramener avant qu'il ne fasse un caca nerveux, si j'arrive à le faire monter dans la voiture. Ça vous dérange si je reviens avec mon petit-fils Jordan ? Enfin, si j'arrive à le convaincre parce que celui-là, aussi, c'est pas une sinécure !

— Non, monsieur, vous pouvez l'emmener quand vous voudrez.

    Il hocha la tête dans un remerciement silencieux et suivit le papy qui trottinait vers son 4X4. Il lui ouvrit la portière, l'aida à lever la jambe pour la poser sur le marchepied, avant de le pousser par le cul pour le faire monter sur le siège.

                                                                                                  ***

    Je tapai doucement sur le flanc de Tempête avec la longe. Le travail était terminé pour aujourd'hui. Je le laissai se défouler quelques minutes avant de le ramener dans sa stalle, quand la voiture de Mr Floissac se gara devant l'enclos.

    Décidément, c'était le jour de visites.

    Je détaillai de loin l'homme que j'avais déjà vu un peu plus tôt, mais auquel je n'avais pas réellement prêté attention pendant qu'il ouvrait le coffre pour sortir un fauteuil qu'il déplia. L'apparition du pépé Barjac m'en avait coupé l'envie. Il devait avoir une cinquantaine d'années, tout au plus. Il s'était changé, ses cheveux châtain étaient parfaitement peignés et portait des habits de ville qui semblaient taillés sur mesure. Je n'avais pas vécu à Paris avec ma mère sans connaître la différence entre des vêtements sortis d'une boutique de luxe et ceux d'un magasin plus classique. Son maintien et chacun de ses mouvements étaient élégants, malgré ses épaules voûtées qui semblaient porter tout le poids du monde. La portière côté passager s'ouvrit, et un mollet engoncé dans une sorte de cage de laquelle dépassaient des tiges en métal apparut. Je posai mon bâton par terre, caressai le chanfrein de Tempête, le complimentai et sortis de l'enclos en le refermant soigneusement. Je le suivis des yeux alors qu'il avançait en poussant le fauteuil, les yeux rivés sur l'étalon qui les observait en galopant autour du pré. Il désigna Tempête du doigt à son petit-fils, mais ce dernier ne lui prêta guère attention. Le jeune ado avachi dans le fauteuil et dont les jambes étaient maintenant recouvertes d'un plaid ressemblait beaucoup à Julien. Le grand-père était plus grand et plus mince que le vétérinaire, un peu trop peut-être. Son visage était attrayant, malgré les rides profondes qui sillonnaient ses yeux, conséquence sans doute de nombreuses nuits sans sommeil. Même s'ils étaient chargés d'une peine profonde, ses yeux sombres laissèrent transparaître une petite lueur d'espoir rieuse et sincère quand ils se posèrent sur moi.

    Il n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche en arrivant devant moi. Le jeune garçon le devança.

— Pardon de ne pas me lever pour vous dire bonjour et vous remercier, s'exclama l'adolescent. Je me demande qui a convaincu mon grand-père de m'emmener ici, au milieu de rien !

    Son regard était chargé de ressentiment, de sarcasme, mais le ton de sa voix dégageait tant de tristesse qu'il n'arrivait pas à la contenir. Je pris le temps de le détailler de près. C'était un ado magnifique, même s'il n'était pas à son avantage affalé dans son fauteuil. Il semblait assez petit, mais son corps était svelte et bien défini, fruit des heures qu'il avait passées à s'entraîner sur son cheval. Ses cheveux mi-longs étaient ramassés en catogan derrière la tête, laissant à la vue de petites cicatrices du côté droit, juste à la naissance de ses cheveux. Je l'observai quelques secondes, mais baissai très vite le regard, déstabilisé par ses yeux qui me sondaient comme s'ils voulaient me traverser. Il me fallut quelques secondes pour affronter les deux billes aussi bleues qu'un ciel d'été.

    Et comme le ton de sa voix, la souffrance incommensurable et impossible à dissimuler qui se dégageait de ses deux billes, me foudroya.

— Ne sois pas désagréable, Jordan, le réprimanda son grand-père.

Il posa la main sur son épaule, la pressant doucement.

— Je veux partir d'ici ! Je n'ai rien demandé ! répliqua-t-il en haussant le ton alors que son corps tremblait dans le fauteuil. Ses yeux se remplirent de larmes qui tremblaient au bord de ses paupières sans couler. Il baissa la tête pour les dissimuler. Il ne faisait aucun doute que s'il en avait la possibilité, il partirait en courant pour cacher sa douleur et lécher ses blessures en silence. Loin de nous.

    Mais il ne le pouvait pas, et le savoir, ça me tuait. Parce que je le comprenais.

    Il haussa le menton et prit une grande inspiration, tentant de montrer son orgueil. Ses yeux suppliants me firent penser à un petit animal acculé, mort de peur cherchant une échappatoire. Sans attendre, il tenta de manier son fauteuil pour faire volte-face et nous tourner le dos. Son grand-père soupira, s'excusa et poussa le fauteuil pour s'éloigner vers sa voiture en me regardant d'un air découragé.

— Qu'est-ce que tu en penses ? me demanda Jean-Pierre qui venait d'arriver pour m'aider à ramener Tempête jusqu'à l'écurie.

— Que se voir comme, ça doit être terrible.

    Il ne trouva rien à me répondre. Tant mieux, parce que je n'avais qu'une envie, rentrer chez moi, me poser et essayer de dormir. Cette journée avait été trop riche en émotions. 

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